GRÉTRY
les d'une vérité générale et éternelle.
Cet ouvrage est son plus beau titre de gloire et durera autant que la langue.
L'auteur du Méchant ne tarda pas à se voir honoré des suffrages de l'Académie. Il fut nommé, en 1748, au fauteuil laissé vacant par la mort de Danchet. Le discours qu'il prononça pour sa réception fit voir qu'il ne possédait point, comme il arrive souvent aux poètes , le talent d'écrire en prose au même degré que le don des vers. Sa harangue était Froide, lourde, diffuse ; il est impossible d'y reconnaître l'auteur de tant de vers ingénieux, vifs , faciles. Peu de temps après sa réception, il se maria et quitta Paris; il s'établit avec sa femme dans Amiens, sa ville natale.
En parvenant à l'âge mûr, Gresset s'était fatigué de la vie qu'il menait dans ce inonde égoïste et frivole, où l'on riait de tout, où l'on sacrifiait tout au désir de briller ; il y avait en lui, avec beaucoup d'esprit , un grand fonds de probité et de scrupules , qui ne s'était pas perdu au milieu de la dissipation à laquelle il s'était livré. Il se lia à Amiens avec l'évéque de cette ville, M. de la Motte, homme d'une grande dévotion , qui , par ses entretiens et ses conseils, accrut encore chez lui ce goût pour la retraite, pour la paix innocente du ménage, et ce dégoût pour les salons de Paris.
Malgré les relations de Gresset avec les philosophes dont il s'était fait le disciple, il était resté chez lui quelque chose de l'ancien jésuite. En peu de temps, à la place de l'homme du inonde, du bel esprit brillant et léger, il n'y eut plus en lui qu'un bon père de famille religieux jusqu'à la dévotion. Pour ne laisser aucun doute sur sa conversion, il renonça solennellement au théâtre, et fit une sorte d'amende honorable pour les trois pièces qu'il avait composées et qu'il regardait a présent comme trois gros péchés. La lettre à l'évéque d'Amiens, où il faisait cette abjuration, fut publiée; on s'en moqua beaucoup à Pans. Les philosophes parmi lesquels Gresset s'était placé un instant, jetèrent feu et flamme contre le transfuge ; les poètes dramatiques accablèrent de plaisanteries et d'injures un ancien confrère qui les trahissait. On sait comment Voltaire traita Gresset dans sa
satire du Pauvre diable. Sa colère de philosophe et d'auteur dramatique s'y exhale avec une vivacité qui va jusqu'à l'injustice.
Je rencontrai Gresset dans un café,
Gresset doué du double privilège
D'être ou «allège un bel esprit malin,
Et dans le inonde un homme de collège ;
Gresset dévot, longtemps petit badin ,
Sanctifié par ses palinodies :
11 prétendait avec componction
Qu'il avait fait jadw des comédies ,
Dont à la Vierge il demandait pardon.
— Gresset se trompe ; il n'est pas si coupable :
Un vers heureux et d'un tonr agréable
Ne suffit pas ; il faut une action ,
De l'intérêt, du comique , une fable.
Des inirurs du temps un portrait véritable
Pour consommer cette œuvre du démon.
Et dans sa correspondance, au moment où il venait de recevoir la lettre à l'évéque d'Amiens, Voltaire s'écriait : « Et « ce Gresset, qu'en disons-nous? Quel « fat orgueilleux! quel plat fanatique ! » Voilà de la fureur : mais on conçoit que Voltaire ne pouvait voir de sang-froid une conversion dont l'Église tirait avantage , et une palinodie qui était une injure faite à l'art où il avait remporté ses plus beaux triomphes. Gresset ne répondit point à toutes ces attaques. Il s'enterra de plus en plus dans le repos de la vie de province et dans les habitudes de la vie dévote. Il faisait encore des vers sur des sujets licites; mais on n'y retrouve qu'une ombre effacée de sa finesse et de sa gaieté d'autrefois. Quinze ans après, il sortit de sa retraite pour faire , comme directeur de l'Académie française , alors toute philosophique , un discours froid et prétentieux contre le style à la mode, qui fut très-mal reçu. Il vécut jusqu'en 1777. M.Villemain,après avoir consacré à Gresset, dans son Cours de littérature , quelques pages où il le juge avec son goût et sa pénétration ordinaires , achève ainsi son appréciation : « Gresset fut poète, peu de temps, il est vrai, et sur peu de sujets; mais assez, car il vivra toujours. »
Gkétby ( André -Ernest-Modeste ) , né à Liège, le 11 février 1741, d'un père musicien et premier violon de l'église de Saint-Martin, fut de bonne heure destiné à suivre la même carrière. A cette époque, on ne connaissait d'autre éducation nécessaire que celle qu'on recevait dans les maîtrises de cathé-
GRETRY FRA
d raies. Grétry entra donc à six ans , comme enfant de chœur, à la collégiale de Saint-Denis. Il y éprouva pendant cinq ans les traitements les plus barbares que l'on puisse imaginer ; cependant son goût pour la musique, loin de s'affaiblir, semblait s'accroître encore au milieu de ces cruelles épreuves. A l'âge de douze ans, il lui arriva un accident qui faillit lui coûter la vie, et qui pourtant redoubla son courage. Il allait faire sa première communion , et tout plein d'idées religieuses, il avait, dit-il, demandé à Dieu de mourir dans la journée s'il ne devait pas être honnête homme et musicien distingué. Une curiosité d'enfant l'ayant poussé à monter à la tour des cloches, une solive lui tomba sur la tête et l'étendit sans connaissance : « Allons, dit-il quand il fut « revenu à lui , puisque je ne suis pas « mort, je serai honnête homme et bon « musicien. » Jamais prophétie ne s'est mieux réalisée. Grétry avait dans sa jeunesse une voix tres-belle et trèsétendue; mais la timidité et même la terreur que lui inspirait son maître cruel ne lui permettait pas de la faire briller ; cependant il faisait d'heureux progrès; mais ce qui contribua le plus a ses succès, fut l'assiduité avec laquelle il suivit une troupe de chanteurs italiens qui vint à Liège représenter les ouvragesde Pergolèze, de Buranello, etc.
C'est de cette époque surtout que date la passion de Grétry pour la musique et pour les chefs-d'œuvre du Pergolèze.
Son père, qui sentait sa force et qui l'avait vu composer de petits morceaux sans avoir appris aucun des principes de la composition , voulut lui donner un maître d'harmonie; mais Grétry, trop âgé déjà , n'eut pas la patience de se soumettre a ces nouvelles études, et, laissant les leçons de son maître , composa sans son aveu cinq ou six symphonies qui furent jouées et applaudies chez les amateurs de Liège, et principalement chez le chanoine son patron , qui lui conseilla d'aller étudier à Rome, en lui offrant de l'aider de sa bourse. Dès lors, ne pensant plus qu'à l'Italie, il se disposa à quitter sa patrie pour aller se perfectionner dans la ville sainte , malgré l'opposition de ses parents et la faiblesse de sa santé.