GRESSET L'UNIVERS. GRESSET
le champ de bataille, en récompense de cette action. En 1803 , étant de garde avec un poste de 15 hommes dans les environs de Hambourg , au moment où les Anglais venaient de s'emparer d'un bâtiment hollandais, il se jette à la mer suivi de quelques braves, joint les Anglais, monte a l'abordage, s'empare du navire et le ramène dans le port.
Gresset (Jean- Baptiste-Louis), né à Amiens, eu 1709. Il tut élevé par les jésuites de cette ville, et après avoir fait sous leur direction d'excellentes études, ayant peu de secours à attendre de ses parents , qui n'étaient pas riches , se sentant d'ailleurs des inclinations douces et paisibles , il se détermina à entrer dans cet ordre , et commença à seize ans son noviciat, à Reims. Il alla le continuer au collège Louis le Grand, un des établissements les plus florissants de la société. Là , tout en se préparant à l'état ecclésiastique, il perfectionna ses études , et commença à s'essayer dans l'art des vers, pouf lequel il se sentait beaucoup de goût.
Ses premières compositions étaient empreintes d'une facilité et d'une élégance qui charmèrent ses maîtres, gens qui unissaient, comme tous les jésuites, le goût des arts à la dévotion , et auxquels ces essais poétiques devaient plaire d'autant plus , que l'esprit en était fort innocent. Logé dans celte mansarde du collège Louis le Grand qu'il a décrite dans la Chartreuse , et qui existait encore il y a quelques années , Gresset se livra au travail poétique avec une ardeur excitée par ces encouragements. Une anecdote piquante, empruntée aux traditions du cloître, lui parut un heureux sujet pour composer un poème descriptif et badin. Il fit Vert-Vert, qui passa bientôt du collège dans les salons , et qui le fit regarder tout à coup comme un poète par un monde auquel il était absolument inconnu la veille. On admira avec un accord assez rare dans les jugements du oublie , et qui n'est produit que par l'apparition des œuvres vraiment remarquables , la souplesse , la délicatesse et l'élégance de langage que déployait Gresset dans cet ouvrage; l'intérêt qu'il donnait aux plus petits détails, par des peintures vraies et fines ; la malice pi-
quante, bien qu'innocente, dont il assaisonnait cette Iliade de couvent-, le goût parfait avec lequel il soutenait sans fatigue , sans effort et sans disparate , d'un bout à l'autre du poème, le ton d'une ironie légère et badine. Le succès fut aussi universel qu'il était mérité; mais Jean-Baptiste Rousseau va trop loin, lorsqu'il dit dans une lettre, après avoir lu Vert-Vert : « Je ne sais « si mes confrères et moi ne ferions « pas mieux de renoncer au métier, que a de le continuer après l'apparition « d'un phénomène aussi surprenant que « celui que vous venez de me faire ob- « server.... Je vous avouerai que je « n'ai jamais vu de production qui « m'ait autant surpris que celle-là. Sans « sortir du style familier que l'auteur « a choisi , il y étale tout ce que la « poésie a de plus éclatant, et tout ce ■ qu'une connaissance consommée du « monde pourrait fournir à un homme « qui y aurait passé toute sa vie. * La Harpe , qui rappelle ce jugement , n'y trouve rien d'exagéré. Mais quel langage aurait donc tenu Rousseau , si de nouveaux Corneille , de nouveaux Racine ,, avaient paru dans le dix-huitième siècle , s'il avait eu à juger des chefsd'œuvre aussi éclatants que ceux dont l'apparition avait émerveillé l'époque précédente? Vert-Vert est, dans un genre très-léger , une œuvre pleine de goût , d'élégance et d'esprit , et où règne encore la bonne langue du dix-septième siècle, quoique déjà un peu affaiblie par une abondance un peu molle et une parure trop flottante; mais ce n'est pas un chef-d'œuvre de premier ordre, et le mot de phénomène est ici tout à fait déplacé. La gaieté, la grâce, le bien dire, réunis ensemble dans une composition poétique d'un genre facile, n'ont rien de phénoménal, surtout en France, Tout le phénomène était dans le contraste de l'âge de l'auteur avec le mérite de son ouvrage : l'auteur n'avait pas encore 24 ans. Devenu dès son début, et sans sortir du collège, un des poètes renommés de l'époque, Gresset s'empressa de briguer par d'autres essais de nouveaux applaudissements. Il s'inspira , dans un nouveau poème , de la pauvreté et du silence de sa retraite, et des jouissances qu'il y trouvait dans
la méditation et l'étude ; il décrivit l'intérieur de sa mansarde , et les plaisirs purs de sa vie modeste et indépendante. Tel était le fond de la Chartreuse , où reparurent les qualités de Vert- Vert, embellies encore par une teinte aimable de mélancolie , mais dont la forme était cependant moins irréprochable, et qui, sous le rapport de la précision de l'expression , ne se soutenait point à la même hauteur. C'est avec raison que la Harpe blâme ces phrases incidentes trop fréquentes, ces redoublements d'idées prodiguées outre mesure par le poète, ce luxe immodéré d'épi thètes , ces périodes poétiques trop chargées de détails et trop prolongées, où la pensée finit par se noyer. L'ecueil du talent de Gresset, c'était la redondance et l'abus des ornements poétiques. Il se laissa trop aller à cette tendance de sa manière dans les Ombres et VÊpitre à ma Muse f qui suivirent la Chartreuse.
On préféra avec raison le Lutrin vivant et le Carême impromptu , bagatelles
aui sentent un peu trop la plaisanterie e collège, mais où H y a cependant beaucoup d'esprit et d'aimable gaieté.
Gresset était lu et célébré dans le monde, et il n'y vivait pas. Il commença à s'ennuyer de la vie de jésuite. Cet ènnui s'accrut encore , lorsque ses supérieurs l'envoyèrent enseigner en province, à Tours d'abord, puis à la Flèche. C'était sur la demande d'un ministre, frère de la supérieure de la Visitation , qui s'était scandalisée des plaisanteries du Vert-Vert, ^ue les PP.
jésuites lui avaient impose cette mission, qui équivalait à un exil. II n'y put tenir , et se décida à reprendre une liberté qu'heureusement il n'avait pas encore enchaînée ; car son noviciat s'était prolongé, et il n'avait point encore prononcé de vœux. Il quitta donc l'habit de jésuite, et vint à Paris. Il y vit s'ouvrir devant lui les sociétés les plus brillantes , où il soutint à merveille sa réputation, par l'élégance de sa conversation et de ses manières. S'étant mis alors à fréquenter les théâtres , où les impressions qu'il trouvait étaient toutes nouvelles pour lui , il sentit naître en lui une ambition nouvelle ; il aspira aux succès de la carrière dramatique , et bientôt il avait achevé un essai dans
ce nouveau genre. Son Édouard III n'était qu'une pièce assez médiocre ; mais de beaux vers, des sentences philosophiques bien ronflantes , un coup de poignard très-hardi pour le temps , une certaine couleur anglaise répandue sur l'ensemble de l'œuvre, firent illusion aux spectateurs , et valurent à Gresset d'assez grands applaudissements. Le drame intitulé Sidney, qui vint bientôt après , offrait ce mélange de larmoyant et de comique que Lachaussée "avait mis à la mode , et fut très-goûté du public ; mais ce n'étaient là que des succès de vogue, brillants mais éphémères. Gresset s'exerça bientôt dans la comédie proprement dite, qui convenait beaucoup mieux à son talent que la tragédie et le genre mixte de Lachaussée.
Le Méchant, représenté en 1745, est une de ces pièces qui résistent à l'épreuve du temps. C'est une de ces bonnes comédies , malheureusement en si petit nombre , qu'on cite encore après Molière. Elle n'est pas sans défaut, assurément : la conception en est peu comique, l'action est assez froidement conduite; il n'y a que deux caractères intéressants : celui du Méchant et celui du bonhomme Géronte. Mais le style en est si aisé, si délicat, si fin; le dialogue rappelle si bien le ton de persifflage, l'esprit léger, la médisance ingénieuse qui régnaient dans les salons d'alors, et qu'on retrouve toujours dans les conversations du grand monde ; les sorties contre l'élégante dépravation de la société sont si justes et si piquantes ; enfin, le caractère du Méchant, supérieurement tracé, fait tellement oublier la pâleur ou l'insignifiance d*»s autres caractères , qu'on trouve toujours dans la représentation ou dans la lecture de cette pièce un plaisir vif et profond , d'autant plus précieux que la raison sérieuse y a sa part. Le Méchant est un tableau intelligent et ûdèle de cette société du dix -huitième siècle, des* séchée et dépravée par Pamour-propre et par l'abus de l'esprit : mais beaucoup des traits de ce tableau reproduisent des travers constants de la nature humaine dans l'état de civilisation, et Gresset excite aussi cet intérêt supérieur qui s'attache aux peintures mora-