BULL-FIGHT
SÉANCE DE L'INQUISITION GERICHTSSITZUNG DER INQUISITION A SESSION OF THE INQUISITION
toyante image d'une corrida avec toutes ses manifestations de la passion et de la joie de vivre d'un peuple du Midi.
En peu de mots: cette autre Espagne gravite dans un éblouissement de couleurs autour d'un centre unique: la femme. De ci, de là, on parle bien chez nous de la galanterie espagnole; cependant il nous manque la vraie compréhension de cette galanterie. Il y a deux choses pour lesquelles un Espagnol commettra un meurtre sans hésitation, sans remords: Pour Dieu, pour la Femme. Peut-être bien qu'on pourrait aussi y ajouter la patrie qui, chez l'Espagnol moderne uniquement imbu des grandes traditions, ne représente que le lieu où naquit la bien-aimée, où se dresse son église, où il a reçu le baptême. Chez lui, ces deux instincts se confondent, réagissant l'un sur l'autre. Dans aucun autre pays du monde le culte de Marie n'a été et n'est encore pratiqué avec plus de passion qu'en Espagne. Il est évident qu'un peuple pénétré de ces principes est de parti pris inaccessible à toutes les tentatives de réforme du libéralisme. Et si de nos jours un changement paraît vouloir se produire, il ne faut voir dans ce mouvement que le bouillonnement sans portée d'un sang ardent, sur le peu d'importance duquel, au point de vue de la culture générale, il n'y a pas à se faire la moindre illusion. Cette absorption dans les problèmes religieux a produit dans la Péninsule Pyrénéenne des penseurs de haute valeur, ou pour mieux dire, des „fouilleurs" inconnus chez nous. Il n'est pas jusqu'à l'homme de basse condition qui là-bas ne soit un mystique religieux, sur la poitrine duquel son mysticisme pèse comme un cauchemar. Il lui fait voir la vie réelle comme quelquechose de hideux et d'abominable; sous son influence tous
les phénomènes de la nature se tournent en d'odieuses caricatures, et, dans ses heures de recueillement, l'Espagnol en arrive à maudire son corps et ses instincts. Mais ces appétits d'un sang si extraordinairement ardent ne se laissent pas annihiler. En dehors des pratiques de la religion ils se manifestent avec une crudité d'un effet repoussant. L'Espagne a été et est encore caractérisée par l'Eglise, le combat de Taureaux et le jeu de la Navaja.
Sans doute, nous trouvons aussi en Espagne une couche supérieure qui, formée à la civilisation de l'Europe, déplore la décadence de la patrie et ne demanderait qu'à la régénérer. Mais cette élite est profondément détestée et méprisée par les masses populaires. L'Espagnol authentique est on ne peut plus fier de son isolement moral et contemple le développement de l'Europe avec une souveraine indifférence. A nos yeux, une révolution née de causes étrangères à la religion, à moins qu'amenée par la faim, est tout simplement impossible.
Chez l'artiste national, la nature espagnole s'est toujours manifestée sous une de ses deux faces. La distinction est le lot de Velasquez; le naturel, la joie de vivre, les félicités de la foi sont l'apanage de Murillo, de Greco, ainsi que de Ribera et de Lope de Vega; le côté sombre de la religiosité se retrouve chez Zurbran et dans le prodigieux frisson d'un Calderon, Aucun de ces grands maîtres toutefois n'offre le type complet de l'Espagnol. Un seul d'entre eux a su s'assimiler l'âme tout entière du peuple des Pyrénées avec toutes ses beautés et tous ses excès: c'est Francisco Goya,
Max von Bôhn, dans son „Goya Peintre" caractérise ainsi cette personnalité: „Goya est foncièrement original et cependant absolument
et exclusivement espagnol Passionné, capricieux, ignorant, présomptueux, rude, superstitieux, grossier et inégal, tempérament tout d'une pièce, se laissant aller sans résistance à l'impression du moment, le voilà tel qu'il est, voilà comment il travaille. Dans son œuvre, à côté de pièces capitales, d'une interprétation magistrale, se rencontrent de vraies croûtes d'une désespérante banalité; à côté de compositions mûries avec sollicitude, des morceaux d'une négligence extrême, absolument ratés ; à côté de fresques d'une conception et d'une originalité surprenantes, d'autres qui sentent le cliché à une lieue".
Le naturalisme de Goya n'est d'aucune façon celui d'une personnalité planant au-dessus des choses et les contemplant de haut avec une cruelle ironie. Il est bien plutôt l'expression d'un génie que l'on peut désigner lui-même comme l'expression suprême de sa race. Le Méridional, en somme, possède le sens de la réalité bien plus développé ; il est de beaucoup moins idéaliste que l'homme du Nord. Quel réalisme ne découvre-t-on pas dans les drames si espagnols de Calderon! Et quelle est donc la cause de la prédilection manifestée justement par notre époque pour Velasquez?
La haute signification de Goya que nous ne sommes pas encore, et de bien loin, en état d'apprécier à sa juste valeur, consiste en ce que l'artiste n'a pas hésité à faire rejaillir ce réalisme sur lui-même; sa cruauté envers les autres n'était après tout que le manque le plus absolu de ménagements pour sa propre personne. Il était superstitieux, grossier, ignorant, capricieux; mais, conscient de tous ces défauts, il en souffrait et, comme il n'appartient qu'aux grands parmi les plus grands, il avait ce cynisme qu'il avait porté au sublime et qui faisait contribuer ses défauts et ses souffrances mêmes à la puissante éclosion de son œuvre.
C'est ainsi que, nouveau Michel-Ange, il devint un artiste à manifestations; c'est ainsi que chaque produit de son inlassable pinceau ou de son burin devint un éloquent témoin du frisson éveillé en lui par la lutte intime qui le consumait et du combat que livrait son âme au monde extérieur. Mais de tout temps les manifestants de cette envergure ont plané aux sommets les plus élevés de l'Humanité.
Francisco, José de Goya-Lucentes naquit le 30 mars 1746 àFuentetodos, petite bourgade de l'Aragon qui compte aujourd'hui environ 460 habitants. Il était de souche mi-noble, mi-bourgeoise, sa mère étant issue de la vieille race des Lucentes, Sa maison natale, qui existe encore, abrite aujourd'hui une auberge. Douce ironie du sort, quand on pense à un des péchés mignons de l'artiste. Quand on se représente la gêne apportée dans le ménage de ses parents par l'extraordinaire accroissement de la famille, dont quatre membres devaient jouer un certain rôle dans l'existence de notre artiste, on se rendra compte que les chances d'avenir du nouveau-né n'étaient pas des plus brillantes.
Il est vrai que tout d'abord ses parents n'élevaient pas leurs vues trop haut. De fait, à l'âge de douze ans le jeune garçon était chargé de la garde des porcs paternels. C'est de là que vint le tirer un prêtre frappé de la sûreté avec laquelle le jeune porcher avait portraicturé un de ses animaux sur un mur au moyen d'un bout de charbon. Cette anecdote est jolie, sans doute, mais elle vaut ce qu'elle vaut. Il n'est guère probable, en effet, qu'un écclésiastique, quel que soit son degré de culture, soit assez perspicace pour tirer de ces puérils griffonnages l'augure d'un grand avenir.