SCÈNE PREMIÈRE ANNETTE, HENRI, UN Domestique
Annette, assise dans un grand fauteuil, tenant machinalement un livre ouvert de la main gauche, la tète appuyée sur sa main droite et rêvant.
UN DO.MESTIQUE, entrant.
Madame la comtesse n'est pas encore visible, et M. de Symeux vient demander de ses nouvelles.
ANNETTE, comme réveillée en sursaut.
Faites entrer M. de Symeux.
HENRI
Je n'osais pas entrer, vous sachant seule, Malemoiselle?
ANNETTE
Est-ce que cela vous fait peur?
HENRI
Un peu, et je trouble votre lecture.
ANNETTE
Je ne lisais plus; ce livre est ennuyeux, comme
56 FIIANCILLON.
fous ceux qu'on permet aux jeunes filles de lire; je pensais.
IIKNRI.
A un plat nouveau?
AN NETTE
Non, Monsieur, à des choses moins sérieuses.
HENRI
El à quoi pensiez-vous?
AN NETTE
Je pensais qu'il fait ce que nous appelons, nous les gens heureux, une belle journée; que Francine et moi nous allons patiner au bois de Boulogne, ce qui est certainement une des grandes joies de ce monde, mais qu'il y a quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro et, par conséquent, bien des gens qui ont froid sans pouvoir faire de feu et qui ont faim sans pouvoir manger. Je cherchais une combinaison pour qu'il n'en fùl plus ainsi et je ne trouvais pas. Voilà à quoi je pensais, Monsieur. Vous voyez que cela ne touche à la Jcuisine que bien indirectement et par son côté le plus défectueux. Vous n'êtes jamais triste, vous?
HENRI
Mais si. Mademoiselle, non seulement de ma peine à moi, mais aussi quelquefois de la peine des autres.
ANNETTE
Je vous ai toujours vu gai.
HENRI
P arce que, quand on vient voir les gens, il ne faut pas les ennuyer de ses tristesses.