I. Freycinet, Souvenirs
Il tenait une place trbp considérable dans l'opinion pour que les ministres ne prissent pas ses avis ; « son ombre, dit l'un d'eux, se projetait sur le gouvernement ». Ses adversaires, monarchistes et intransigeants, eurent vite fait de dénoncer' comme un << pouvoir occulte », qui gênait la pratique correcte du régime parlementaire, l'influence que ses amis appelaient « la dictature de la persuasion ■>.
L'extrême gauche de la Chambre (Louis Blanc, Clemenceau) lui devint ouvertement hostile : son tempérament méridional, tout en dehors, s'accommoda mal avec le caractère réservé de Grévy, Jurassien tout en dedans.
Il descendit à plusieurs reprises du fauteuil présidentiel pour prendre sa responsabilité dans la bataille des partis.
L'amnistie. — Malgré des grâces nombreuses et des amnisties partielles, la question du pardon total des condamnés de la Commune continuait à émouvoir la démocratie avancée. L'intervention de Gambetta arracha à la Chambre le vote de l'amnistie pléuière. A la veille du jour où, pour la première fête nationale fixée à l'anniversaire de la prise de la Bastille l'armée va recevoir de nouveaux drapeaux, il faut, « pour qu'il n'y ait qu'une France », faire disparaître «ce haillon de guerre civile » (juillet 1880I.
« La justice immanente ». — L'esprit de parti exploita un discours qu'il prononça à Cherbourg. Il y avait évoqué «les heures sinistres » de la défaite : « Nos cœurs dit-il, ne battent pas pour un idéal sanglant » ; « les grandes réparations peuvent sortir du droit » ; « attendons de savoir s'il y a dans les choses une justice immanente qui vient à son jour et à son heure ». Le discours fut dénoncé par les journaux comme imprudent et <■ belliqueux ».
Le scrutin de liste. — Enfin, comme il avait fait pour l'amnistie, il enleva le vote de la Chambre pour la réforme électorale. De mauvaises mœurs politiques naissaient déjà du « régime parcellaire appliqué au suffrage universel »; la France ne peut reconnaître son image « dans le miroir brisé du scrutin d'arrondissement». Il fit rétablir le scrutin de liste.
Le Sénat ayant maintenu le scrutin d'arrondissement, le gros du parti répul'iicain réclama la revision de la Constitution, qui comprenait alors la loi électorale du Sénat.
Gambetta se prononça pour la revision, suivi bientôt par l'erry et par I-'reycinet.
Ministère Gambetta. — Le ministère,
MORT DE GAMBETTA. — i68.
qu'il constitua au lendemain des élections, ne fit que passer ; il dura trois mois (novembre i88i-janvier 1882). Le grand républicain prenait le pouvoir trop tard, ou encore trop tôt.
L'opinion s ' a 1 1 e n dait à le voir grouper autour de lui les vétérans de la République ; ceux-ci se dérobèrent : il s'entoura d'hommes d'un grand mérite, qui furent portés par la suite au premier rang, mais qui n'avaient pas encore été aux affaires (Waldeck- Rousseau, Paul Bert, Rouvier, Ra>Tial).
L'application qu'il fit de son principe : « On gouverne a%'ec un parti, on administre avec des capacités •» ; le choix du général de Miribel pour l'état major et de Weiss pour la direction politique des Affaires étrangères, cette sorte « d'édit de Nantes des partis », mirent les sectaires en méfiance. On l'accusa de tendre à la dictature. Enfin, son projet d'inscrire dans la Constitution revisée le principe du scrutin de liste coalisa contre lui l'extrême gauche, nombre de radicaux et la droite.
Il fut renversé par 268 voix contre 218, toutes républicaines. Grévy rappela Freycinet.
*- Mort de Gambetta. — Les temps qui suivirent, où il connut l'ingratitude des hommes, furent pénibles. Il s'affligea de voir pratiquer à l'intérieur une politique de « déférence », quand gouverner, c'est conduire, et compromettre en Egypte, où avait éclaté une insurrection « de casernes » contre la tutelle européenne, sa politique d'entente avec l'Angleterre.
La dernière fois qu'il parut à la tribune, ce fut pour conseiller de ne pas abandonner à l'Angleterre t des territoires où nos droits étaient égaux aux siens », — l'Egypte où, étant allée sans nous, elle resta, — cependant de ne jamais rompre l'alliance anglaise et, encore, de moins parler de l'étranger (Bismarck) pour la détermination des calculs de la politique. Il contribua à renverser Frey- '■iuet.
Vers la fin de l'année (1882), l'opinion lui revenait avec force lorsqu'il se blessa en maniant un revolver. Sa santé, déjà éprouvée, s'aggrava vite des suites de l'accident. Il mourut le 31 décembre, à peine âgé do quarante-quatre ans.
Ceux qui connaissaient son grand cœur et sa pensée constante de rendre à la France les provinces perdues, dirent de sa mort : « C'est une défaite. »
Le gouvernement décréta des funé railles nationales et Paris lui fit un cortège magnifique, avec, en tête, les délégations de Strasbourg et de Metz.
Second ministère Ferry. — Les républicains s'étaient de nouveau divisés, non pas à la mode anglaise, en deux grands partis, mais en plusieurs groupes, depuis l'extrême gauche, avec Clemenceau pour orateur, jusqu'au centre gauche, où Ribot prit la succession deDufaure. Le gros des radicaux suivait deux députés de Paris, Brisson et Floquet.
Les partis monarchiques restèrent unis pour la défense de la liberté religieuse. Depuis la mort du prince impérial, tué en Afrique australe où il servait dans l'armée anglaise, les bonapartistes s'étaient divisés, les uns avec le prince Jérôme qui se disait républicain, les autres avec son fils, le prince Victor. Les royalistes reconnurent !e comte de Paris après la mort du comte de Chambord (1883) ; pourtant une minorité commença à écouter les avis du nouveau pape, Léon XIII, qui allait, un peu plus tard, conseiller ouvertement le ralliement à la République.
Les amis de Gambetta appuyèrent Ferry quand il fut rappelé au pouvoir (février 1883). Imbu de l'esprit de gouvernement, il tint tête pendant deux ans aux attaques des partis extrêmes.
La loi de rcvision, qu'il fit voter, mit hors de la Constitution les articles relatifs au mode électoral du Sénat et décida que la forme républicaine du gouvernement ne pourrait plus faire l'objet d'une proposition de r- vision. Les sénateurs inamovibles seront supprimés par voie d'extinction; les sénateurs désormais élus par des délégués en nombre croissant selon l'importance des communes.