RACINE
(Buste de Caffiéri.
Co/nedie-Fraftfaisg . )
simple, « chargée de peu de matière, et qui, s'avançant par degré vers sa fin, n'est soutenue que par les sentiments et les passions des personnages ».
Tout son drame est intérieur. Et nul au théâtre n'a parlé de l'amour avec plus d'amour, ne l'a fait parler mieux dans sa tendresse, sa violence et ses souffrances. C'est dans le cœur des femmes qu'il a lu le plus avant (Hermione, Bérénice, Monime, Roxane, Eriphyle, Phèdre). Leur sensibilité n'a rien de caché pour lui. Elles s'étonnent encore d'avoir été si parfaitement devinées, mais elles pardonnent parce que leur règne, au théâtre et dans la littérature, date de lui.
Les personnages masculins de Racine sont moins fouillés, plus superficiels, hors ses deux politiques, à la vérité admirables, le vizir Acomat et le grand-prêtre Joad. Ses amoureux sont des faibles avec des accès de violence, cette volonté intermittente des faibles.
Enfin, s'il n'est pas un plus grand poète que Corneille, il est plus profondément poète et plus artiste que lui, malgré que sa forme soit moins forte, plus fluide, presque de la conversation entre gens d'une exquise compagnie ; mais l'idée chez lui se traduit, et toujours au moment qu'il faut, eu images. Ces images évoquent la nature, dans ce qu'elle a de plus radieux ou de plus touchant, souvent rien que par un seul vers qui ouvre des horizons infinis ; son alexandrin est une musique, un long enchantement.
C'est qu'au contraire toujours de Corneille, il n'a rien d'un orateur, encore moins d'un avocat ; et c'est aussi que l'éducation qu'il reçut à Port-Royal, où le grec était resté le principal objet des études, alors qu'il avait disparu à peu près des collèges, l'avait conduit aux sources de l'art le plus pur et le plus lumineux qui fut jamais. Le protocole, obligatoire de son temps, des « Madame » et des <i Seigneurs », et quelques restes
de fausse galanterie sont, tout juste, des taches sur le marbre. Le plus pénétre d'hellénisme de tous les poètes modernes, sans en excepter André Chénier et Gœthe, il est par là le plus « classique ».
Son théâtre est une école de beauté comme celui de Corneille est une école de \ertu.
Molière*. — Racine avait trouvé la tragédie constituée (règle des trois unités, d"où résulte l'unité d'intérêt ; coupe en cinq actes). Molière trouva la scène comique partagée entre la vieille farce française, la farce italienne {commedia deU'arte), la comédie des mœurs et la comédie de caractère à leurs débuts. S'il leur emprunta à toutes, à la façon des poètes primitifs populaires qui avaient, eux aussi, pris leur bien partout où ils le trouvaient, il n'en fut pas moins le génie le plus créateur et le plus inventif de son temps.
Parisien comme Villon, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, fils d'un tapissier du roi, a été, comme Shakespeare, comédien et directeur d'une troupe de comédiens ambulants.
Ni le génie du grand comique français ni celui du grand poète anglais ne sont nés du théâtre ; ils le; y portèrent. Ils l'avaient en eux, « ayant reçu du ciel l'influence secrète », et sans qu'on puisse davantage expliquer chez l'un ou chez l'autre le miracle qu'est le génie. Pourtant, ni l'un ni l'autre n'eussent été ce qu'ils ont été si la pratique personnelle et l'expérience quotidienne de leur métier, d'ailleurs très apparentes dans leur œuvre, ne les avaient conduits à la vision toujours scénique des hommes et des choses. Spectateurs ou acteurs dans la vie, ils voient avec l'optique du théâtre. De là, cette maîtrise technique qui, s' ajoutant au génie, les a élevés plus haut encore au-dessus de tous les autres auteurs.
Molière appela l'Illustre théâtre la troupe avec laquelle il courut d'abord la province avant de l'établir à Paris, où elle est devenue la Comédie française. Il en fut le directeur, le principal acteur et le fournisseur.
Il a connu, et il a exploité, les anciens, Térence, surtout Plaute, les Italiens et les Espagnols ; mais c'est de la farce nationale, c'est des Tabarin, Gros-Guillaume , Gautier - Garguille , Turlupin , favoris de sa jeunesse au Pont-Neuf et à l'hôtel de Bourgogne, qu'il est parti. Il a vécu sur la farce avant de devenir