LE SEIZE MAI
I a Constitution appliquée. — Le suffrage '- universel donna aux républicains une écrasante majorité, près des deux tiers des circonscriptions. La droite ne l'emporta aux élections sénatoriales que d'une dizaine de sièges (janvier-février 1876).
La volonté du pays était maintenant manrfeste : c'était la République. Il ne restait plus à la démocratie qu'à montrer qu'elle était capable de gouverner.
Les partis de droite ne se résignèrent pas à leur défaite. Buffet, battu dans les quatre circonscriptions où il s'était présenté, conseilla au maréchal la résistance immédiate. Le duc de Broglie fut d'avis que mieux valait donner à la Chambre le temps de s'user et d'inquiéter les intérêts. C'était, à terme, la politique de Polignac.
Ministère Dufaure. — Le maréchal, sans prévoir, peut-être, les aventures d'aussi loin, sui\it l'avis de Broglie. Il offrit à Dufaure, déjà ministre de la Jusrice, la succession de Buffet.
Dufaure prit le titre de président du Conseil et s'entoura des amis de Thiers.
II ne garda des anciens ministres de Tordre moral que le duc Decazes, qui avait fait preuve, aux Affaires étrangères, dans des circonstances difficiles, de tact et de sang-froid.
Decazes et Bismarck. — L'Italie n'avait pas été seule à s'irriter de l'agitation croissante des évêques et des cléricaux français. Non seulement, ils associaient Rome et la France dans les cantiques de leurs pèlerinages, et manifestaient bruyamment pour le pouvoir temporel ; mais, prenant parti contre Bismarck, alors au plein de son furieux Kidturkampf, ils avaient dénoncé sans mesure la persécution contre les Jésuites et le clergé catholique allemand. Decazes ne craignit pas de désavouer ces campagnes imprudentes (18741.
L'année d'après, lorsque Bismarck répandit par toute l'Europe le bruit qu'une nouvelle guerre avec la France, relevée trop vite de sa défaite, « était en perspective », Decazes, sans se laisser ni énerver, ni intimider, sut provoquer une double intervention de la Russie et de r.Angleterre à Berlin. L'alerte fut courte, mais chaude. Bismarck, surpris, désavoua l'intention qu'on lui prêtait d'après les dires de sa propre presse.
Selon Decazes, « Bismarck avait cherché à faire croire qu'il voulait la guerre plus qu'il ne la voulait en réalité ^ »Mais il avait tendu d'autres pièges.
Grévy fut nommé président de la Chambre, le duc d'Audiffret-Pasquier président du Sénat.
Politique de l'Elysée. — Pendant les dix-sept mois que dura- la première législature de la République (mars 1876juin 1877), l'une des tactiques constantes de la droite, ce fut d'opposer le maréchal aux ministères, la politique de l'Elysée à celle de la Chambre, comme si, dans le régime institué par la Constitution de 1875, il pouvait y avoir une autre volonté que celle de la majorité parlementaire et du cabinet qui en est l'émanation.
Dufaure, si confiants que fussent ses rapports personnels avec le maréchal, s'usa, avant la fin de l'année, à louvoyer entre la Chambre, décidée à entourer la République d'institutions républicaines et à la faire servir par im personnel républicain, et le Sénat qui, recevant ses inspirations de l'Elysée, s'était arrêté à la formule de la République sans républicains et sans lois démocratiques et laïques.
Ministère Jules Simon. — Dufaure s'étant retiré de guerre lasse, le maréchal appela Jules Simon, lui aussi ancien
I Du 8 mai 1875, lettre à Gontaut-Biron.