‹ Francillon, pièce en trois actesChapitre 55 sur 97 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

dit : a A la Maison d'Or. » Nous y sommes allés à pied. Vous occu[)iez seul avec cette femme le cabinet n» 7.

LUCIEN

Comment le savcz-vous?

J'ai donné de l'argent au garçon, un gros.

LUCIEN

Eugène.

FRANGINE

Eugène, si vous voulez, et je lui ai demandé les noms des hommes qui soupaient. 11 vous a nommé avec les autres sans hésitation, comme si c'était la chose du monde la plus simple, qu'un homme marié vienne souper publiquement dms un cabaret avec sa maîtresse. J'ai pris le cabinet n» 9, qui était justement libre. Nous n'étions séparés de vous que par une cloison. Je vous entendais rire; vous étiez très gai. J'aimais encore mieux vos éclats de rire que vos silences. J'ai dit au garçon de nous servir tout ce qu'il servait au n° 7. Ça lui a paru original; il a ri aussi, Eugène. Nous avons mangé exactement les mêmes choses que vous, vous pouvez contrôler, voici lacarte. (EUetireun morceau de papierdcson portefeuille

et le remet à Lucien.) TranquilHsez-vous, c'cst moi qui l'ai payée. Je ne suis pas de celles à qui on paye à souper.

LUCIEN

Le nom de cet homme?

FRANGINE

Je ne le sais pas, pas plus qu'il ne sait le mien. J'avais une vengeance à exercer, j'avais un crime à com-

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mettre, il me fallait absohuTKînt un complice, j'ai pris celui que j'ai trouvé sous ma main, mais de façon qu'il ne pût jamais me dénoncer. Ce monsieur n'existe plus pour moi. Il a été ce qu'aurait pu être un flacon de laudanum ou un boisseau de charbon. Il n'y aura personne de mori, il n'y aura qu'un infidèle de plus et une lionncMe femme de moins. D'ailleurs, qu'est-ce que vous lui voulez, à cet homme? Le tuer! Ah! oui! vous avez ce moyen-là, vous, les hommes, quand vous en haïssez un autre. Ce n'est pas un homme qu'il faudrait tuer, c'est un fait et cela est impossible. Entre hier et aujourd'hui, il y a votre trahison et mon infamie, c'est-à-dire ce qui est inoubliable pour l'un comme pour l'autre, irréparable pour vous comme pour moi. Dieu lui-même n'y pourrait rien. Je ne vous aime plus et je me méprise. Je n'ai plus de pudeur, je n'ai plus d'espérance. Je n'ai même ni les regrets, ni les remords avec lesquels on assure qu'on peut refaire tout cela. Si, ayant horreur du vide dans lequel je me sens à tout jamais, je voulais mourir, je ne sais pas à quelle place de mon corps il faudrait frapper pour trouver quelque chose à achever en moi. Il me semble que j'ai passé cette nuit sur les tables de pierre et dans les linceuls de glace de la Morgue, et la crudité de mon récit n'est que le dernier soupir de ma dignité perdue.

EUc se laisse tomber sur le cannpé.

LUCIEN, se proinonant avec une grande a,^italion.

C'est bien! c'est bien ! Il vous reste maintenant à me jurer que tout ce que vous venez de me dire est vrai.

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