L'IMPRIMEUR-GÉRANT: C.KOERNER
in 2015
https://archive.org/details/franciscodegoyaaOOb
orsque la pensée de TEuropéen du Nord se porte sur l'Espagne, ce n'est jamais sans une sorte de désir ardent assaisonné d'une pointe de frisson, La sombre terre tout là-bas, au bout occidental de son continent, lui fait l'effet d'un pays de mystère; c'est pour lui le pays des plus douces merveilles, des plus profondes terreurs. Pour nous, l'Espagne est et reste sous bien des points de vue une énigme dont notre nature si foncièrement différente nous rend la solution presque impossible.
Jetons nos regards sur l'Italie! Le voyageur y recueille des impressions définies et à peu près invariables dans leur clarté, La superbe de ces gueux, enfants d'un peuple dominateur maintenant déchu qui, dans chacun de ses traits, a conservé de douloureuses réminiscences de sa grandeur passée, nous paraît tantôt comique, tantôt tragique. Nous la comprenons et nous pouvons y voir quelquechose d'humain. Ce lazzarone, dans sa décadence, est au sein de sa sublime patrie un roi par la grâce de la Nature et à l'aspect des beautés de son pays, nous lui reconnaissons, à lui qui doit probablement son existence à notre aumône, le droit de nous mépriser en son for intérieur, en guise de remerciement, La vieille civilisation de sa patrie survit en lui avec une rare vigueur; nous nous rappelons tout ce dont nous sommes redevables à ses dieux, et même si nous nous permettons un léger sourire, nous n'en courbons pas moins volontiers la tête devant ce souverain détrôné.
Quelle différence avec l'Espagne! Couverte du voile noir des monastères ou de la pourpre du sang humain, elle défile devant les yeux de notre intelligence comme le fantôme de la Terreur dans l'histoire de l'Humanité. Rien ne peut lui donner droit à notre reconnaissance. Partout où surgit son ombre farouche, surgit à ses côtés un obstacle à la civilisation, contre lequel les autres nations auront à lutter au prix des plus grandes douleurs et des plus lourds sacrifices avant d'arriver à le renverser, L'Espagne ne se développe pas en avant. Les progrès qui autour d'elle portent les autres peuples vers la lumière, ne l'effleurent pas; bien plus, elle semble en avoir horreur dans le fin fond de son âme. De temps à autre même, elle oppose un veto passionné à ce progrès. Le passé fanatique avec la violence d'une force de la nature proteste contre le présent et l'avenir, se cramponne de toute son énergie aux rayons des roues du char de l'Histoire, essayant de le ramener en arrière. Puis cette force titanesque s'épuise, retombe orgueilleusement dans son sinistre silence et replonge dans les ténèbres.
Mais nous connaissons aussi une autre Espagne. Les toiles de nos peintres, les vers de nos poètes, les récits de tous ceux qui se sont enivrés des beautés de cette Espagne et en ont rapporté une incurable nostalgie, nous l'ont assez dépeinte. Le bruissement du Guadalquivir dans la merveilleuse nuit méridionale, les accents langoureux de la mandoline mendiante d'amour sont les tons fondamentaux de ce plus bel aspect de la vie espagnole.
Du haut de leurs balcons, des beautés aux cheveux d'ébène, aux yeux noirs, se penchent avec une gracieuse condescendance vers leurs soupirants. Ou bien encore, représentons-nous la cha-