NER
(Cl. Pirou.)
faussaire eut sa place.
Intervention de Scheurer-Kestner. — • Le mystérieux procès n'avait pas été sans troubler quelques personnes. Le frère de Drej-fus apprit d'un ami de Félix Faure l'existence des pièces secrètes. Il intéressa à sa cause Scheurer-Kestner, l'un des députés protestataires de l'Alsace à r.\ssemblée de Bordeaux, ami intime de Gambetta, vice-président du Sénat.
Picquart, avant de partir, avait averti les chefs « qu'il n'emporterait pas son secret dans la tombe ». Il en fît la confidence à un avocat de ses amis qui, peu de temps après, informa Scheurer-Kestner.
Le sénateur alsacien était lié d'ancienne date avec le ministre de la Guerre. Il lui demanda de provoquer lui-même la revision du jugement et d'en avoir pour lui et pour le gouvernement de la République tout l'honneur.
Billot se déroba, donnant le premier l'exemple à tant d'autres, mili vaires et civils, de s'obstiner dans l'erreur plutôt que d'en convenir.
Scheurer, après avoir en vain essayé de convaincre Méline et Félix Faure, informa Mathieu Dreyfus, qui dénonça Esterhazy par une lettre publique au ministre de la Guerre (novembre 1897).
Le mouvement révisionniste. — Alors commença une extraordinaire agitation dont le plus glorieux des écrivains russes, Tolstoï, dit que « c'était un grand bonheur pour la France, puisqu'elle était appelée à résoudre un problème de morale posé devant sa conscience ».
Bien d'autres innocents ont été condamnés dans tous les pays et dans tous les temps. La France se déchira pendant plusieurs années, parce que la pensée qu'un innocent fût au bagne était insupportable aux uns et que les autres se refusaient à croire que les chefs de l'armée et de l'Etat pussent couvrir une injustice. Ceu.x-ci et ceux-là se heurtèrent dans une confuse mêlée. Pour le monde, la France fut le pays « qui veut la justice ».
Les « révisionnistes », d'abord très peu nombreux, — des c intellectuels », écrivains et savants, des étudiants, pas mal d'ouvriers, — demandèrent que la Cour de cassation fût saisie des « faits nouveaux », selon le terme de la loi, qu'étaient l'écriture d'Esterhazy et les pièces recueillies par Picquart.
« La chose jugée ». — Au contraire.
la très grande majorité du pays, le gouvernement, les deux Chambres moins quelques hommes qui osèrent parler et écrire, et toute l'armée, moins quelques officiers qui se condamnèrent au silence, s'arrêtaient à la fonnule de « la chose jugée ».
Quand le ministre Billot et les chefs de l'Etat-Major attestaient la culpabilité de Dreyfus sur des preuves qui ne pouvaient être produites sans danger pour.la chose publique, car, disaient-ils, la guerre avec l'Allemagne en résulterait aussitôt, rien que le doute à leur égard prit un air de trahison. C'était «l'honneur même de l'armée » qui était en cause, comme' s'il pouvait dépendre de quelques officiers coupables, complaisants ou abusés.
Ainsi s'opposèrent l'armée et la justice, alors qu'elles étaient solidaires l'une de l'autre.
Des deux côtés de la barricade, la bonne foi originelle (sauf les inévitables exceptions) fut pareille. Mêmes certitudes, dans la vérité ou dans l'erreiur, chez Albert de Mun, Barrés, Millerand, défenseurs de « la chose jugée », et chez Clemenceau, Anatole France, Jaiurès, militants de la revision.
L'absolue sincérité, à la manière d'un savant devant sa cornue, est chose rare. Souvent, la vision des hommes est faussée par leurs opinions (politiques, sociales, religieuses), comme s'ils regardaient à travers des verres de couleur qui teintent différemment les choses. Puis la passion, surchauffée, dépasse le but.
Les partis de Monarchie et d'Église, les anciens boulangistes à la recherche d'un drapeau, virent dans V Affaire l'occasion d'une revanche.
Les socialistes ne tardèrent pas à retourner contre l'armée le mot d'ordre qui la solidarisait avec quelques officiers coupables ; ils engagèrent une violente campagne contre « le militarisme ».
La presse se divisa en deux camps ; des ligues se formèrent : V Association de la patrie fraiiraise s'opposa à la Société des droits de Vhomine et du citoyen. •
Les procès. — ■ Les péripéties de ce drame qui, du premier jour, passionna l'opinion dans le monde entier et comme il ne pouvait s'en jouer qu'en France, se succédèrent dans un tumulte croissant.
D'abord une série de procès. Procès à huis clos d'Esterhazy, acquitté à l'unanimité par le conseil de guerre pour le bordereau dont il avoua, moins de six mois plus tard, .qu'il était l'an'eur. Procès de Zola, frappé au maximuv\ (un an de prison), après de longs débats- retentis-
SECOXl) MIXISTFRl-: DE BRISSON
soS.
sants, par la Cour d'assises de la Seine, pour avoir écrit, sous le titre J'accuse, une lettre ouverte à Félix Faure où il accusait les juges de 1804 d'avoir condamné Dreyfus innocent sur des pièces secrètes, ce dont ils convinrent l'année d'après, et les juges de 1897 d'avoir sciemment et par ordre acquitté Esterhazy coupable. Procès de Picquart mis à la réforme par un conseil d'enquête pour avoir confié à l'avocat Leblois sa découverte de l'erreur judiciaire.
Et dans les mêmes temps des séances tumultueuses à la Chambre, où radicaux, modérés et conservateurs rivalisaient à qui désavouerait avec le plus de dureté l'entreprise pour la re vision ; les partis extrêmes en vinrent parfois aux coups (décembre 1897-avnl 1898). Zola fut flétri par les mêmes hommes qui lui décernèrent plus tard les honneurs du Panthéon.
Cependant les radicaux, tout en faisant cause commune avec les partis de droite contre la revision, s'inquiétaient de leurs progrès sous le couvert de VA ff aire. A la veille des élections, Brisson, alors président de la Chambre, exprima le vœu que <i le pays sût, de sa inain souveraine, écarter lés perfides ».
Le faux Henry. — Aux élections, les républicains et les socialistes furent serrés de très près par les conservateurs et les « nationalistes », nom que prirent les anciens boulangistes et les antisémites associés.
La Chambre à peine constituée, Méline fut renversé ; les républicains lui reprochaient son alliance avec la droite, les nationalistes le trouvaient trop faible contre les révisionnistes. Félix Faure appela Brisson qui fit un ministère de radicaux, ton? hostiles à la revision.
Cavaignac, qu'ilavait mis à la Guerre, se fit interpe'ler « pour donner au pays la foi dans la vérité 0. Il jeta pardessus bord Esterhazy, devenu compromettant, puis affirma qu'il avait .la certitude absolue de la culpabilité de Dreyfus » et en donna pour