CONCERT DU CERCLE PHILHARMONIQUE
On n'a pas oublié l'impression profonde que produisit l'hiver dernier, à Bordeaux, le talent de M. Francis Planté. Ici, comme à Paris, on fut émerveillé de ce jeu d'une pureté infinie, d'une netteté et d'une dextérité vraiment prodigieuses.
Nous avons, retrouvé cette année le célèbre artiste transformé et grandi encore, si cela est possible. A ses qualités de finesse, de charme et de distinction, sont venus s'adjoindre un nerveux, une fermeté, un brio, qui font à coup
sûr de Francis Planté le pianiste le plus complet qu'on puisse entendre à l'heure qu'il est. Il possède au suprême degré ce qui caractérise l'école française : la clarté, l'élégance, la souplesse, le fini, l'aisance et la noblesse de la diction^ et aussi cette allure gracieuse et ailée qu'on ne retrouve chez aucun artiste étranger, quelque accompli qu'il soit.
L'enthousiasme de l'auditoire était à son comble. Le splendide concerto en ré de Mendelssohn (op. 40) a été écouté avec religion et applaudi avec frénésie. Cette page ravissante du tendre génie à qui l'on doit tant de choses admirables était peu connue à Bordeaux. Très-difficile d'interprétation, il fallait les doigts prestigieux de Francis Planté pour en faire ressortir les côtés poétiques et intéressants, hejînale est étonnant de verve aimable et de couleur.
M. Planté a joué en outre la huitième Polonaise de Chopin, un chef-d'œuvre de poésie chevaleresque et d'originalité; la Tarentelle, du même compositeur, étourdissante de vie et d'entrain ; les Mélodies hongroises, de Listz (bissées), et trois transcriptions : C'est ton nom, mélodie de M"'" Sourget de Santa-Coloma, un menuet de Boccherini (ces deux oeuvres transcrites par M. Planté), et la Sérénade de Méphistophélès (de la Damnation de Faust), du grand Berlioz, transcrite par M. Ernest Redon.
Les bravos et les rappels, comme on peut penser, n'ont pas manqué au jeune grand artiste. Rarement nous avons vu la salle Franklin dans un tel état d'enthousiasme. Ces ovations chaleureuses et spontanées s'adressaient autant au musicien consommé, scrupuleux interprète de la pensée des maîtres, qu'au virtuose incomparable que le monde musical considère unanimement comme l'un des représentants les plus parfaits de l'art du piano.
Un des rédacteurs de l Indépendance de l'Ouest, M. Edouard Tester de Ravisi, a eu le bonheur d'entendre Francis Planté dans Tintimité, et voici ce qu'il nous révèle :
« M. Planté déchiffre avec une merveilleuse facilité. Nulle partition n'est chargée, difficile : que l'harmonie y soit touffue, les dessins croisés, les mouvements rapides, — tout sera un jeu pour lui. — Il ajoutera même aux difficultés, car il jouera en octave les notes simples. Nous l'avons vu de la sorte dans plusieurs réunions intimes et nous en avons été émerveillé. »
De son coté. M. Edouard Garnier (du Thare de la Loire) ^ rendant compte d'une soirée d'amis où Planté avait déchiffré la partie de piano d'un trio très-difficile, s'exprime ainsi qu'il suit :
On n'a pas idée d'une pareille sûreté de lecture. On eût dit que ce trio avait été répété maintes fois. Nous avions la vive satisfaction d'être assis à côté du piano. Malgré l'attention entière que réclamait cette exécution,
— au milieu d'un déluge de notes, toujours exprimées avec la plus irréprochable exactitude et la plus grande pureté,
— Planté nous parlait à voix basse pour nous signaler différentes particularités de cette œuvre si intéressante, et à chaque instant nous le voyions jouer en octaves aux deux mains les notes simples des pages qu'il interprétait de cette façon inouïe.
Le croirait-on? après ce qu'on vient de lire. Planté n'a pjint échappé à la critique morose ou envieuse. Qui donc y pourrait échapper? Cette critique de mauvaise humeur, à la voix discordante et vinaigrée, ne pouvant contester à Planté son admirable exécution, s'est prise à lui faire le reproche de n'être que virtuose et de n'être point compositeur.
Nous y voici. Aussi bien n'ai-je pas attendu à aujourd'hui pour faire bonne justice de ce grief, d'ailleurs assez plaisant. Etre un pianiste qui ne compose pas! voyez-vous le crime!! est-il assez détestable ! ! !
Et d'abord, dans la rigoureuse acception du mot, il n'est peut-être pas un seul pianiste virtuose qui ne compose pas. Ne fût-ce qu'un air de danse, une rêverie, une barcarolle, un nocturne , tous les pianistes ont produit quelque chose. Mais cela, pour un musicien, ne s'appelle pas composer, et tel virtuose qui a mis son nom au bas de vingt morceaux, reste néanmoins classé parmi les exécutants qui ne composent pas.
Cette catégorie de virtuoses, à coup sûr fort méritants, bien qu'ils viennent naturellement après les virtuoses compositeurs, est assez nombreuse en France et tend à s'augmenter tous les jours.
Le dirai-je ? j'ai pour les pianistes qui ne composent pas une sympathie très-vive, partagée, du
reste, par la majorité des musiciens. Sentant que la nature leur a refusé le don créateur, ou bien voulant attendre le moment de se produire comme compositeur avec tous les avantages désirables, ils se livrent franchement doigts et âme au service, non d'un compositeur, non dCune école, mais de tous les compositeurs appartenant à toutes les écoles et dont les œuvres méritent d'être entendues. Sans les pianistes de cette catégorie, les ouvrages des maîtres mourraient, pour ainsi dire, avec eux ; car les pianistes compositeurs sont trop absorbés dans leur individualité pour songer d'ordinaire à exécuter autre chose que leur propre musique.
L'étude des ouvrages de toutes les écoles rend le pianiste simplem.ent exécutant plus apte que le pianiste compositeur à comprendre et à apprécier les beautés de Tart^ et son cœur, bien servi par ses doigts, est toujours préparé à recevoir les diverses impressions du sentiment musical et à les traduire.
Les pianistes qui ne composent pas ou qui écrivent peu pour leur instrument, tels que Planté, Delaborde, Ritter, Mortier de Fontaine, Diemer, Fissot, M'"''Pleyel, Schumann, Massart, Montigny- Remaury, Szarvady, etc., etc., sont dans leur rôle en jouant la musique de tout le monde • le pianiste qui compose pour son instrument sort de son
rôle en exécutant les productions spéciales pour piano de qui que ce soit. C'est un sacrifice qu'il fait en se diminuant de moitié à ses propres yeux. Et telle est sa position dans ce cas qu'il souffrirait nécessairement comme compositeur des succès qu'il obtiendrait comme pianiste en jouant une musique rivale de la sienne. S'il n'obtenait pas de succès, il triompherait indirectement et par abstention comme compositeur, mais il échouerait comme pianiste,, et quoi qu'il puisse arriver, il laisserait dans l'arène un lambeau de son amourpropre blessé.
On le voit, le rôle de virtuose compositeur est un rôle essentiellement personnel, et il est de toute impossibilité qu'il en soit autrement.
Voilà pourquoi j'ai pour le virtuose qui ne compose pas une vive sympathie mêlée d'une sincère admiration.
C'est à cette vaillante phalange d'exécutants que nous devons en France, depuis quelques années, la vulgarisation des œuvres pour piano de tous les maîtres classiques. Ils ont puisé à pleines mains dans cet immense trésor d'inspirations léguées à l'admiration de la postérité par Sébastien et Friedemann Bach, Haendel, Rameau, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Weber, Hummel, etc.^ sans dédaigner pour cela les ouvrages plus modernes de Chopin, de Thalberg,
— Sodé Prudent, de Ferdinand Hiller, de Rubinstein, de Gottschalk, et de tant d'autres pianistes compositeurs qui certes ont bien leur mérite.
Mais c'en est assez sur ce talent exquis qui se nomme Planté.
Encore n'avons-nous pas tout dit, car on ne saurait tout dire.
Aussi bien, quand il s'agit d'un artiste de la valeur de notre grand pianiste français, dix notes jouées par lui en diraient plus que les plus beaux discours du monde.
Quelques mots encore seulement pour faire connaître, en finissant, ce que peut-être nous eussions mieux fait de dire en commençant cette notice biographique.
Francis Planté csl né à Orthez (Basses-Pyrénées) , le 2 mars iSSq.
Les enfants prodiges ne deviennent pas toujours des hommes illustres, mais il est rare que les grands artistes, — compositeurs et exécutants — n'aient pas été des enfants prodiges. A quatre ans, Planté commençait Tétude de la musique, et à sept ans, il débutait dans un grand concert. C'était à r Hôtel de Ville de Paris, à la suite d'une loterie de bienfaisance. L'enfant fit merveille et le président, prenant dans ses bras celui qui devait un jour remplir de sa renommée le monde musical tout entier, le porta à sa mère en lui disant : C'est vous, madame, qui ape{ gagné le plus beau lot.
Entré au Conservatoire dans la classe de M. Marmontel, d'où sont sortis tant de pianistes distingués et d'excellents musiciens, Planté obte-
nait, à onze ans, le premier prix de piano à Tunanimité des voix. Celui qui trace ces lignes assistait à ce concours et il n'a point oublié Teffet produit sur le public du Conservatoire par la virtuosité du petit pianiste phénomène. Planté l'emportait sur des concurrents de dix-huit à vingt ans.
C'était un présent plein de belles promesses et Ton peut dire, sans exagération, que Planté a tenu plus encore qu'il ne promettait et plus que nul n'eût osé espérer. Continuant ses études au Conservatoire, sous la direction du savant professeur François Bazin, il remportait, à Tunanimité des voix, un prix d'harmonie.
Son éducation musicale achevée brillamment, notre jeune artiste n'avait plus à demander le perfectionnement de son talent si précoce qu'à la méditation^ cette austère et fortifiante étude de Tâme. Il quitta Paris, où tout pour lui n'était que fêtes, bravos, sourires et fleurs, pour aller, cénobite de Fart, se réfugier en province, où il eut le courage de demeurer dix ans ignoré du monde.
De pareilles déterminations ne sont pas communes . Elles dénotent chez ceux qui les prennent le génie du but à atteindre, le plus rare des génies peut-être.
Puis Planté voyagea à Tétranger.
Son esprit vigoureusement éclectique le porta à
rejeter toute école systématique pour puiser ses derniers enseignements dans Tuniverselle école du beau. Use lia d'amitié avecThalherg, Liszt, Rubinstein et tous les maîtres contemporains. Enlin, voyant sans doute qu'il savait tout ce qu'on peut apprendre et qu'il avait deviné le reste, Planté revint à Paris.
Sa rentrée dans le monde musical fut un événement;, nous le savons.
Comme s'il eût voulu consacrer son talent en le sanctitiant, Tillustre virtuose se fit entendre au profit des orphelins de la guerre et des Alsaciens- Lorrains. 11 chanta par la \'oix émue de son instrument de suaves et indicibles mélodies, où les pleurs se mêlaient à la fière espérance, où d'enthousiastes accents heurtaient des notes expirantes.
Francis Planté est de taille moyenne et svelte. Son visage est régulier, sa physionomie douce, mobile, réfléchie. Quand il joue du piano, son être entier se spiritualise. On le suit du regard autant que de Toreille, il vous séduit par sa personne en même temps qu'il vous émeut par son exécution. Son organe parlé est doux comme une musique, et s"il n'était pianiste, il pourrait être conférencier, tant sa parole est facile, mesurée attachante et spirituelle. 11 a le don de la repartie, et c'est par une anecdote caractéristique de son esprit que je veux terminer.
L'an dernier, M. Jules Simon étant ministre de
l'instruction publique et des beaux-arts, manifesta le désir d'avoir à une de ses soirées officielles le célèbre pianiste. Les grands artistes ont leur prix comme les grands médecins. Le ministre s'informa du prix de Planté, qui répondit :
— Je me ferai honneur de jouer au ministère des beaux-arts à la seule condition que les conversations cesseront quand je me mettrai "au piano. Et je n'aurai pas joué pour rien, ajouta-t-il en riant, car le silence est d'or.
Je dois dire que, pour Planté, le silence est plus que d'or^ car il ne jouerait pas pour une tranche de Californie dans un endroit quelconque où le silence ne pourrait pas s'établir rigoureusement, absolument.
Chopin, non plus, ne transigeait pas avec les bavards. 11 osa dire un jour à une grande dame prise d'un accès de démangeaison linguale :
— Ne m' écoutez pas, madame, mais de grâce permettez que je m'entende.
On a dit que le silence est la leçon des rois.
Le silence est aussi le plus précieux hommage qu'un auditoire de bon ton et bien élevé puisse rendre à l'artiste en l'écoutant.
En effet, n'est-ce pas en quelque sorte déshonorer le talent d'un virtuose que de parler, fût-ce à voix basse, pendant qu'il exécute sur son instrument ou qu'il chante l'œuvre d'un maître?
Applaudissez le musicien de mérite, vous ferez bien; écoutez-le silencieusement, vous ferez mieux encore.
Orfila, qui eut jusqu'à sa mort et pendant près d'un demi-siècle le salon le plus musical de Paris, avait placé sur un piédestal et bien en vue dans la pièce principale de son appartement, une statue d'Harpocrate. Le dieu égyptien du silence était représenté dans une attitude recueillie, tenant un doigt sur sa bouche. Au moment de commencer le concert;, Orfila se levait comme un orateur qui veut prononcer un discours. Toutes les conversations particulières cessaient alors; mais lui ne parlait point et se bornait, d'un geste sévère, à indiquer la statue symbolique. Les yeux de Tassistance se portaient sur Timage du fils dlsis et d'Osiris, et ce geste significatif valait mieux qu'un discours. L'ordre ainsi donné fut toujours rigoureusement observé.
Ce respect de l'art et des artistes avait pour effet de décupler le talent des virtuoses, lesquels ne chantèrent ni ne jouèrent jamais mieux ni aussi bien que chez le docteur Orfila.
Pour les artistes, silence oblige, comme pour les gentilshommes noblesse.
IMP. CENT. DES CHEMINS OE FER —A. CHAIX ET C'«. RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.— 2746-4
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