ARMAGNACS ET BOURGUIGNONS
comme un bien meuble, c'était toujours la cause ou le prétexte des guerres.
Assassinat du duc d'Orléans. — Siégeant tous les deux au conseil du roi fou, le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne se contrecarraient de parti pris dans toutes les affaires. La haine grandit entre eux. Le duc de Bourgogne faisait, ou laissait dire que le duc d'Orléans était l'amant de la reine.
Isabeau de Bavière avait été mariée tout enfant, à quatorze ans. C'était une femme violente, méchante, dévergondée et grande pondeuse. EUe relevait, en novembre 1407, de ses douzièmes couches quand le duc alla dîner chez elle, à l'hôtel Barbette, dans le quartier du Marais, où elle habitait.
Dans la soirée, le roi, qui logeait à l'hôtel Saint-Pol, le fit mander. Comme il se rendait chez son frère, monté sur sa mule, et cheminant en arrière de ses gens, sept ou huit hommes masqués se jetèrent sur lui et le mirent en pièces, ainsi que son page, à coups de hache et d'épée.
Aux obsèques qui eurent lieu le lendemain, le duc de Bourgogne tenait un des coins du drap et « faisait pleurs et grands gémissements ».
Le jour suivant, comme le prévôt, chargé des recherches, déclarait que, si on le laissait entrer dans les hôtels des serviteurs du roi ou des princes, il trouverait les assassins, Jean sans Peur avoua brusquement aux ducs de Berry et de Bourbon qu'il était l'auteur du meurtre, ♦ par introduction du diable », puis prit la fuite et courut à toute vitesse en Flandres.
Armagnacs et Bourguignons. — Dans ces derniers temps du moyen âge, à la fois corrompus et sauvages, ces sortes de crimes n'étonnaient pas beaucoup, ni en France ni dans les autres pays de la chrétienté. Aux premiers jours du règne, le duc de Bretagne, s'étant querellé avec Clisson, connétable depuis Duguesclin, l'avait fait assassiner en plein Paris, dans ce même Marais, par une bande de meurtriers soudoyés (1392).
Les drames historiques de Shakespeare, récits scéniques de la guerre de Cent ans et de la guerre des Deux- Roses, stjut pleins à déborder d'assassinats. La liste des personnages comprend presque toujours des meurtriers de profession.
Au premier acte de la Vie et la mort de Richard III, lady Anne, veuve du prince de Galles, qui mène le convoi funèbre du roi Henri VI, tous deux assassinés par Glocester, lui crache à la figure, le menace de mort et, avant la fin de la scène incom-
parable, lui accorde son cœur et sa main.
L'assassinat du duc d'Orléans, vu à sa place dans l'époque, n'était qu'un crime politique. Orléans, mort, garda ses partisans ; Bourgogne, meurtrier, en eut, et beaucoup plus nombreux, non seulement sa famille et ses sujets des Flandres, mais encore toute une partie du peuple de Paris qui attendait de lui la paix et l'abolition des impôts.
Tout ce que put obtenir la veuve du duc d'Orléans, la belle et touchante \'alentine \'isconti, ce fut que le duc de Bourgogne serait exclu du gouvernement en cas de régence. Ses plaintes fatiguaient. Elle s'en alla dépérir à Blois, ne cessant de pleurer le mort : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien », et léguant sa vengeance à son fils.
Le jeune duc d'Orléans avait pour lui les ducs de Berry. de Bourbon et de Bretagne ; veuf de sa cousine Isabeau, fille de Charles VI, veuve eUe-mème de Richard II, il épousa Bonne d'Armagnac, fille du comte Bernard VII, d'où le nom de ses partisans.
Ceux de Jean sans Peur s'appelaient les Bourguignons.
Guerre civile. — \'oilà donc le royaume divisé en Annagnacs et Bourguignons, ceux-ci s'appuyaut sur le Nord et sur le menu peuple, ceux-là ayant le gros de leurs forces dans le Midi et de tendances aristocratiques. C'est bientôt la guerre civile et la plus atroce.
Les chefs des deux pairtis soUicitèrent et obtinrent tour à tour la promesse du concours anglais. Ils offraient en retour des provinces entières (Guyenne, Normandie), des forteresses à l'hommage, tantôt aux Flandres, tantôt en Aquitaine.
Le roi d'Angleterre ne se fiait ni aux uns ni aux autres, mais il les voyait avec rx)mplaisance.travailler pour lui et mettre le désordre dans le beau royaume, hier encore si bien réglé.
De temps à autre, les partis faisaient mine de se réconcilier, échangeaient des serments, signaient des trêves, qu'on appelait des paix fourrien, — paix fausse, comme une monnaie est dite fourrée parce que l'intérieur n'est pas d'or ou d'argent comme ses faces, — puis recommençaient la guerre, et toujours, ceux-ci comme c«ux-là, pillant et massacrant.
, Le duc de Bourgogne avait fait plaider sa cause devant une assemblée de seigneurs par un moine cordelier, docteur de l'Université de Paris. Jean Petit fit l'apologie de l'homicide : ♦ Le duc avait tué, mais c'était pour Dieu, pour le roi
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et pour le peupU' *. Il obtint des lettres d'abolition (ou de pardon). Maître de Paris, il fut, par là. le personnage le plus important du royaume.
Les Cabochiens. — Cependant la bourgeoisie et le menu peuple des artis.ins et petits marchands de Paris souffraient de plus en plus « du gouvernement qui était bien mauvais », et réclamaient des réformes.
Les bouchers, excités ou, pour le moins, soutenus par le duc de Bourgogne et ayant, pour chef l'écorcheur Simon Caboche, d'où leur nom de Cabochiens, prirent la tète du mouvement, avec la brutalité de leur rude métier. Ils arrachèrent au roi une ordonnance, dite cabochienne, qui n'innovait guère sur les précédentes et ne fut, comme elles, qu'un morceau de papier (1413).
Ils tinrent un moment Paris entre leurs mains et, prétendant conduire les affaires du royautne, envoyèrent leur chaperon blanc aux \*illes de province, dont quelques-unes le prirent.
Comme il arrive le plus souvent dans ces remous populaires, les plus violents s'emparèrent bientôt de la direction et cherchèrent à se maintenir par la terreur. • Sales, sanglants, manches retroussées ' », ils menaçaient tout le monde et hurlaient le meurtre. C'était une manière de soviet.
La réaction ne tarda pas à se produire au profit des Annagnacs, appelés à l'aide par la bourgeoisie et par l'Université.
Les cabochiens furent balayés ; on en tua beaucoup ; la grande ordonnance fut révoquée, les discours de Jean Petit condamnés, le duc de Bourgogne déclaré rebelle.
Le « religieux », qui raconte cette histoire, compare les Parisiens, devenus de Bourguignons Armagnacs, à ces coqs de clocher qui tournent à tous les vents.
Le grand schisme. — Ces affreuses querelles se compliquèrent de disputes religieuses, suites du grand « Schisme » pendant lequel il y eut deux papes à la fois, l'un à Rome, l'autre à Avignon. Le concile de Constance rétablit l'unité pontificale en faveur de Rome ; la France perdit son pape.
Les Armagnacs s'étaient posés, sans beaucoup de conviction, en défenseurs de l'Eglise nationale et des libertés gallicanes.
Azincourt. — Quand ce malheureux pays, hier encore uni et prospère, fut bien déchiré et épuisé, le roi anglais, qui