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Francis Planté; portrait musical à la plume

Dernièrement un homme d'esprit, littérateur distingué et savant musicien (j'en connais plusieurs qui jouissent de ce triple avantage) ayant à écrire à Francis Planté, commença son épître par ces mots :

« Mon cher poëte. .. »

L'expression, quoique très-flatteuse, n'était que juste.

Appeler Planté : « Mon cher pianiste. » c'eût été presque une impertinence.

Qui donc n'est pas pianiste ?

Je suis — tu es — il est pianiste.

Nous sommes — vous êtes — ils sont pianistes.

Poëte, c'est différent !

Qu'on écrive des vers ou de la prose, qu'on peigne à Thuile ou à Taquarelle, qu'on joue d'un instrument ou qu'on pétrisse de la terre glaise, pour être poëte il faut, comme Pygmalion, donner une âme à la matière et savoir lire dans les cieux.

Ils sont rares ces esprits délicats, ces cœurs enthousiastes, ces apôtres du beau, que les bruits de la terre affligent sans les corrompre, et qui poursuivent leur apostolat avec la sérénité du juste et la foi dans le sublime.

Leur vie est un roman en deux chapitres :

Ils aiment et ils souffrent .

Ou plutôt, ce roman n'a qu'un seul et même chapitre, car la souffrance chez eux se confond avec l'amour, et ils aiment à souffrir autant qu'ils souffrent à aimer.

Qu'importent d'ailleurs les motifs qui font tressaillir leur âme !

Les poètes chantent tout dans un commum sacrifice à la muse, et le martyre a des joies infinies que gotàtent déjà, dans ce bas monde, les élus du monde idéal.

Chopin était poète, Liszt est poëte^, Planté est poëte.

Est-ce à dire qu'il n y ait jamais eu et qu^il n'y a pas d^iutres poètes du clavier que ceux-là ? Telle iVest pas notre pensée -, trois noms nous sont venus à Tesprit, nous les avons cités, voila

tout.

Je ne veux pas être exclusif parce que je veux être juste. Je ne dirai donc pas plus de Francis Planté qu'il est le premier pianiste existant que de Madame A jusqu à Z qu elle est la plus jolie femme du monde.

11 n y a pas de premier pianiste existant, et il iVy a pas de plus jolie femme du monde.

Ce que je tiens à dire de Planté dans cette courte notice, cY^st qu'il a le secret des cœurs, qu'il émeut sans violenter l'oreille, charme le plus souvent et dit vrai autant qu'il joue juste les compositions empreimes de tous les cara-.ères

du génie. .

Ce que je tiens encore à dire sur cet admirable virtuose, à la fois poète et philosophe, c^est qu'il a traversé les régions épineuses ou la controverse s'établit sur le mérite d un artiste, pour atteindre à cette région sereine où le musicien, sacré par ses pairs, ne trouve plus que des admirateurs.

Il est ditîicile de caractériser les qualités d un exécutant tel que Planté, qui les a toutes, qui sait plier son imagination aux caprices de toutes les

imaginations, se fait à tous les st}des et devient comme le compositeur lui-même de l'œuvre dont il est l'interprète.

Tel est Planté^ tel est Liszt^ tels sont tous les virtuoses qui joignent, à un mécanisme parachevé sur leur instrument, le goût, ce guide suprême sans lequel la virtuosité n'est qu'un jeu d'adresse et la musique qu'un grimoire livré à Tinterprétation déréglée de l'exécutant.

Mais s'il est presque impossible de caractériser un talent aussi parfait dans ses parties et aussi multiple dans son ensemble, il est toujours facile d'exprimer son admiration pour des dons si rares et si précieux. C'est ce que nous avons fait avec tous les écrivains spéciaux auxquels, dans les journaux et les revues, incombe la critique musicale .

Si le lecteur veut bien nous permettre de nous citer nous-même, voici ce que nous écrivions (i) en sortant d une des séances du Conservatoire qui ont mis, il y a deux ans, le comble à la réputation de notre pianiste national.

Quand on fera l'histoire de la musique en 1872, une page enthousiaste sera, consacrée aux séances de musique de chambre que donnent au Conservatoire MM. Alard et Franchomme, avec le concours de M. Francis Planté. Jamais, nous le disons sans exagération, nous n'avons eu pour nos oreilles, devenues pourtant bien exigeantes, un festin plus noble et .plus délicat que ces séances à jamais mémorables.

Sous les doigts de M. Francis Planté (et sous ses pieds aussi, car ce virtuose a poussé, jusqu'à la science, l'art de se servir des deux pédales, en les élevant et les abaissant par degrés et en les mélangeant), le piano perd

(i) Revue musicale du Siècle, 9 avril 1872.

ses défauts pour devenir une sorte d'instrument nouveau dont les qualités chantantes et les harmonies, adorablement pondérées et nuancées, passent par l'oreille pour pénétrer le cœur. Doué d'un mécanisme arrivé au dernier degré de la puissance, il sait le maîtriser et en faire toujours, et quoi qu'il arrive, le docile serviteur de la pensée musicale. C'est elle qui domine en souveraine dans l'exécution de Planté, lequel, n'ayant pas à s'occuper de la partie purement mécanique, s'abandonne tout entier à l'interprétation poétique de l'œuvre. De là résulte un charme auquel l'étonnement ne se mêle qu'après coup, et quand on s'est demandé par quelles facultés naturelles et acquises l'exécutant a pu arriver à cette douceur dans la lorce, à cette force dans la douceur, à cette prodigieuse régularité de mouvement et d'intensité de sons dans les passages difficiles, où les plus habiles ne triomphent jamais que de la note, quand Planté reste toujours musical, maître du mécanisme et libre de l'expression.

La huitième Polonaise de Chopin, jouée par Planté, est un exemple saisissant des qualités d'exécution que possède cet artiste. Depuis Chopin lui-même, à qui nous avons eu le bonheur d'entendre exécuter cette étrange et superbe composition, nous n'avions rien admiré de si parfait. Ajoutons que ce grand virtuose, qui est la gloire de l'école Marmontel au Conservatoire, exécute avec la même supériorité Mozart, Mendelssohn, Beethoven, Weber, Schumann et les auteurs contemporains qu'on pourrait appeler les classiques de l'avenir.

Je viens de parler de la huitième Polonaise de Chopin. Voici en quel style heureusement image M. Jouvin, rédacteur de la Presse et du Figaro

'pseudonyme Benedict rend compte de Texécution de ce poëme musical sous les doigts de Planté.

A quoi faut-il comparer les deux mains du pianiste (la main gauche surtout) lâchées sur le clavier, la bride sur le cou? A l'attaque du motif, cela ressemble à une nuée de sylphes effleurant d'un pied d'azur l'ivoire et l'ébène, et faisant l'école buissonnière à travers des modulations affolées, s'éparpillant, comme des écoliers, à travers une foule de petits sentiers mélodiques et harmoniques, fleuris comme les lilas d'avril. Mais la terrible main gauche se met à gronder comme un orage lointain. C'est une rafale de notes qu-i soulève, une à une, toutes les sonorités du piano. C'est l'ouragan, c'est le tonnerre! Adieu les svlphesî Chaque doigt du pianiste devient une légion de diables s'enroulant à des gammes échevelées. Les uns dansent sur place, les autres vont et viennent avec une fur i a toujours croissante. La danse effrénée s'achève en fusées diatoniques ou chromatiques. On dirait que le piano, du grave à l'aigu, allume un feu d'artifice sur chaque corde mise en vibration. — J'en suis à me demander comment il se fait, qu'après l'exécution de la Polonaise de Chopin, le public ne se soit pas mis à exécuter la danse macabre sur les stalles et sur le bord des loges!

M. Victoria Joncières, dans la Liberté^ ne se montre pas moins enthousiaste que M. Jouvin et que tous ceux qui ont été à même d'apprécier l'illustre pianiste.

Hier a eu lieu, au Conservatoire, la première des séances de musique de chambre de MM. Alard et Franchomme,

avec le concours de MM. Francis Planté, Dancla et Trombetta, et M""^ Carvalho. Le succès a été immense. M""" Carvalho s'est fait applaudir deux fois; elle a chanté, comme d'habitude, à ravir. Quant à M. Planté, il a soulevé à plusieurs reprises les applaudissements les plus frénétiques. « C'est certainement, disait auprès de nous un connaisseur, le premier pianiste de lEurope! )> Comment se fait-il que cet éminent artiste, élève du Conservatoire de Paris, n'ait pas encore été, de la part du ministre des beaux-arts, l'objet d'une récompense honorifique que nous voyons briller à la boutonnière de certains pianistes, bien inférieurs en tous points à M. Planté? Nous signalons cet oubli à M. Jules Simon et à M. Charles Blanc.

La salle était comble. Dans l'avant-scène de M. Heugel, se trouvaient réunies M'"'" Carvalho, Nilsson et Alboni, trois étoiles, avec leurs satellites : Ambroise Thomas et Halanzier. A l'estrade, nous avons remarqué : MM. Hervé, Léonce Détroyat, Vuhrer, Emile Durand, de Lassalle, Jouvin, chevalier d'Arneiro, Abraham, de Lauzières, Strakosch, etc.

A un an de distance, et pour ainsi dire jour pour jour, Francis Planté reparaissait au Conservatoire, où son admirable talent, grandi peut-être encore, — je ne dirai pas par Tétude du clavier, mais par la méditation des maîtres, — excitait les mêmes transports d'enthousiasme de la part d'un public d'artistes et d'amateurs les plus distingués de la capitale. Tel fut Tattrait de ces mémorables séances, que trois mois avant cju'elles eussent lieu , les listes de souscription étaient

closes et que le jour du premier concert . il n'y avait plus littéralement nulle part, au Conservatoire, un strapontin, une chaise, un coin de loge dont on pût disposer. Le succès fut considérable et tel qu\m artiste exécutant n'en saurait désirer de plus glorieux.

Sous rimpression de ces concerts, qui tenaient de la conférence musicale par le choix des morceaux, d'un caractère intime pour la plupart, autant que par la composition tout artistique de l'auditoire , nous écri\'îmes les lignes suivantes (i) :

Vous n'avez pas oublié, lecteur, le succès d'enthousiasme qui accueillit les séances de musique de chambre, données l'an dernier au Conservatoire, par Alard et Franchomme, avec le concours de Francis Planté, de Ch. Dancla, de l'alto Trombetta, et, pour la partie vocale, de M""" Carvalho et Viardot. Quel gourmet musical eût pu rêver de plus délicieuses et complètes jouissances? J'avais pour voisin de banquette une sorte de Prudhomme dilettante, qui me dit sans rire, gravement, avec conviction, ces paroles, que j'aurais voulu voir recueillies pour être gravées dans le marbre ou le bronze :

« Monsieur, il n'y a qu'à Paris, la ville de toutes les perfections, où l'on puisse rencontrer un semblable groupe de musiciens. J'ai vovagé dès ma plus tendre enfance; j ai doublé trois fois le cap Horn, deu>: fois le cap de Bonne-

(i) Revue musicale. Siècle du 21 avril iSyS.

Espérance; j'ai visité l'Amérique du Sud, et traversé les Cordilières ; j'ai accompli les plus hautes ascensions et vu l'Himalaya comme je vous vois; l'Inde, la Chine, le Brésil, le Mexique, le Pérou, le Chili, et les États-Unis d'Amérique n'ont plus de secrets pour moi ; je suis allé à Corinthe et j'ai visité le saint sépulcre. Eh bien, monsieurcroyez-en ma parole, nulle part la musique ne s'est offerte à moi sous des aspects aussi riants qu'à cette salle du Conservatoire et par ces artistes d'élite. »

J'ai moins voyagé que ce consciencieux Prudhommc; mais, comme lui, je suis en effet très-convaincu qu'on ne trouverait nulle part ailleurs qu'à Paris, doublàt-on dix fois le cap Horn, un ensemble de cette perfection. C'est l'idéal même réalisé.

Deux concerts ont eu lieu (la série n'est que de trois), et chacun de ces concerts mériterait qu'on lui consacrât un feuilleton spécial.

A la première séance, et pour ne parler d'abord que des morceaux d'ensemble, nous avons eu le trio en mi bémol de Schubertj une œuvre charmante et d'un caractère pittoresque, qui n'a peut-être pas été sans influence sur le génie de Weber. Rien, dans l'exécution de ce trio par Alard^ Franchomme et Planté, qui n'ait porté l'empreinte d'un sentiment musical exquis^ renfermé dans les justes limites du goût. On est ravi à chaque mesure, à chaque note, pour ainsi dire^ et quand l'archet d'Alard a pleuré ou ri sur la corde devenue voix humaine. Planté reprend le motif, et, l'étonnement se mêlant à l'admiration, on éclate comme malgré soi en tr.msports d'enthousiasme. C'est le secret des dieux que celui des grands artistes. Rayon de lumière, ils éclairent tout sur leur passage, et l'expression de leur sentiment double le nôtre.

Le beau quatuor de Beethoven en ut mineur pour deux violons, alto et violoncelle, a été dit par Alard, Dancla, Trombetta et Franchomme, avec le même grand sentiment musical, la même Justesse d'expression et le même ensemble' merveilleux. Alard et Franchomme sont restés à leur pupitre, et Planté a pris place ensuite au piano pour dire l'adagio cantabile et rondo final du onzième trio d'Haydn.

Bravo et toujours bravo ! Il n'est pas téméraire de penser que Haydn n'a Jamais entendu son œuvre aussi parfaitement rendue que par cette sainte trinité musicale de trois artistes en une seule pensée, en un seul sentiment.

Mais que dire de Planté quand, livré à ses inspirations, il se fait l'interprète des chefs-d''œuvre écrits pour le piano seul ou transcrits pour cet instrument? Il est bien difficile de parler de ce poëte d'harmonie, de cet éloquent orateur de la muse des sons (Je ne dis pas de ce pianiste, car Planté est plus qu'un pianiste) sans crainte de tomber dans le stvle emphatique et de se noyer dans un océan de compliments superlatifs. Pour exprimer ma pensée aussi simplement que possible, Je dirai que Planté est un mécanisme complet, achevé et parachevé, mis au service de l'organisation la plus sensible et du goût le mieux réglé qui fut Jamais.

Planté est une âme qui parle par le moyen du clavier et des pédales; mais, en l'entendant, on oublie l'instrument de ses aspirations pour s'abandonner tout entier et avec passion au charme de la musique dont il se fait l'inimitable interprète. Il pourrait, comme tant d'autres virtuoses et mieux que personne, se lancer dans les traits de bravoure et éblouir par la dextérité de son mécanisme . N'espérez pas ou plutôt ne craignez Jamais, de la part de

ce musicien, une extravagance quelconque, fût-elle sublime. Planté, c'est la rectitude de la vérité dans l'expression poussée jusqu'à la vénération des maitres dont il se fait le respectueux interprète.

Il pense, il sent, il entre par les liens mystérieux de la foi musicale dans le génie de ceux dont il est frère par le sentiment, sans se préoccuper de ceux qui l'écoutent. Pour lui, pour la satisfaction de son cœur ému, il joue, il chante, il pleure, il aime, il rêve sur la terre ou s'élance dans le radieux firmament de l'idéal. Mon Dieu, je suis bien loin de dénier le mérite des autres pianistes de talent; mais il y a, chez Planté, je ne. sais quoi d'individuel et d'exclusif qui commande impérieusement l'intérêt et séduit. Il est d'ailleurs si ému lui-même, et son émotion est si sincère, si chaste, qu'elle fait naître l'émotion et inspire le respect, même chez les natures les plus réfractaires aux beautés de l'art. Planté n'est ni Listz, ni Thalberg. ni Chopin ; il est lui, et sa place est désormais à Jamais marquée dans l'histoire du piano, puisque tel est l'instrument qu'il a choisi.

Dans le premier concert. Planté a exécuté seul ïandante et schei-^o de la deuxième sonate de Weber; la gavotte d'Iphigénic en Aulide, et la Sérénade de Méphistophélès dans la Damnation de Faust, de Berlioz, avec un succès qui nous a rappelé les beaux jours de Listz, de Chopin et de Thalberg. Au second concert. Planté a joué, outre la partie de piano dans le trio en si mineur de Mendelssohn et dans celui de Beethoven, opéra onze, la première ballade de Chopin (édition des classiques Marmontel), et le scherzo de la sonate en si bémol du même compositeur : deux poèmes sans paroles, qui sont tout un monde de rêves et d'aspirations idéales. Puis encore le délicieux ron-

deau de la troisième grande sonate de Weber. Après cette pièce, comme après le scherzo de Chopin, la salle entière a salué l'artiste de bravos qui menaçaient de n'avoir pas de fin. On criait bis de partout; mais Planté, se sentant un peu fatigué, s'est avancé au bord de l'estrade et a dit simplement ces mots :

« Je remercie mon bon public des témoignages si flat- » teurs dont il veut bien m'honorer. Je lui demande la per- » mission de m'en tenir pour aujourd'hui aux morceaux » indiqués sur le programme. Mercredi je jouerai tout ce » qu'on voudra. »

Voilà une promesse attrayante pour les ôlus de ce paradis musical qu'on appelle la salle du Conservatoire. »

L'impression ressentie par nos confrères en critique musicale ne fut pas alors moins vive que la nôtre. Voici un excellent résumé des séances du Conservatoire que nous empruntons au Journal des Débats.

Les trois séances de MM. Alard et Franchomme, les dignes successeurs de Baillot, ont fait événement au Conservatoire. C'est une véritable fondation, et désormais la musique de chambre nous y parait appelée à avoir ses séances de trios, quatuors et quintettes, tout comme la Société des Concerts y fait admirer chaque année les immortelles symphonies de Beethoven. Autrefois, Alard et Franchomme donnaient leurs séances dans la petite salle du Conservatoire; la grande salle leur a été plus favorable encore. Il est vrai qu'ils se trouvent aujourd'hui assistés d'un incomparable pianiste. M. Francis Planté, élève du Conservatoire,

lauréat de la classe Marmontel, vient de placer bien haut l'école française. Nous ne nous souvenons pas d'avoir assisté à pareil triomphe ! Et quel public pour acclamer le grand pianiste français ! Tout ce que Paris compte de célébrités dans les arts, les lettres et le monde dilettante était là, se disputant les moindres places. Une partie de la presse musicale avait pris rang près du piano de M. Francis Planté^ qui a littéralement émerveillé ses auditeurs par une admirable interprétation des chefsd'œuvre des grands maîtres. Haydn, Mozart, Beethowen, Mendelssohn ont aussi retrouvé dans Alard et Franchomme les incomparables interprètes que l'on connaît. Charles Dancla n'a pas dédaigné de leur servir de second violon, ce qui est tout un hommage rendu par un grand violoniste à un artiste de l'exceptionnelle valeur d'Alard. Trombetta tenait l'alto, et Gouffé la contre-basse. Où trouver une pareille pléiade de virtuoses, à laquelle, de plus, on a vu se joindre deux étoiles de première grandeur, MM'"''" Viardot et Carvalho ? car le chant classique a pris sa belle et bonne part des mémorables programmes de ces trois séances de musique de chambre. Le piano d'accompagnement était tenu par M. Maton, et Louis Diemer est venu partager le succès de son illustre condisciple Francis Planté, dans la belle sonate concertante de Mozart, l'un des morceaux à sensation du dernier programme.

Le journal le Soir^ par la plume autorisée de son rédacteur musical, M. Arthur Pougin, ajoutait une note éloquente à cet accord consonnant d'éloges mérités.

Un triomphe sans précédent, même dans cette salle du

Conservatoire, habituée aux chefs-d'œuvre immortels et aux virtuoses de premier ordre, a été pour M. Francis Planté. Après plusieurs années de silence, passées dans la retraite et dans la méditation, M. Planté déjà si apprécié naguère, nous est revenu avec un talent admirable, et tel que peutêtre on n'en a jamais vu sur le piano. Je ne parle pas de la difficulté, il n'en est plus pour lui, et les questions de mécanisme n'en sont point pour un artiste de cette valeur, qui possède au degré suprême toutes les qualités d'un virtuose, et qui pourtant est tout autre chose qu'un virtuose. Non^ ce qu'il faut admirer, c'est l'ensemble, le fini et l'étonnant fondu de l'exécution , c'est son style incomparable, c'est ce merveilleux sentiment des nuances, depuis les plus délicates jusqu'aux plus vigoureuses: c'est le moelleux, la souplesse et la grâce du doigté, c'est ce phrasé merveilleux, unique, sans pareil, c'est cette entente du véritable effet musical , c'est ce goût si exquis et si pur, c'est.... tout enfin. J'entendais dire auprès de moi que de la révélation de ce talent magistral allait dater une ère, une époque nouvelle dans l'histoire du piano; c'est parfaitement mon avis.

Pour aujourd'hui, je n'ai dit que la centième partie du bien que je pense de M. Planté, je n'ai fait connaître que le plus petit nombre de ses qualités. Je me promets de revenir prochainement, et plus longuement, sur un artiste d'un ordre aussi exceptionnel.

Berlioz, dans le Journal des Débats, dès 1860 s'exprimait ainsi sur Planté :

Voilà un pianiste musicien qui ne cherche son succès que dans l'interprétation fidèle et intelligente des chefs-

d'œuvre, et qui ne se livre à aucun des excès antiharmoniques et antirhythmiques dont les pianistes se rendent coupables si souvent.

Dans le même journal, quatre ans au plus tard, J. d'Ortigue s'écrie en parlant du même virtuose :

Je ne connais pas de pianiste plus brillant et plus pur. Quel merveilleux talent.

M. de Thémines, parlant dans la Patrie dQ la huitième Polonaise exécutée par Planté dit :

Chopin, lui-même, eût été émerveillé.

Le Français^ par la plume de M. Zède, analyse le jeu de notre grand artiste :

Planté possède les qualités qui dominent la foule et qui l'entraînent. Il a la délicatesse exquise, la netteté, un sentiment plein de grâce à la fois et de tendresse ; de plus, il reste simple et sa tenue modeste éveille le souvenir de tant de ses prédécesseurs dont le charlatanisme frisait le ridicule,... Planté a triomphé de tout. Je ne me rappelle pas d'avoir assisté jamais à un succès plus complet et plus mérité.

M. Paul Foucher écrit dans V Opinion nationale :

M. Planté est prodigieux; il a la force, il a le charme, il a la grâce , il a tout. Rien ne supplée à la voix humaine,

a-t-on dit; désormais il y aura- une exception, le piano de Planté.

Dans la France^ Pierre du Croisy dit avec chaleur :

M. Planté a Joué, entre autres morceaux, la huitième Polonaise de Chopin d'une façon merveilleuse. Ce prodigieux travail en octaves de la main gauche a été exécuté par le jeune maître avec la plus inimitable perfection. Enfin, chose rare, M. Planté chante sur son piano comme M™^ Carvalho avec sa voix ou M. Alard avec son violon.

Je lis dans le feuilleton de Paris-Journal les lignes suivantes :

Le talent de ce virtuose a grandi ; il a acquis — cela ne paraissait pas possible — plus de maturité, plus de virilité, une plus souveraine maestria, et son Jeu a conservé cette merveilleuse agilité, cette égalité, cette grâce et cette puissance qui font de M. Planté le premier pianiste du monde.

Un mot de M. Ernest Reyer, Fauteur de la Statue :

Si l'abbé Liszt, lui-même, reparaissait un Jour sur la scène de ses prem.iers succès, avec cette humilité chrétienne qui survivra sans doute à sa vocation dernière, il s'inclinerait devant le talent de Francis Planté.

M. Lionel, du Matin^ pense que :

M. Planté réconcilierait avec son instrument' toute la

tribu des pianophobes. Et Dieu sait, ajoute-t-il, s'ils sont nombreux I

Le Moniteur universel constate que M. Planté :

A tenu l'auditoire sous le charme avec \qs Mélodies hongroises de Liszt, que les bravos l'ont forcé de recommencer et qu'il a exécuté mieux, si c'est possible, la seconde fois que la première.

Le Courrier des théâtres dit beaucoup en peu de mots :

Le grand pianiste a fait littéralement fanatisme.

Dans sa revue musicale du Journal de Paris, M. Jules Guillemot écrit ee qui suit :

Mais ce qui a, plus encore que tout le reste, exalté l'admiration enthousiaste de l'auditoire, c'est le jeu du pianiste Francis Planté. Délicatesse, puissance^ art d'égrener les notes comme des perles ou de les faire vibrer en un harmonieux ouragan, l'artiste réunit toutes ces qualités ù un degré qui ferait admirer chez tout autre l'existence d'une seule d'entre elles.

M. Daniel Bernard ne se montre pas moins satisfait dans F Union :

Le mécanisme du piano n'a plus de difficultés pour M. Planté, et il peut se lancer à la suite des beaux génies

sans craindre pour ses doigts exercés les rébellions de l'humaine nature. Jamais le Concerto-Stuck de Weber n'a été interprété avec cette correction , avec cette impétuosité mesurée et sûre de ses écarts; jamais la huitième Polonaise de Chopin n'a paru enveloppée de plus rares atours.

Dans l'Art musical^ M. Gaston Escudier suit le torrent de Tenthousiasme universel :

M. Planté, dit-il, est le héros de la saison. On ne joue pas du piano avec plus de goût, de poésie, plus de perfection que ce pianiste hors ligne.

M . Ehvart écrit dans le National :

Le Concerto-Stuck de Weber a été exécuté avec une vélocité vertigineuse par Francis Planté, le lion du Conservatoire.

M. Ch. Bannelier, parlant dans la Revue et Galette musicale des transcriptions de Planté, dit :

Ces transcriptions sont en quelque sorte l'affirmation, le complément du talent de virtuose de Planté. Il écrit comme il exécute : avec une élégance qui dissimule le travail, avec une correction grâce à laquelle on ne sent plus l'effort.

Le Ménestrel constate Tunanimité de la presse

à acclamer Francis Planté, et fait cette très-intéressante observation dont nous avons pu vérifier l'exactitude ;

Eh bien, dit le Ménestrel, ceux qui ne lont pas entendu interpréter le finale de la sonate appassionata de Beethoven, la grande étude de Chopin, dite le Jugement dernier et la légende de Liszt, Saint François de Paiile marchant sur les flots, ne connaissent pas ce grand pianiste dans toute l'expression de son âme d'artiste. Il a traduit ces admirables pages avec un accent et des sonorités encore inconnus au piano. Aussi , tous les assistants partageaient-ils l'émotion de l'interprète.

Vingt autres journaux parisiens éclatent en transports d'enthousiasme , et nous regrettons ^•ivement que les dimensions de ce petit travail ne nous permettent pas de les citer tous.

Planté n'est pas prodigue de son talent. C'est bien assurément de tous nos célèbres virtuoses celui que la province connaît le moins. Cependant il lui est arrivé de céder à des invitations faites par quelques cercles philharmoniques. Nantes et Bordeaux garderont un souvenir toujours vif de la visite musicale du grand pianiste dans ces deux villes importantes de nos départements.

Le concert donné hier soir au théâtre de la Renaissance, écrit l' Union bretonne, a été un des plus beaux que Nantes ait entendus. Préparé avec le plus grand soin, il avait, malgré l'élévation du prix des places, attiré une foule trèsnombreuse. La recette a été magnifique; elle s'est élevée, dit-on, à 6,000 fr.

M. Planté, le merveilleux pianiste que le public avait tant applaudi à la salle des Beaux-Arts, s'est fait entendre quatre fois, dont une dans un trio avec MM. Harndorff et Piédeleu. Plus nous connaissons cet artiste, plus nous

goûtons son incomparable talent. Il possède ce don supérieur de faire chanter le piano, cet art de lier les notes, que l'expérience seule est impuissante à donner et qui communique à l'instrument tant de sentiment et de vie. Que de légèreté dans sa Dajise des fées, que d'harmonie et d'éclat dans la marche et le finale du Croisé! Les connaisseurs admiraient surtout la transcription du menuet de Boccherini, où, malgré de nombreuses difficultés à vaincre, règne tant d'aisance et de simplicité. La mélodie hongroise a été bissée : c'était Justice. M. Planté ne s'est pas fait prier : il a repris ce morceau, d'une cadence pleine à la fois de goût et d'originalité. C'a été un vrai triomphe pour lui : applaudissements, rappels, bouquets, couronnes, le public n'a rien épargné pour marquer sa haute sympathie et son admiration.

Francis Planté est allé deux fois à Bordeaux. Après le deuxième concert, un écrivain compétent. M. Paul Lavigne, écrit dans la Gironde un long article, dont nous détachons les premières lignes :

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