‹ FranceChapitre 47 sur 378 · Tome, TÔu · texte numérisé non relu

Tome, TÔu

Trou, Tpûfia.

Nous avons dit qu'un certain nombre de mots grecs se rencontraient dans le patois picard ; nous nous bornerons à citer :

Hodé, fatigué d'une o56;, route.

longue route.

Mon, particule interrogative u.ûv, même

sens (*).

Thaïon, bisaïeul ; Qeîoç.

Thaïonne, bisaïeule ; OeTa.

Giu- ce moderne (relations de la France avec la) (**). A proprement parler, nos rapports avec la Grèce ne commencent qu'en 1827 , époque où la révolution grecque fut reconnue par la France, l'Angleterre et la Russie. Jusque-là , par suite de l'état de sujétion ou les Ottomans avaient réduit la patrie de Thémistocle et de Léonidas, nous ne pouvions avoir de relations qu'avec les Grecs. Cependant , comme on se proposait pour but, sinon toujours l'affranchissement de la Grèce, du moins l'espoir de l'arracher au joug musulman pour la placer sous la direction <l'un prince chrétien , il est nécessaire de dire un mot de ces relations.

(*) Quelques érudils ont aussi rapproché, de la négation grecque , la particule négative mi , usitée dans le patois picard ; mais malgré la similitude des deux mots , mi vient beaucoup plus vraisemblablement du mot latin mica , resté avec un sens négatif dans la langue italienne. Ce qui semble le prouver c'est que mi s'écrie plus régulièrement mie , comme dans ces deux vers picards cités par la Fontaine :

« Biaux chires leups, n'écoutez mie Mère I enchérit chen fieax qui crie. *

(**) Pour les temps antiques et le moyen Age , voyez l'article précédent, Marseille , Provence , Lyon , Empire grec , Empire latin.

Lorsque la prise de Constantinople par Mahomet II , en 1453 , eut anéanti le dernier reste de l'empire d'Occident, l'Europe tout entière s'émut, et différents projets de croisades furent formés pour chasser de l'Europe les éternels ennemis de la chrétienté. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, donna, le 9 février 1454 , à Lille, une fête splendide où l'expédition fut résolue. (Voyez Fêtes et Voeu du faisan.) Ce prince, après avoir fait en vain un voyage pour recruter des croisés en Allemagne , ne fut pas plus heureux en France. Cependant , par des lettres patentes du 5 mars 1455, Charles VII lui avait accordé la permission de lever , dans les seigneuries qu'il possédait en France, des soldats, une aide en argent, et un décime sur le clergé, pour l'accomplissement de sa bonne et louable entreprise. Ces projets belliqueux ne recurent même pas un commencement d'exécution ; mais , lors de la conquête du royaume de Naples par Charles VIII , ce prince, à qui le succès avait tourné la tête , se fit couronner empereur de Constantinople; il se flattait de pouvoir conquérir avant peu tout l'empire d'Orient. Il envoya donc des émissaires dans les différentes parties de la Grèce pour en soulever les habitants contre leurs oppresseurs. « Le Turc, dit Comines , eût esté aussi aisé à troubler qu'avoit esté le roi Alphonse; car, d'Otrante à Valonne, n'y a que soixante milles , et de Valonne en Constantinople , y a environ dix-huit journées des marchands , comme me le contèrent ceux qui souvent faisoient le chemin , et n'y a aucunes places fortes entre deux, au moins que deux ou trois, le reste est abattu ; et tous ces païs sont albanois, esclavons et grecs et fort peuplés, qui sentoient des nouvelles du roy , par leurs amis qui estoient à Venise et en Poùille , à qui aussi ils escrivoient , et n'attendoient que messages pour se rebeller. Et y fut envoyé un archevesque de Duras de par le roy, qui estoit Albanois ; mais il parla à tant de gens que merveilles prests à tourner , estans enfans et neveux de plusieurs seigneurs et gens de bien de ces marches... En Thessalie, plus de 5,000 se fussent tournez ; et encores se fut pris Scutari, ce que je sçavois par intelligence et par la main du seigneur Constantin, qui

plusieurs jours fut caché à Venise avec moy... et fut ledit seigneur Constantin à trois lieues près , et se fût exécutée l'entreprise , n'eût esté que ledit archevêque de Duras demeura à Venise aucuns jours après ledit seigneur Constantin ; et... tous les jours ie le pressois de partir , car il nie sembloit homme léger en paroles ; il disoit qu'il feroit quelque chose dont il seroit parlé, et de maie adventure, le jour que les Vénitiens sceurent la mort d'un frère du Turc , que le pape avoit baillé entre les mains du roy , ils délibérèrent de le faire sçavoir au Turc par un de leurs secrétaires, et commandèrent qu'aucun navire ne passast la nuict entre les deux chasteaux qui font l'entrée du gouffre de Venise, et y firent faire guet (car ils nesedoutoient (méfiaient) que de petits navires, comme grips, dont il y en avoit plusieurs au port d'Albanie et de leurs isles de Grèce ) ; car celuy qui eût porté ces nouvelles eût eu bon présent. Ainsi ce pauvre archevêque , cette propre nuict, voulut partir pour aller à cette entreprise du seigneur Constantin qui l'attendoit , et portoit force espées , boucliers et javelines , pour bailler à ceux avec qui il avoit intelligence ( car ils n'en ont point) ; mais en passant entre les deux chasteaux , il fut pris et mis en l'un desdits chasteaux et ses serviteurs , et le navire passa outre par congé. Il luy fut trouvé plusieurs lettres qui découvrirent le cas ; et m'a dit ledit seigneur Constantin que les Vénitiens envoyèrent advertir les gens du Turc aux places voisines , et le Turc propre, et n'eût esté le grip qui passa outre, dont le patron estoit Albanois, (jui l'advertit, il eût esté pris; mais il s'enfuit en Poùille parmer(*). » L'empereur turc Bajazet, ainsi instruit par Venise des complots qui se tramaient contre lui , rétablit , en faisant couper des milliers de têtes , la tranquillité de ? on empire.

A partir de cette époque, on resta en France, pendant plus d'un siècle, sans si nger à aucune tentative en faveur des n alheureux Grecs. Cela tenait à plusieurs causes : d'abord la puissance

(*) Mémoires de Philippe de Connues , iiv. vu, c, X7.

ottomane avait pris trop de développement et trop de consistance pour qu'on pût songer alors à une résurrection de fa Grèce; ensuite on ne désirait que médiocrement sa délivrance, par suite des préjugés religieux qui souvent sont plus forts entre des sectes différentes qu'entre des religions ennemies; enfin, l'ambition de la maison d'Espagne avait obligé François Ier et ses successeurs à contracter avec la Turquie une alliance offensive et défensive qui leur enchaînait les bras , et ne leur permettait guère d'intercéder qu'en faveur des Grecs catholiques. Aussi n'est-ce que vers l'an 1612 que l'on retrouve les traces d'un projet d'affranchissement, conçu par un prince français en rapports directs avec les habitants du Magne, qui devaient donner le signal de l'insurrection. Le prince dont il est ici question est Charles II de Gonzague et de Clèves, duc de Nevers , de Mayenee et deRéthel, pair de France, etc., etc., qui avait droit au nom de Paléologue, comme descendant en ligne directe d'Andronic le Vieux, empereur d'Orient.

Une correspondance (conservée en manuscrit à la bibliothèque du roi ) eut lieu à ce sujet entre le duc et plusieurs évécjues du Magne. La première lettre, datée du 1er octobre 1612, est en mauvais italien , tracé avec des caractères grecs. On y voit que l'évêque du Magne, Néophvtas, a eu des nouvelles du trèsillustré duc de Nevers par un personnage nommé Juan, et par une lettre d'un certain Kalapotos. Le pauvre évêque annonce qu'aussitôt après avoir reçu la nouvelle du projet qu'avait formé le prince de se rendre en M orée , il s'était mis en route et avait marché toute la nuit pour rencontrer sa seigneurie et lui donner sa bénédiction; « et, dit-il , pour saluer notre roi très - sacré , et jouir de la vue de Votre Seigneurie, comme les Hébreux de celle du Messie, qui est Dieu. » Trompé dans son espoir, le prélat ajoute qu'il envoie son neveu, qui, conduit par le seigneur Juan vers le prince, devra accompagner ce dernier dans son expédition. Une autre lettre datée du 8 octobre porte pour suscription intérieure : « A l'empereur « Constantin et à toute sa famille impé- « riale, années nombreuses et salut dans

«le Seigneur. » Cette lettre, où l'on accuse réception d'une lettre du duc de Nevers, est terminée par la demande faite au prince d'envoyer au Port-aux- Caiiles un vaisseau , des munitions et de l'argent , pour donner au peuple quelque assurance et l'encourager à se rendre près de lui s'il l'ordonnait.

Ces projets de soulèvement prirent un grand développement, et s'étendirent à tout le nord de la Grèce. Dans les pièces qui nous en sont restées , il n'est pas question du duc de Nevers; seulement, dans une lettre écrite au pape par plusieurs évéques et archevêques de la Grèce , on trouve que Chariton , évéque de Durazzo , a présenté de la part au pape, à tous les prélats de la contrée, un envoyé de Sa Majesté Très-Chrétienne, « auquel, dit la lettre, nous avons montré combien l'entreprise seroit possible; auquel, outre la commodité et l'occasion de la circonstapce, nous avons fait voir la multitude du peuple désireux d'exposer sa vie pour la liberté, puis les immenses richesses possédées par les Turcs et les juifs. «

Le bruit des projets du duc de Nevers se répandit bientôt en France, et lorsque le prince y arriva, en 1616, pour se joindre aux princes mécontents , les pamphlets de l'époque Bégayèrent sur ses prétentions. «-Il vouloit,"dit Richelieu dans ses Mémoires , démembrer de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem celui du Saint-Sépulcre, s'en foire grand maître, et espéroit, en se faisant aider de quelques intelligences qu'il avoit en Grèce , et de l'affection que tous les Grecs lui portoient, parce qu'il disoit être descendu d'une tille des Paléologues, mettre un nombre assez suffisant de vaisseaux sur mer pour s'emparer de quelques places fortes dans le Péloponèse, et les défendre assez longtemps pour attendre le secours des chrétiens, et pousser , avec leur faveur , ses progrès plus avant... entreprise mal fondée et sans apparence à ceux qui étoient tant soit peu versés en la connoissance des affaires du Levant (*). »

Le duc de Nevers , malgré le peu de faveur qu'il obtint à la cour, ne renonça

0 Mémoires de Richelieu, édit. de Michaud et Poujoulat, îiv. vu, p. 116.

pas à ses projets. « Son zèle et son grand cœur, dit l'abbé de Marolles dans ses Mémoires , ne lui permettaient pas de désespérer d'une entreprise si hardie, ajoutant d'ailleurs beaucoup de créance aux révélations du P. Capucin (le P. Joseph), qui l'assurort qu'il falloit se promettre toutes choses d'un si grand et si pieux dessein , et que Dieu feroit des miracles, s'il en étoit besoin, pour le faire réussir. Cinq vaisseaux furent donc (en 1618) bastis et frétés de tout point aux dépens de M. de Nevers , qui n'y voulut rien épargner, et reçurent en la cérémonie de leur baptême, s'il faut user de ce terme , les noms de Saint- Michel, de Saint-Basile, de la f'ierge, de Saint- François , et de Saint-Charles..., mais le malheur voulut qu'ils fussent tous brûlés, et que toute cette grande dépense fût abîmée dans les eaux ou dévorée par les flammes. »

Cette année 1618, le duc de Nevers envoya en Grèce M. de Châteaurenaud, un de ses gentilshommes , qui y distribua son portrait , et dont l'arrivée en Grèce produisit une sensation extraordinaire. Parmi plusieurs lettres alors envoyées de Çrèce au duc, nous nous bornerons à mentionner celle qui fut écrite par le duc de Naxos , lequel voulut se disculper d'avoir mal parlé de la France comme on l'en accusait. Le jour de la Toussaint de l'année suivante, la croisade contre les Turcs fut préchée, dans la cathédrale de Nevers , par le P. Joseph , qui y figura en qualité dé commissaire du pape, et reçut le serment des nouveaux croisés. De là le duc de Nevers se rendit à Olmutz, où une cérémonie semblable eut lieu dans le couvent des Capucins. Deux seigneurs allemands et un seigneur italien s'y croisèrent. D'autres seigneurs étrangers, au nombre desquels furent le comte de Radzivill et le comte de Bouchain , prirent la croix dans la capitale de l'Autriche (*).

L'incendie et la destruction de la petite flotte du duc de Nevers vinrent met- • tre un terme à ces projets aventureux ,

(*) Nous avons extrait ces détails d'un ar ticle intéressant de M. Hergcr de Xivrey, inséré dans le tome II de la Bibliothèque de f école des chartes.

qui n'avaient pas grande chance de réussite et qui, cependant, nourrirent longtemps chez les Grecs l'espoir de recouvrer leur indépendance.

Pendant la révolution, lorsque les victoires de nos armées en Italie eurent amené la cession des îles de l'archipel ionien à la France, la république tourna ses regards vers la Grèce , et envoya en Épire quelques troupes commandées par l'adjudant général Rose. Le célèbre Ali , pacha de Janina , qui voulait se former avec la Grèce une souveraineté indépendante, craignit l'influence que les idées françaises pourraient avoir sur l'esprit des Grecs, et saisit avec em-

{>ressement le moment où, par suite de 'expédition d'Egypte, la guerre était imminente entre la Porte et la France.

Il s'empara par trahison tie Rose , qui fut transféré d'abord à Janina , puis à Constantinople, et fit attaquer, par des troupes nombreuses , les forces françaises disséminées dans Prévesa et le territoire de Nicopolis, forces qui se montaient seulement à 280 grenadiers commandés par le général La Salcette.

Presque tous les Français périrent accablés par le nombre, ou furent pris après une héroïque résistance et mis à mort ; leurs têtes furent envoyées au divan.

Ali prétendit que ce massacre avait été commis malgré lui , et ne tarda pas à intriguer de nouveau , d'abord auprès du gouvernement consulaire , puis auprès du gouvernement impérial. Il convoitait les îles Ioniennes tombées au

Souvoir de la Russie. En 1807, il expéia un agent à Napoléon alors en Pologne; mais, alarmé des suites que. pouvait entraîner une coopération ouverte avec le parti français, Ali, qui s'était engagé à meure la plus grande célérité dans ses armements , n'agit ensuite qu'avec la plus grande lenteur; et avant d'avoir fait quelque mouvement significatif, il reçut la nouvelle de la paix de Tilsitt, qui rendit au gouvernement français la possession des îles Ioniennes. Néanmoins il continua , sans interruption , sea négociations avec la France ; il lui envoya un nouvel émissaire dont les dépéchés ne furent pas même reçues. On a su depuis qu'il offrait de sê reconnaître dépendant de la France, sous

la condition d'ériger en sa faveur la Grèce en une principauté héréditaire , et d'y joindre les îles Ioniennes et Parga. Ainsi repoussé, Ali-Pacha se tourna du côté de l'Angleterre, et ne cessa de commettre contre le pavillon français des attentats tels que Napoléon, n'ayant

Su obtenir aucune réparation du divan , t écrire, le 21 mars 1811 , une lettre conçue en termes énergiques au consul général français à Janina pour lui en* joindre de cesser toute relation avec le pacha d'Épire. Mais les graves événements qui survinrent alors en Europe empêchèrent que cette manifestation ne fût suivie d'hostilités. Une tentative faite sur Parga , par les troupes d'Ali , n'aboutit qu'à une défaite complète. Mais , dans la nuit du 21 au 22 mars 1814 , cette ville fut livrée par trahison aux Anglais.

Les événements de 1814 et de 1815 , en rendant la paix à l'Europe, permirent à un très-grand nombre de Grecs, qui combattaient dans nos rangs , de retourner dans leur patrie , et d'y répandre les lumières et les idées de liberté et d'indépendance qu'ils avaient puisées dans notre pays. Ils vinrent donner une nouvelle force au mouvement intellectuel qui se manifestait alors en Grèce et qui avait été entretenu tant par les généreux efforts de quelques riches hellènes secondés par Coray, que par les écoles organisées dans les îles Ioniennes sous la domination française.

Les Grecs passèrent plusieurs années dans l'incertitude et les préparatifs ; enfin , après quelques troubles dans le nord de la Grèce, l'insurrection éclata, en 1821, dans la Morée. Cette première année ne fut pas heureuse pour les Grecs, qui n'avaient ni chefs ni armée. La France seule garda une stricte neutralité , tandis que la Russie , l'Angleterre et l'Autriche étaient ouvertement hostiles.

En 1823, une ambassade adressée par les Grecs au congrès de Vérone amena les puissances à déclarer que la Grèce , n'étant point un État indépendant , ne pouvait demander ni attendre des secours. Cette réponse décourageante fut pourtant plus utile que nuisible à la cause de la Grèce. Des comités philhellènes se formèrent en France,

en Angleterre, en Allemagne, et des sommes considérables y furent versées par les particuliers.

Cependant, en 1826, l'Angleterre craignant que la révolution grecque ne se fit exclusivement au profit de la Russie , proposa de faire de la Grèce un État tributaire de la Turquie, mais gouverné par des princes indigènes qui se»

raient confirmes par la Porte. Ces pro-

I)ositions , accueillies par la France et a Russie , furent repoussées par l'Autriche et la Prusse. Ce ne fut qu'au printemps de 1827 que s'ouvrirent les conférences qui amenèrent la signature à Londres, parla France, l'Angleterre, et la Russie, du célèbre traité du 6 juillet. Ce traité proclama la nationalité de la Grèce et ne tarda pas à être suivi de la bataille de Navarin, qui en assura l'exécution et anéantit la Hotte turque; victoire, du reste, qui prolita surtout aux Russes en les délivrant de la marine encore redoutable de leurs voisins.

Il était temps pour la Grèce que le traité fût signé, car, malgré l'héroïsme des Grecs, malgré l'assistance si courageuse et si dévouée de Fabvier, qui avait mis tous ses talents à leur service, malgré la coopération souvent active de la flotte française, et l'intervention des consuls , ce pays était alors dans une complète désorganisation. En 1828 , le comte Capo-d'Istrias, ayant été installé comme président , déclara aux puissances médiatrices que , si elles ne garantissaient pas un emprunt de 20 millions de francs , il serait obligé de se retirer. Alors la France et la Russie assurèrent chacune un million de subsides mensuels. La même année , le général Maison débarqua en Grèce , le 29 août , à la tête de 14,000 hommes de troupes françaises. A la fin d'octobre , il s'était emparé de toutes les places de la Morée, avait forcé Ibrahim à l'évacuer, et, en décembre , il se disposait à revenir en France quand il reçut l'ordre de rester avec un corps d'observation de 5.000 hommes, jusqu'à la Gn des négociations avec la Turquie (voy. Moree [campagne de]). Par le traité du 16 novembre J828, les puissances alliées placèrent la Morée et les îles sous leur protection.

La couronne de Grèce, offerte d'abord au prince Léopold qui la refusa ,

mais après avoir obtenu de notables augmentations de territoire pour le nouveau royaume , fut ensuite acceptée par le prince Otton , fils du roi de Bavière; et les ratifications du traité qui lui donnèrent celte couronne furent échangées à Londres en juin 1833, après avoir soulevé de violents débats à Londres et à Paris. Enfin , le 22 mai de la même année , la chambre des députés de France vota la garantie d'un emprunt formé par la Grèce.

Ce fut aussi en 1833, dans le mois d'août, que les troupes françaises quittèrent définitivement la Morée, après cinq années d'occupation. Le séjour des Français en Morée a été, pour la Grèce, d'un avantage incontestable. Outre l'argent considérable qu'ils y dépensèrent, ils embellirent les villes , ranimèrent l'industrie, bâtirent des casernes et des ponts, percèrent ou réparèrent des routes, rétablirent les forteresses, plantèrent des jardins, et laissèrent des traces de civilisation partout où ils habitèrent. Dans les troubles si fréquents de la Grèce, leur intervention fut toujours bienveillante et conciliatrice; et bien des fois, la simple apparition de nos soldats , s'avançant avec calme l'arme au bras, empêcha des collisions sanglantes. Aussi le comte d'Armansberg, président de la régence, et peu favorable aux Français, ne put-il s'empêcher d'adresser une lettre au général Guéhénec, afin de lui exprimer toute la gratitude du gouvernement grec pour les services qui lui avaient été rendus par nos troupes. La- municipalité de Nauplie avait fait plus , elle avait offert un sabre d'honneur au chef de l'expédition.

Ainsi donc, nos relations avec les Grecs modernes se divisent en deux époques bien distinctes. Pendant trois siècles, la France s'est bornée à former des vœux stériles ou des projets intéressés : des vœux stériles comme la croisade de Philippe le Bon sous Charles VII, ou des projets intéressés, comme ceux auxquels donnèrent lieu l'ambition de Charles VIII , et les prétentions du duc de Nevers sous Louis XIII. Telle a été la première époque. Dans la seconde, qui ne commence officiellement qu'en 1827, au moment où l'indépendance de la Grèce fut re-

GRÈCE MODERNE LTJNtVERS. C.RÈCE MODERNE

connue, mais qui , en réalité, remonte beaucoup plus haut, la nation française ne cessa de prendre la défense des Grecs, et de ranimer leur courage en leur rappelant l'exemple de leurs ancêtres, ou en leur offrant le secours de ses écrits, de ses richesses et de son bras.

Dès que la philosophie du dix-huitième siècle , d'ailleurs si défectueuse en elle-même, eut rendu le service de détruire les préjugés religieux , notre admiration pour les Grecs anciens nous disposa en faveur de leurs descendants.

En prenant l'antiquité pour modèle, nous étions parvenus, pendant le cours du dix -septième siècle, à surpasser les autres peuples de l'Europe autant par l'atticisme de notre langue que par le bon goût de notre littérature et par la noblesse de nos mœurs, à la fois douces et démocratiques comme celles des Athéniens : aux yeux d'un peuple aussi reconnaissant que le Français, c'était une dette d'honneur qu'il re'grettait de n'avoir pas encore acquittée envers les enfants de la nation qui, dans les temps antiques, avait prêté tant de charmes aux premiers essais de la civilisation. De là ce prestige renaissant qui s'attache au nom de la Grèce moderne, dans les écrits des auteurs français , à partir du milieu du dix-huitième siècle : ce n'est plus seulement un culte pour des héros morts, comme sous François rr et sous Louis XIV; c'est une invocation aux dieux pour qu'ils opèrent le miracle d'une résurrection.

Après l'ère philosophique, vint la révolution ; et alors on ne se borna plus à dire aux Grecs modernes de prendre les armes contre les barbares, et d'apprendre de leurs pères à vaincre ou à mourir; la république fît plus, elle médita de voler elle-même au secours du peuple qui a pour ancêtres des législateurs comme Lycurgue et Solon. En 1 798 , après le traité de Campo-Formio, on se consola de la destruction de la république de Venise, en songeant que la république des îles Ioniennes était le signal de la réorganisation des républiques de Sparte et d'Athènes , et que la Grèce tout entière allait bientôt offrir le même spectacle que l'Italie.

Pourquoi , en effet , le général Bona-

parte n'a-t-il pas , suivant sa première inspiration , dirigé sur la Grèce l'expédition qu'une année plus tard il conduisit avec tant d'imprudence en Égypte?

L'alliance de la Turquie n'eût pas été plus compromise dans un cas que dans l'antre ; dans la péninsule hellénique, aussi bien que dans la vallée du Nil, il

Jr avait des lauriers immortels à cuei!ir; là, partout des populations amies, et tout un peuple de braves prêt à combattre dans nos rangs ; notre flotte eût trouvé plus d'abris sur les rivages profondément creusés de la Grèce que sur les plages de l'Afrique ; enfin , un retour honorable était assuré, et les Anglais ne fussent pas parvenus à nous faire capituler aussi facilement dans la citadelle de Nauplie que dans les murs d'Alexandrie. Pourquoi donc une détermi- • nation contraire? Pour deux raisons principales: d'un côté, parce que Napoléon tenait encore plus à ruiner l'Angleterre qu'à suivre la route qui semblait tracée à la marche de la civilisation; ensuite , parce qu'un penchant irrésistible l'entraînait vers le spectacle du despotisme de l'Orient; tandis qu'en Grèce , il eût rencontré les images de Léonidas et de Codrus à côté de celle d'Alexandre, conquérant- modèle , qui l'attendait seul au pied des pyramides.

Dans l'intérêt de son ambition, c'était bien peut-être; mais dans l'intérêt de la révolution, dans l'intérêt de l'Europe, il n'en était pas ainsi. A un triomphe certain, car, indépendamment des Grecs, il eût pu avoir Ali-Pacha pour auxiliaire contre la Turquie, à un triomphe certain , il préféra un triomphe douteux et presque impossible. Comment s'en étonner? Ce fut chez lui une habitude constante ; habitude qui révèle une bien grande foi dans la supériorité de son génie , mais qui recula d'un quart de siècle la délivrance de la Grèce ; qui

Sierdit la Pologne, et qui Ot passer la "rance elle-même sous les fourches caudines de 1814 et de 1815.

Avec l'empire, les projets d'affranchissement furent remplacés par des préoccupations exclusivement politiques , ou cependant les Grecs n'étaient pas oubliés par Napoléon, autrement chevaleresque que Charles VIII. S'il ne voulait pas leur rendre la liberté dénio-

cratique , du moins se disppsait-il à profiter de la première occasion pour les soustraire au joug musulman ; mais il nourrissait l'arrière-pensée de les englober dans son empire, ou, ce qui revenait au même , de leur trouver une place dans son vaste système d'agglomération. Ali-Pacha, qui avait pénétré ses desseins, comprit qu'il n'y avait plus rien à espérer; et lui qui, pour devenir roi de la Grèce sous le protectorat de Napoléon , se disait à moitié chrétien , et ne demandait pas mieux que de le devenir tout à fait, il se tourna contre le Charlemagne moderne pendant la campagne de Russie, sous prétexte d'obéir ailx ordres du divan.

Durant les premières années de la restauration , 1 esprit de la France fut toujours avec la Grèce; mais, en leur qualité de princes catholiques et d'alliés de l'Angleterre et de la Russie, les Bourbons ne voulurent rien faire pour un petit peuple qui osait parler de liberté.

Toutefois, en 1821 , les Grecs lèvent l'étendard de l'insurrection. La Russie, qui les avait secrètement encouragés, les abandonne, pour la troisième fois; les gouvernements d'Autriche , (P Angleterre, leur sont opposés; en 1823, le congrès de Vérone ne leur reconnaît même pas le droit d'implorer du secours. N'importe , ils continueront à combattre tant qu'il y aura du sang dans leurs veines. Réduits à leur faiblesse, ils trouvent cependant un grand secours dans la religion, dans le souvenir de leurs ancêtres , et dans la certitude que les Français ne les abandonneront pas. En effet/la France leur envoie de l'or et du fer ; des philhellènes volent à leur défense ; le reste de l'Europe partage notre enthousiasme et notre dévouement. Grâce à ces secours , et surtout à cet appui moral , les Grecs repoussent toutes les armées turques qui se succèdent et se remplacent aussitôt que détruites.

Mais quand la Turquie a reconnu son impuissance, elle a recours au pacha d'Egypte, qui possède une armée déjà a moitié disciplinée par des instructeurs français , bien loin de se douter qu'en civilisant l'Égypte ilstravaillaientcontre les Grecs. Alors, que fait l'opinion pu-

blique en France? Elle force Charles X à intervenir dans cette lutte inégale, et à envoyer une armée contre les troupes égyptiennes que commande Ibrahim, formé à notre école. Dès lors, la Grèce est sauvée , et les Hellènes saluent la France comme sa libératrice après Dieu; ils la confondent dans un même culte avec leurs ancêtres.

Malheureusement , cette reconnaissance excita bientôt la jalousie des gouvernements étrangers, dont les agents parvinrent, après bien des tentatives infructueuses , à ménager une querelle et une lutte entre une division de nos soldats et un assez grand nombre de palikares, dans la plaine d'Argos. Le sang coula : privés de leurs officiers, nos soldats prirent des sergents et des caporaux pour chefs , et , avec cet étatmajor improvisé , ils firent mordre la poussière à plus de 300 agresseurs.

Mais, malgré tout ce qu'on a fait pour grossir ce malheureux incident, et pour lui donner les proportions d'un grief entre la France et la Grèce, on n'a pas

f>u y réussir. Tout en plaignant ceux de eurs compatriotes qui ont été victimes des intrigues étrangères, les Grecs ont reconnu que les nôtres n'avaient usé qu'à regret de leur droit de défense.

Depuis l'affaire d'Argos, comme auparavant, tout ce qui a du bon sens et du patriotisme chez eux se rappelle que c'est la France qui a chassé Ibrahim, et n'éprouve pour nous que des sentiments de reconnaissance.

Déjà précédemment , on avait essayé de présenter les Grecs comme un peuple ingrat, parce que plus d'une fois les palikares avaient eu des démêlés avec les philhellènes. Là encore, il est juste défaire une grande part aux intrigues .des cabinets étrangers, et, en outre, il ne faut pas oublier que tous les torts n'étaient pas du côté des Grecs. Un grand nombre de philhellènes étaient venus en Grèce avec les idées les plus chevaleresques , et quelquefois les préjugés les plus bizarres. Ceux-ci espéraient rencontrer dans chaque Grec un Léonidas, un Thémistocle, ou un Aristide; ceux-là voulaieut discipliner en un jour, et forcer de se battre suivant les règles de la tactique moderne des hommes résolus à ne pas céder, il est

vrai, mais habitués à la guerre de montagne, manquant d'artillerie, et préférant à nos manœuvres savantes, où les hommes ne sont comptés pour rien, les évolutions irrégulières, où une si grande place est laissée à la liberté individuelle. Ce n'est pas tout : un certain nombre de philhellènes , oubliant leur rôle de compagnons d'armes pour prendre celui d'agents de tel ou tel prince étranger, travaillaient dans l'ombre au renversement des institutions républicaines, qui devaient naturellement paraître les meilleures à un peuple plein d'enthousiasme pour la liberté et pour l'égalité. Se voyant ainsi méconnus ou contrariés par des hommes qui se vantaient d'être à leur service, les Grecs se conduisirent plusieurs fois avec beaucoup de froideur envers les philhellènes, notamment à la bataille de Péta, où ils ne firent que peu d'efforts pour dégager un corps discipliné que les Turcs étaient parvenus à cerner. Mais, tout en manifestant de l'animosité contre quelques étrangers, ils ne cessèrent jamais a'aimer les vrais philhellènes , et de leur savoir gré de toutes leurs tentatives généreuses , même de celles qui eurent le moins de succès. Ils se gardèrent surtout d'oublier les nobles sacrifices que faisaient, pour le triomphe de leur cause , la France et l'Europe.

A cet égard, nous sommes heureux de pouvoir nous appuyer de l'autorité du général Fabvier, dont les desseins furent si souvent entravés par les préjugés des Grecs , mais qui n'en a pas moins conservé une haute opinion de leur réconnaissance et des belles qualités qu'ils ont laissé voir dans toutes les occasions où l'on n'avait pas éveillé leur défiance. Plusieurs philhellènes ont négligé de suivre cet exemple :

après avoir commencé par se faire une idée romanesque du caractère des Grecs modernes , ils sont tombés d'un excès dans un autre; quelques-uns ont été jusqu'à leur faire un crime de leur misère, et à les dépeindre comme une nation complètement avilie par l'esclavage et perdue sans ressource. Grâce à Dieu, il n'en est rien : leur héroïsme pendant la révolution, et les améliorations heureuses qui se réalisent tous les jours dans leurs mœurs , ont fait justice de

ces exagérations passionnées ..Quand un peuple est brave pendant la guerre, actif pendant la paix, sobre, intelligent et dévoué en tout temps, il y a de Ta folie ou de l'injustice à désespérer de son avenir. Les souillures de quelques Fanariotes ne sauraient flétrir tout un peuple qui est le premier à en rougir.

En général , c'est de l'Allemagne , de l'Angleterre et de la Russie que sont venues le récriminations les plus dures. Cela se conçoit aisément : de jour en jour, les Grecs comprennent mieux que, de tous les peuples , celui qui veut le plus sincèrement leur bien , c'est la France , et que , par intérêt politique autant que par gratitude, ils doivent la regarder comme leur alliée naturelle.

Encore aujourd'hui, qui s'oppose à leur agrandissement territorial et à leur développement maritime ? L'Angleterre et la Russie, qui les enserrent, l'une du côté de l'empire ottoman , objet de sa convoitise, l'autre du côté des îles Ioniennes. La France , au contraire , a tout intérêt à ce qu'ils obtiennent un accroissement de territoire au nord et l'île de Crète au midi. Or, cette dernière acquisition est de la plus haute importance pour eux, car ils pourraient, à la rigueur, renoncer à l'espoir d'un grand développement sur terre ; mais, en aucun cas, ils ne peuvent consolider leur indépendance sans un certain développement de leurs forces de mer, et, sans Candie, pas de développement maritime pour eux. Enfin, si, par un concours fortuit de circonstances , les Grecs étaient appelés à recueillir l'héritage des Turcs , ou plutôt leur propre héritage , quel autre pays que la France consentirait à les y aider? Assur rément, ce ne seraient ni la Russie , ni l'Angleterre , ni l'Autriche. Les Grecs ont donc raison de croire que leur prospérité est liée à la prospérité et à la grandeur delà France. Qu'il revienne quelques beaux jours pour la grande nation ! et ils sont certains d'avance de la trouver plus généreuse que la Russie, le jour où elle s'emparerait de Constantinople, ou que l'Angleterre, le jour où la conquête de l'Egypte lui assurerait la domination dans la Méditerranée.

Et, dans cette alliance, la France aussi trouverait de nombreux avanta-

ges. Par sa position centrale entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe, la Grèce peut redevenir la clef du commerce de l'Orient, et rouvrir à notre commerce tous les débouchés qu'il a perdus , dans ces parages , depuis les envahissements de Ja Russie et de l'Angleterre. Les matelots grecs, on l'a déjà dit, sont les meilleurs voituriers de fa Méditerranée ; de plus, ils peuvent nous être d'un bon secours dans une guerre maritime contre les Anglais. S'ils manquent de vaisseaux, nous pouvons en avoir en abondance , et , pour le personnel , ils nous offrent une partie des ressources que nous n'avons pas encore.

Maintenant surtout que la décadence des Ottomans et le peu de succès des tentatives de régénération faites par le sultan Mahmoud nous ont privés de l'alliance de la Turquie , l'un de nos trois principaux satellites (dans l'ancien système d'équilibre ) avec la Suède et la Pologne; maintenant que la balance des nations a été si profondément modifiée par la république, par l'empire et par la sainte alliance , maintenant surtout, la question grecque est devenue d'une haute gravité pour notre pays.

Jusqu'à certain point , la Grèce peut comuler le vide qu'a laissé dans notre système d'alliance l'amoindrissement progressif de la Turquie. Si les Grecs ont besoin de nous pour maintenir leur indépendance à l'abri des atteintes de l'Angleterre et de la Russie, nous-mêmes nous pouvons , avec un peu d'habileté, trouver en eux un point d'appui suffisant pour contenir l'une par l'autre l'ambition des Russes et celle des Anglais. Ainsi, il y aurait moyen de montrer au cabinet de Saint-James combien serait précaire pour lui une occupation de Candie et de Chypre, si , de concert avec le gouvernement hellénique, nous aidions les habitants grecs de ces îles à recouvrer leur indépendance. L'Angleterre ne se risquerait pas légèrement dans cette lutte dont le résultat ne serait pas à son avantage, et qui finirait peutêtre par amener' la délivrance des îles Ioniennes, qui entourent d'une ceinture menaçante les côtes occidentales et le midi il i Péloponèse, mais qui désirent vivement de rentrer dans le sein de la nation grecque. D'un autre côté, la

Grèce est devenue le boulevard de la France et de toute l'Europe contre les agrandissements sans fin de la Russie sur le continent. Pius cette puissance se rapprochera de Constantinople , plus l'indépendance de la Grèce , plus son développement au nord sera nécessaire pour la sécurité de tous. Là encore, les éléments de succès ne nous feront pas défaut : l'Albanie , l'Épire , la Thessalie, et au besoin la Macédoine et la Thrace , ne demanderaient pas mieux que de répondre à l'appel de la France et du gouvernement grec. Le moment n'est peut-être pas éloigné où nous serons récompensés de tout ce que nous avons fait pour les Hellènes. Seulement, il faudrait, pour cela, plus de fermeté et plus de noblesse dans l'attitude de notre gouvernement vis-à-vis des grandes puissances de l'Europe.

Quant aux Grecs, ils n'ont plus aucune crainte à notre sujet, car ils savent que les rêves d'ambition matérielle se sont évanouis avec l'empire, ou plutôt avec l'empereur ; ils savent que désormais la France veut être pour eux une mère et non une métropole.

L'amour de la France , le désir de. l'avoir toujours pour protectrice et pour alliée, voilà les sentiments qui dominent chez eux. Jusque dans les dissensions civiles qui n'ont que trop souvent armé leurs bras pendant le cours de Ja révolution , ce fait se révèle avec tous les caractères de l'évidence. Trois partis se sont disputé la prépondérance , et ont dominé tour à tour : le parti russe, le

Karti anglais et le parti français. Eh ien , de ces trois partis, le seul qui soit toujours resté national , c'est le parti français. Et pourtant, les partisans des Russes avaient en leur faveur l'élément religieux ; les partisans des Anglais avaient pour eux l'or et les intrigues. Souvent mal défendus , quel-

auefois même abandonnés par le cabinet es Tuileries, les partisans de la France n'en ont pas moins réussi à éclipser le parti russe, aussi bien que le parti anglais. La régence bavaroise elle-même a été forcée de reconnaître que, sans l'appui du parti français , il lui serait impossible de rien organiser, de rien fonder de durable en Grèce.

Au point de vue des personnes , il

n'en a pas été autrement. Chaque parti s'est résumé dans un chef principal , qui en représente les idées et les mœurs : le parti russe a eu pour directeur le comte Capo d'Istrias ; le parti anglais, le Fanariote Mavrocoroato ; le parti français, le général Kolettis. Ces trois hommes éminents sont recommandâmes à différents titres ; mais le seul oui n'ait jamais cessé d'être national c est Kolettis. En tant qu'homme d'Etat , il est au mains égal à Capo d'Istrias , qui , sous ce dernier rapport, avait heaucoup

{)lus de valeur qu'on ne le croit généraement; tandis que Mavrocordato, trèsremarquable par ses talents diplomatiques , est loin de réunir les qualités moins communes qui caractérisent un chef de gouvernement. Comme patriote, K olettis n'est pas moins supérieur à l'un qu'à l'autre. Né en Épire, loin du joug musulman , initié aux desseins d'Ali- Pacha et à ceux de Napoléon , mêlé à toutes les tentatives d'affranchissement qui ont précédé la révolution , l'un des chefs militaires en même temps que l'un des chefs politiques de cette révolution , en lui tout est national , le cœur, la tête, le bras, les usages et le costume. En lui , on retrouve le type rec aussi Odèlement représenté que ans la personne vénérable de Pétro Bey (Mavromiehalis) , ancien souverain du Magne, un des plus vigoureux champions de la cause de l'indépendance, et qui semble procéder à la fois de la nature de la Fayette et de celle des rois de Sparte , dans les beaux temps de la république.

Mavrocordato, au contraire, est né au Phanar, patrie de l'esclavage et des intrigues byzantines ; Fanariote plus que Grec, diplomate avant tout, il semble beaucoup mieux fait pour suivre le cours des événements que pour le diriger. Ne manquant jamais d accepter les situations comme elles se présentent , tantôt pour celui-ci , tantôt pour celuilà ; mais le plus souvent Anglais , et toujours Fanariote : fort instruit , du reste , et ayant donné des preuves de courage pendant les plus mauvais jours de la révolution.

Quant à Capo d'Istrias , né au fond de l'Adriatique, élevé à la cour de Russie, moitié chambellan, moitié Vénitien

par caractère, il n'avait rien de grec que le nom et les croyances religieuses. On s'est trompé, nous en avons la conviction intime, lorsqu'on l'a pris pour un traître, qui ne cherchait qu'à vendre la Grèce à la Russie ; mais il faut convenir que, pour ceux qui ne le connaissaient pas personnellement, les apparences avaient quelque chose de menaçant. Non, Capo d'Istrias n'était pas un traître, mais c'était un ambitieux qui poursuivait une chimère. Investi de la puissance suprême par la protection du czar, il essaya, non pas de livrer son pays , mais de s'emparer de la dictature avec l'appui de son protecteur , pour s'ériger un trône à lui-même et créer une nouvelle dynastie. Dans ce but, il s'efforça bien moins de fondre tous les partis ên un seul , que de ruiner le parti français et le parti anglais; imprudence qui devait nécessairement les coaliser contre le parti russe , et donner naissance à une ligue d'insulaires et de palikares que soutiendraient la France et l'Angleterre, moins tranquilles que lui du côté des Russes, ou moins confiantes dans la supériorité des moyens diplomatiques qu'il tenait en réserve pour jouer ses patrons avec leurs propres ar mes. Mais il faut lui rendre cette justice, que s'il nourrissait de grandes illusions , et que s'il était exclusif dans ses idées , tracassier et despote dans ses manières , capable de tout pour arriver à son but , du moins il voulait sincèrement l'indépendance et la grandeur de la Grèce. Aussi bien que Kolettis, il savait que, sans une forte unité dans le pouvoir exécutif, les Grecs ne deviendraient jamais une nation; comme Kok'tt;s encore, il avait des tendances éminemment démocratiques, et il avait

Sris à cœur la cause des cultivateurs, eulement sa démocratie était plus instinctive que raisonnée, comme celle des autocrates russes ; sa dictature avait quelque chose de sombre et de mystérieux comme la tvrannie des dix à Venise. Une teinte du moyen âge se reflétait sur son large front ; il avait le tort immense de ne plus être de son temps. On apercevait en lui un mélange bizarre de grand homme et de conspirateur ; c'était un Pisistrate, si Ton veut mais un Pisistrate soucieux et

fanatique, semblant provoquer à plaisir le fer d'un nouvel Aristogiton. Tout ndiquait que sa fin serait tragique, et elle le fut en effet.

Que doit-on conclure de ce qui précède? Il en résulte clairement que malgré la force du lien religieux qui l'attache à la Russie, la Grèce saura défendre sa nationalité. Sur le simple soupçon d'avoir des intelligences secrètes avec le cabinet de Saint-Pétersbourg , Capo d'Istrias a été renversé. Et qu'on ne dise pas que c'est uniquement à sa tyrannie qu'il faut attribuer sa chute; comme Capo d'Istrias , Kolettis a gouverné l'État d'une main ferme , et a même exercé la dictature dans plusieurs occasions, sans que les Grecs aient jamais eu l'idée de l'accuser de livrer la Grèce à la France. Pourquoi ce privilège? Parce que son point d'appui était meilleur, parce que notre alliance n'offre pas à la Grèce les mêmes dangers que l'alliance russe ou que l'alliance anglaise , parce que nous n'avons à imposer aux hommes d'État qui acceptent notre influence en Grèce, aucun de ces sacriûces anti nationaux au prix desquels l'Angleterre et la Russie mettent leur protection. Voilà comment . tout en restant fidèle à l'alliance française, Kolettis s'est toujours prononcé pour les mesures qui rentraient dans l'intérêt général des Hellènes. Son point de vue lui donne cet avantage immense , oue n'ayant jamais, comme Mavrocordato ou Capo d'Istrias, à distinguer entre deux intérêts contraires, il n'a pas besoin de cesser d'être Grec pour s'entendre avec la France. Parti lrançais, parti grec, pour lui, ces deux expressions ont le même sens , ou plutôt il ne connaît pas de partis, il n'a qu'à s'occuper des affaires de la nation grecque. En suivant ses inspirations, MM.

Maureret A bel , membres de la régence bavaroise, ont rendu au peuple grec plus d'un service dont il garde le souvenir, entre autres celui d'avoir proclamé l'indépendance de l'Église grecque , innovation salutaire sans laquelle l'indépendance politique des Grecs n'eût jamais été qu'un vain mot. Il est même à remarquer que M. d'Armansberg , président de la régence, et ne partageant pas l'opinion de ses deux collègues, ne

s'est senti le courage d'éloigner Kolettis qu'après lui avoir laissé faire assez de bien pour être en position lui-même de marcher tout seul.

S'il fallait de nouvelles preuves pour démontrer que l'intérêt de la France est seul en harmonie avec l'intérêt de la Grèce, nous citerions l'histoire de Phétairie greenue. Cette association n'est devenue réellement puissante, et n'a brisé le joug musulman que lorsque, grâce à l'appui de la France, il lui a été permis de prendre une couleur vraiment nationale. Tant que l'hétairie s'est appuyée sur 1rs Russes, elle a vu échouer ses généreuses tentatives, par cette raison Dien simple que la nation grecque a toujours été regardée par la Russie comme un instrument bon à servir ses projets de conquête sur la Turquie, ou Lien encore comme une proie qui devait revenir au czar avec les dépouilles opimes des Ottomans. C'est uniquement dans le but d'affaiblir les Turcs par une diversion favorable à ses armes que , vers 1770, le cabinet de Saint-Pétersbourg appela une première fois les Grecs à la liberté. La paix de Kaïuardjï montra combien Catherine était peu sensible au malheur des Hellènes. Il est même à remarquer que le machiavélisme de la Russie fut une des principales causes qui donnèrent naissance à l'hétairie. Rhiga, son fondateur, était animé d'un patriotisme vraiment national qu'il avait puisé dans la lecture de l'histoire ancienne et que stimulait encore l'exemple de la France, alors en république, et victorieuse de la coalition des rois. L'hymne admirable par laquelle il appelait aux armes les (ils des Hellènes est évidemment une traduction , ou , si l'on préfère , un retentissement de notre Marseillaise. Mais le poète patriote ne s'en tint pas là , il invoqua directement l'appui de la France , et envoya des émissaires au libérateur de l'Italie. En mourant martyr, il désignait encore le général Bonaparte comme le vengeur futur de la Grèce.

Il est donc évident que la révolution française contribua beaucoup plus que les menées ténébreuses de la Russie au réveil des Grecs modernes. Sous l'empire, comme pendant la république, l'hétairie eut les yeux tournés vers JNa-

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