‹ Francisous Columna;Chapitre 1 sur 5 · Francisous Columna; · texte numérisé non relu

Francisous Columna;

Il ne faut pas le laisser mourir ainsi , cet homme d'un si rare bon sens, qui, sans lui rendre les honneurs mérités, a été le plus charmant et le plus fécond des beaux esprits de ce temps-ci. Ecrivain de la meilleure école , savant critique, poète à ses heures, ingénieux romancier, — le dernier des grammairiens , le dernier qui crût à la grammaire, dont il avait fait une science presque poétique. Ses mœurs étaient simples et calmes comme sa pensée ; sa vie s'est écoulée clans le travail nécessaire au pain de tous les jours, rude travail mêlé des plus beaux rêves; nécessité sévère sur laquelle la fiction n'oubliait jamais de jeter son manteau de pourpre et d'or. Ses amis le pleurent et le pleureront toujours ; sa femme et sa fille et

ses petits-fils, plongés dans un étonnement douloureux, se demandent entre eux si en elïet il est bien mort. Et véritablement pourquoi mourir si tôt ? Pourquoi ce subit adieu à ce monde dans lequel notre poëte tenait si peu de place, et par conséquent une place si heureuse? N'avait-il donc plus rien à attendre du côté de ses vieux amis et de ses vieux livres, du côté de l'avenir et du printemps? Digne homme! bonne et douce nature! limpide regard! profonde paix de la famille dans laquelle il s'était réfugié, non pas sans conserver toutes les passions de sa vie, comme c'était son droit de les garder toutes, car ces passions lui venaient de son esprit qui était sain, de sa fantaisie qui était honnête, de son cœur qui était bon.

Mais quoi ? Il est mort ! Il est mort, lui qui était plus jeune que nous tous, bien qu'il eût vu tant de choses et qu'il eût rencontré tant d'hommes passés avant nous, disparus avant nous. Et, maintenant qu'il n'est plus, comment donc nous souvenir de sa vie écoulée si vite? Où retrouver tant d'accidents imprévus dont lui-même il se souvenait à peine, tout cet esprit dépensé avec tant de profusion infatigable, dont lui seul il ne se souvenait plus? Car c'est là un des caractères de cet écrivain sans égal pour la pureté et pour la grâce

de la forme extérieure, il a vécu en improvisant, il a jeté à tous les colibris du chemin son esprit, sa causerie, sa verve féconde, et cette science qu'il ' dissimulait avec tant de soin qu'elle ne peut être devinée que par les habiles. Prodigue de tous les biens de l'imagination et du goût, il n'a jamais songé à rien sauver de cette dépense de son esprit, de son âme et de son cœur; le vent a tout emporté là même où il emporte la feuille de laurier et la feuille de rose. Allez donc courir après le tourbillon pour composer la couronne poétique de notre ami !

Ainsi , pas un des hommes qui ont le mieux connu, qui ont le plus aimé Charles Nodier, pas un de ceux dont il avait fait les confidents , nous ne dirons pas de ses plus secrètes, mais de ses plus soudaines pensées, ne saurait suffire à composer cette biographie, doucement vagabonde, des joies et des douleurs de la jeunesse, aux travaux et aux soucis de l'âge mur ; et notez bien que dans cette histoire d'un homme dont l'esprit était resté si jeune, le biographe n'aurait pas à s'inquiéter de la vieillesse; Nodier n'a pas eu et ne pouvait pas avoir de vieillesse. A quoi bon vieillir? Et puis d'ailleurs est-ce qu'on vieillit jamais tant (pie l'on conserve à ce haut degré, les plus ex-

cellentes qualités de l'art, du style et du goût? Il était venu au monde dans les temps malheureux , douze ou treize ans avant la Terreur. Son père était un savant homme, un juge austère, et plus d'une fois il se trouva bien empêché, entendant son enfant demander grâce et pitié pour l'innocent que ces lois féroces condamnaient à mort. Mais à douze ans la campagne est si belle, le mors de mai jette autour des jeunes cœurs tant de fleurs et tant d'espérances, que notre enfant, quand tous ces meurtres furent passés, eut bien vite séché ses larmes. Avouez pourtant que ses commencements furent cruels. Il eut pour son premier professeur de grec un certain Euloge Schneider, d'abord capucin à Cologne, puis grand vicaire constitutionnel de Strasbourg, et enfin le chef de la Terreur en Alsace, où l'ancien traducteur d'yl nacréon jouait le rôle de Robespierre et de Fouquier-Tainville , accusateur et bourreau tout ensemble. C'était un des frémissements de Nodier quand il racontait non pas sa première leçon de grec, mais son premier repas chez l'Anacréon de Strasbourg. Il voit encore les quatre convives qu'attendait l'échafaud huit jours après, les deux sabres en faisceaux contre la muraille, il entend retentir à ses oreilles ces formidables pa-

rôles qui faisaient tomber tant de tètes dans la ville, et tant de beaux anges ailés des hauteurs de la cathédrale mutilée. Enfin il voit partir Euloge Schneider, suivi d'une guillotine mobile et conquérant l'Alsace à coups de couperet. Cela s'appelait la Propagande... Et voilà le petit Charles bien loin de l'Erôta monon t'kei :Je ne veux chanter que l'amour !

Un mois plus tard, car ces terribles professeurs d'humanités ne duraient guère , Euloge Schneider est attaché à son tour à l'échafaud sur lequel il promenait ses vengeances. A cette vue, l'enfant quitte la ville, il gagne à travers champs les montagnes de l'Alsace, il emporte ses livres, il emporte son cœur, il emporte les rêves de son enfance déjà prête à finir, et, chemin faisant, il rencontre des agents du Directoire que le Directoire envoyait à la recherche des mines d'argent. De l'enfant échappé, voilà que le Directoire fait un chercheur de trésors; Nodier cependant s'inquiétait peu des riches découvertes, il ramassait les belles plantes fièrement épanouies sur le penchant des précipices ; il reconnaissait à leur forme, à leurs douces odeurs les plus doux produits de la Flore francomtoise ; il se faisait l'ami des bons paysans du Puy et des jolies jeunes filles qui s'am usaent à le

\oir lire clans un gros dictionnaire, pour lequel il s'était passionné comme si c'eût été l'Enéide ou la Jérusalem délivrée. Belles journées d'une contemplation heureuse et sainte ! Beaux rêves des gracieuses amours , quand c'est à peine si l'on ose prononcer tout bas le nom de la personne aimée ! Une nuit donc, comme il était à rêver ainsi,' il voit entrer toute haletante , la fille aînée de son hôte, Thérèse, la fille du père Christ. — Sauvezmoi! sauvez-moi ! disait-elle, — et en effet Thérèse, si jeune, est la femme d'un proscrit ; on les a vus, elle et lui, assis sur la lisière du bois; le proscrit a pu s'échapper, mais il faut retenir les hommes qui le cherchent ! Nodier, bien inspire , sauve a la fois l'honneur de Thérèse et la vie de son mari. Voilà avec quoi il devait écrire plus tard son beau roman intitule : — Thérèse Aubertl

De cette excursion et de ce repos dans les montagnes, le jeune Nodier rapporta, non pas une mine d'or ou d'argent, mais un riche herbier, mais de brillants insectes, mais un gros livre intitulé : ta Bibliothèque entomologiquc ; il avait aussi rêve, non pas un poème, mais ce dictionnaire d'un goût si nouveau : Dictionnaire des Onomatopées, et stte aimable histoire de tous les mots de la lanuue

française qui ont une forme à eux, qui ont un

sens, qui disent : — me voici , je suis Oresté ou bien Agamcmnon! le son du mot mêlé au sens de ee mot-là et s'expliquant d'une façon nette et rapide. Et quand on songe que c'est un livre écrit sans aide , sans autre secours qu'une prodigieuse mémoire, et qu'à leur place arrivent en se jouant, tous les grands écrivains de la langue française dont le siècle de Voltaire ne voulait plus, ces vieux écrivains, Rabelais, Dubellay, Marot, Etienne Pasquier, Ronsard, dont cet enfant pressentait déjà la résurrection future. Cependant quel fut l'étonnement de l étudiant de Besançon, lorsqu'il reçut l'avis du ministre Fourcroy, que son livre était indiqué pour composer les bibliothèques des collèges!

A la fin donc il avait vingt ans, vingt ans, cela venait bien tard dans ces époques funestes ! Poussé par un certain besoin d'émotions et d'aventures, dont il ne s'est défait qu'avec peine, il vint à Paris pour y ebereber ce qu'on y vient chercher toujours, un peu de bruit, un peu de gloire.... et du pain. 11 arrivait à Paris tout animé du vif désir de mettre à profit, dans sa conduite et dans ses livres, sa haine vive pour la tyrannie et les douces joies de sa jeunesse. Euloge Schneider lui apparaissait dans ses rêves, mêlé au souvenir de ses premières

et chastes amours. Dans ses tournées dans les villes de la Franche-Comté il avait vu tout à la fois Pichegru et Robespierre le jeune, le beau grenadier Monnet, suspect aux hommes exaltés de tous les partis (grande louange!) et le pauvre cordonnier Young, que la nature avait faitpoëte et qui savait le latin et le grec. Lui-même, lui Nodier, il avait déjà affronté les hasards politiques ; son sourire quelque peu ironique avait fait peur aux terroristes de l'Alsace, et il ne s'en était fallu que d'une voix qu'il ne montât sur l'échafaud. C'était avoir de très-bonne heure, convenez-en, étudié la vie sous toutes les faces, la proscription et la fantaisie, les délations et les amitiés illustres, le péril et le rêve. Chemin faisant, il pensait à d'autres hommes dont lui avait parlé son père ; il se figurait qu'il allait retrouver debout, dans l'action et dans le livre, le dix-huitième siècle tout entier qui venait de mourir pour ne plus sortir de sa tombe. Tl prêtait l'oreille et il entendait les grands bruits qui avaient retenti là-bas, et il ne se doutait guère que ces bruits formidables s'étaient perdus dans l'apathie et dans l'épouvante de cette nation. Qui lui eût dit que toutes ces passions vives étaient mourantes, que cet enthousiasme était éteint, que désormais les bourreaux reposaient à

côté des martyrs, et que bientôt dans toutes les mains viriles l'épée remplacerait la plume, la parole libre et spontanée des tribunes cédant à l'obéissance des soldats qui obéissent à leur chef? Voilà ce que notre jeune Comtois ne pouvait pas savoir. Il entra la tète haute dans la France du premier consul , qui allait être bientôt la France impériale, et tout d'abord, lui, le nouveau venu, qui avait si grand besoin de se tracer un sentier dans ce chaos de tous les éléments divers, il passa, par le penchant de son esprit et de ses instincts, du côté des vaincus, vaincus de la Montagne, vaincus de la Vendée, proscrits qui ne comprenaient pas d'où pouvait leur venir ce petit jeune homme tout blond, au fin sourire, au timide regard, et qui lui tendaient leurs bras à tout hasard , disant que la prison avait retrouvé son printemps.

En effet, cet imprévoyant génie, qui ne savait rien découvrir dans ces nuages, rien voir dans ces ténèbres, n'eut pas de cesse qu'il n'eût lancé à la face du nouveau pouvoir une satire véritable, une satire contre le maitre à venir de toutes ces passions, que déjà Bonaparte foulait du pied ! La satire s'appelait la Xapolcone ; elle était écrite en vers. Le vers passa à la faveur de l'étonnement général.

Toutd'abordon ne voulut passavoirquel étail l'imprudent qui se jetait tète baissée dans cette mêlée. Lui, alors, au lieu de rendre grâce au ciel d'être sorti sain et sauf de l'antre du lion, il écri\ it Stella ou les proscrits! Cette fois, à l'étonnement succéda la fureur du maître. Quelle était donc cette \o\\ hardie qui troublait le triomphe du Consul? Quel était l'ennemi caché"? D'où venait-il? Etait-il l'enfant du club des Jacobins? Etait-il venu de Coblentz? Hélas ! il arrivait des montagnes du Jura, il était tout rempli d'une abondante poésie; il s'était enivré d'air et de rêveries ; il avait dans scn cœur la joie et la passion du poète, il ne savait rien du monde nouveau, rien du pouvoir qui s'élevait, rien de cet homme nouvellement débarqué de l'Egypte, rien de cette société expirante qui, les bras tendus au premier venu assez fort, assez grand pour la sauver, s'écriait : — A l'aide! au secours! je me meurs!

Quand il vit qu'on le cherchait pour tout de bon, et que la police de Fouché menaçait de tomber sur quelque innocent , l'auteur de Stella s'écria, connue ce jeune homme dans Virgile : Me! me , adsum! — Me voici : tournez contre moi toutes cos fureurs. Et il me semble que je le vois attendant l'ennemi de pied ferme. L'ennemi vint, sous

la figure d'un gendarme qui jeta le malheureux

jeune homme dans cet affreux dépôt de la Préfecture où les malfaiteurs de nos jours ont grand'peine à rester seulement vingt-quatre heures. Cette salle, ou plutôt ces limhes funestes, était encombrée d'infortunés qui n'avaient pas même assez de place pour se reposer la nuit sur un lit de camp plus dur que le lit des forçats. Là étaient jetés pêle-mêle, sans forme de procès, tous ceux qui osaient s'opposer encore à la fortune de Bonaparte : de vieux jacobins, autrefois la terreur de l'univers entier, et dont les enfants eux-mêmes n'avaient plus peur; de vieux royalistes inoffensifs par l'excès même de leur aveuglement et de leurs espérances; malheureux sur qui pesait incessamment le plus abominable despotisme. Point de lois, point de règle, point de justice : une fois plongé dans ces tortures, vous étiez un proscrit, et nul ne prenait la peine de donner même un prétexte à votre supplice.^ Etiez-vous acquitté par les juges, on vous ramenait à la prison, et plus d'un y est resté jusqu'à la fin de l'Empire. Véritablement ils étaient bien endurcis les uns les autres à force de captivité et de misère, mais ce fut pourtant une pitié universelle quand ils virent entrer ce beau petit jeune homme à l'air inspiré et naïf, et quand ils l'en-

— Iti —

tendirent parler tout haut contre la tyrannie nouvelle. Chacun se leva pour le mieux recevoir. m Sois le bien venu ! disait le républicain ; — sois le bienvenu, disait le gentilhomme. Le vieux journaliste Démailhot se leva à demi de son grabat, où le retenait la paralysie, et il se mit a raconter sa vie au jeune captif. Il resta quinze jours au dépôt, puis on le mit au Temple dans une chambre avec le marquis de Sade en personne, mort à la Salpètrière; avec Nicolas Bonneville, le poète, l'ami d'André Chénier, si beau que les furies de guillotine avaient demandé sa grâce à Marat ! Du Temple, Nodier fut traîné à Sainte-Pélagie et mis au secret. Quoi donc ! au secret, dans un cachot, ce jeune homme dont l'œuvre la plus dangereuse est un dictionnaire.1' Quoi! tout seul dans ces ténèbres, sur ce grabat, dans ce silence? Mais la poésie est la grande consolation des jeunes aines; elle est au chevet du patient ; elle se tient heureuse et souriante, au pied du captif, elle l'endort de sa voix amie , elle le berce dans ses bras passionnés, elle murmure à son oreille les mots divins : liberté! espérance! avenir! C'est la poésie qui a sauvé Nodier, c'est elle qui lui a donne la patience et le courage ! Mourant, on le transporta enfin dans une chambre éclairée du soleil , et sur

un lit... Juste ciel! le lit de madame Roland; témoins ces mots gravés dans la pierre : Jeanne Philipon, femme Roland ! Deux innocentes créatures, celle-ci et celui-là; celle-ci, forte et puissante entre tous les hommes de son temps, celuilà, naïf et calme enfant de la France allemande, et qui ne devait rien comprendre à tant de fureurs!

Que vous dirai-je? c'est une touchante et cruel le histoire, nettement racontée, avec l'accent d'un homme qui se souvient, mais qui se souvient sans haine,et qui n'aconservéde toutes ces misères que le regret pour les malheureux qu'il a vus mourir. Certes, il aété cruellement éprouvé, certes il a passé par bien des angoisses; mais à peine libre, à peine Fouché lui a-t-il montré la route qui conduit à Besançon , que le voilà revenu tout entier au caprice qui est sa muse, à l'imagination qui est sa compagne. Bien plus, même sur ces grands chemins qu'il parcourt d'un pas si rapide, il se reporte par la pensée dans le cachot qu'il a quitté ; il revient aux amitiés de la prison, et à un peu mieux que l'amitié. Par exemple cette jeune fille à l'œil noir et doux , qui venait au guichet chaque lundi ; cette jeune femme dont la tristesse était si charmante, et ses compagnons laissés là-bas, ou bien fusillés dans la plaine

de Grenelle ou déportés dans les déserts de Sinnamary, Hérisson de Beauvoir le jeune Chouan, Coste de Saint-Victor, «lovant de Villeneuve, Raoul Gaillard, le Bourgeois, il les voit, il les appelle, il les pleure. Ah ! s'ils étaient libres avec lui! ah! s'il pouvait les amener dans ses campagnes! si seulement Renou était là pour chanter ses belles chansons! si seulement il avait à ses côtés son compagnon Duclos , Duclos devenu plus tard l'homme à la longue barbe, déguenillé, que j'ai vu si souvent aborder Nodier avec le geste élégant et la main bien lavée d'un homme de la meilleure compagnie! Ainsi il pensait, ainsi il rêvait, et puis tout d'un coup il se prenait à tressaillir, il lui semblait qu'il avait vu passer, marchant à la mort, le brave Georges Cadoudal !

Au demeurant, de toutes ces impressions diverses, il devait arriver ce qui est arrivé en effet, que ce jeune homme, rejeté par pitié dans la vie poétique, resterait désormais étranger aux passions, aux cruautés et aux vengeances des partis. Il avait traversé de trop bonne heure les dangers de la politique pour être tenté de rentrer dans cette arène où les honnêtes gens succombent presque toujours, où le seul ambitieux a des chances de salut. Rien n'est plus juste, et rien ne s'est mieux justi-

— Il» —

lie, selon moi, que ce mot du cligne Beauvoir à Nodier : « Pour toi, Charles, sois tranquille, on « n'en veut pas à ta vie; ta vie n'est liée à aucun « système redoutable ; tu tiens à tous les partis par « quelques idées, et tu te dérobes à tous par quel- « ques répugnances! » Et en effet, il était impossible de mieux parler.

Voilà donc les renseignements que nous rencontrons dans les Souvenirs de Nodier. Je me rappelle qu'un jour, à cette même place, je lui disais : « Chose étrange : comment donc avez-vous oublié « que vous avez été guillotiné le même jour que la « reine de France? » Et à ce propos, je le vis devenir tout pensif, comme un homme qui cherche à se rappeler si en effet il n'a pas été le héros de cette glorieuse fortune. C'est là d'ailleurs une partie du talent de Nodier, ce qu'il raconte, non-seulement il l'a vu, mais il le voit encore ; non-seulement il Ta senti , mais ( touchez son cœur ! ) son cœur bat de la même émotion : l'échafaud et les fleurs, le bourreau et Thérèse Aubert, les cris de la rue et les harmonies divines des campagnes, le cachot et le vagabondage de l'homme heureux qui va tout droit devant lui, au hasard, sur la crête des monts, au bord des fleuves, au pied des chênes, voilà de quoi se composent et sa vie et ses livres.

11 y avait en lui quelque chose de cette rêverie pédestre dont il est parlé dans les premiers livres des Confessions, et j'imagine que ses plus beaux livres il se les sera racontés à lui-même, après quoi autant en emporte le vent! C'est une destinée singulièredes livres que Nodier a laissés; à peine si les gens pour qui il les a écrits ont voulu les lire, et ce n'est que plus tard que la fortune leur est venue. Comme il arrivait le premier de toute la nouvelle école, sans être précédé du grand tapage que font d'ordinaire les novateurs, le public ne comprit pas tout de suite la piquante nouveauté de ce style aux formes limpides, aux transparentes couleurs; comme aussi cette fiction nette et rapide et contenuedansun si étroitespace, nepouvaitguère convenir à ces lecteurs avides d'émotions étranges et blasés doublement sur les événements qui se passaient dans les livres et hors des livres. JeanSbogar, le premier des romans qui se présente dans la collection des œuvres de Nodier, a été écrit pour venir en aide à la pauvreté de Nodier, nommé professeur des sciences politiques dans la petite Tartarie (Ovide chez les Sarmates!) et forcé de revenir sur ses pas, faute d'argent, le ministre ayant oublie de payer le professeur, a Jean Sbogar réussit, grâce à l'anonyme . dit Nodier. Les grands critiques de I si 2 attribué-

mit le livre à Benjamin Constant lui-même; les autres assurèrent qu'il avait été écrit par madame de Krùdner. Or, savez-vousqui donc le premier devait nommer le véritable auteur de Jean Sbogar'*. l'empereur Napoléon lui-même, qui le lut un jour à Sainte -Hélène, et qui écrivit sur la marge des notes de sa main. « Il n'était pas dans ma destinée «d'être pesé dans une telle balance,» disait Nodier; et il disait cela d'autant plus volontiers, que plus loin il ajoute : « Jean Sbogar n'est que « mon ombre tout au plus, ou je me suis grande- « ment trompé sur la pauvre place que je tiens « au soleil! »

Or, si en effet c'est là l'ombre de Nodier, vous n'en lirez qu'avec plus de soin les tablettes de Jean Sbogar; toute la philosophie de l'homme se rencontre dans ces pages. — « Un brin de paille, c'est quelque chose; une idée, ce n'est rien. » — « La plus haute liberté d'une nation, c'est de choisir un esclavage à son gré. » — « Je ne sais plus qu'un métier à décréditer : celui de Dieu. » — Et enfin cette pensée qui n'a pas l'air d'avoir été publiée en l'an de grâce 1812 : — « Je voudrais bien qu'on me montrât dans l'histoire une monarchie qui n'ait pas été fondée par un voleur ! » l.e peintre de Salzbourg est antérieur de dix ans à Jmn Sbo-

gar. « En ce temps-là, dit Nodier, les hommes de génie étaient fort occupes de leur gloire, et les

hommes d'esprit de leur fortune ! » Or, notre peintre de Salzbourg, ce jeune artiste qui ne s'occupe que du rêve et de l'idéal, qui ne songe ni à la gloire ni a la fortune, était quelque peu dépaysé chez les grands lecteurs qui avaient lu Faublas, digne Télémaque de cette génération de malheur. Heureusement que les femmes, même dans les temps de licence , croient encore à l'amour ; elles protégèrent l'amoureux sentimental dlùdalie; elles pleurèrent sur les malheurs d'Adèle, la véritable cousine-germaine de la Lolotte de Werther. — Thérèse Aubert , c'est la jeune fille des souvenirs ; c'est le premier regard, c'est le premier sourire dont on sait le secret, c'est le premier paysage dont on devine les contours. Mondyon, Jeannette, la ronde des jeunes fdles, ne diriez-vous pas autant de pages arrachées aux premiers romans de George Sand? tant se ressemblent les divines aspirations de la jeunesse. — Smarra est une fantaisie composée de toutes sortes d'éléments divers : il y a de l'Hoffman, il y a du Schiller, il y a de l'Apulée ; c'est le rêve d'un poète éveille, ou, si vous aimez mieux, l'histoire des féeries du sommeil. Comme étude d'une langue habilement, hardiment travail-

lée, ce conte de Smarra est une étude admirable. Nodier a mis dans ces pages tout ce qu'il a pu prendre aux anciens : Homère, Théocrite, Virgile, Catulle , Stace , Lucien , sans oublier Dante , Shakespeare et Milton, style travaillé, pensée tourmentée, imitation laborieuse de toutes choses, un vrai cauchemar pour tout dire; mais Nodier ne voulait pas faire autre chose quand il écrivait Smarra.

Rien n'est plus joli que Trilby, doux souvenir des montagnes de l'Ecosse, avant queWalter Scott eût fait de l'Ecosse une contrée aussi connue que la place du Carrousel. Trilby est une œuvre charmante, écrite avec soin, avec amour. On y retrouve à chaque ligne l'écrivain naïf qui admirait les Contes de Perrault presque autant que les Fables de La Fontaine. Trilby, c'est le lutin triste et gai, bon enfant et moqueur, ami de la joie, qui, au besoin , ne se refuse pas une douce larme. Autant que Perrault, Charles Nodier avait été créé et mis au monde pour être Y Hésiode des esprits et des fées, qui n'avaient pas de secrets pour lui. Savez-vous. en un mot, quelle fée charmante devait évoquer le lutin d'Argaïl, je dis la plus légère de toutes les fées et la plus brillante, mademoiselle Tagïioni, si bienséante sous l'aile du sylphe de Nodier?

Suivons-le toujours, non pas le sylphe, mais Nodier (on pourrait aisément s'y tromper), et a chaque instant vous verre l'aimable conteur varier sa leçon et son conte. Plus d'une, parmi ces histoires, est terrible : Hélène Gillct, par exemple; mais la Fée aux Miellés a bientôt racheté toutes ces cruautés. « Souvenir de ma vingt-cinquième « année, doucement passée entre les romans et les « papillons, dans un pauvre et joli village du .hua « que je n'aurais jamais dû quitter! » Et, en effet, il a entendu raconter l'histoire de la Fée aux Miellés assis au coin de l'àtre, sur un bahut délabré, chauffant ses pieds (sans sabots), au feu clair et brillant d'une bonne bourrée de genévrier qui pétillait dans le sapin. C'est une jolie chose, cette Fée aux Miellés, pleine de caprice, d'esprit, de malice, et d'une piquante bonhomie toute naturelle à l'esprit franc-comtois. La Fée aux Miellés est un peu comme le Roi de Bohème, qui est introuvable dans ses sept châteaux, d'autant plus introuvable, que, même le premier de tous ces châteaux s'en va disparaissant toujours. Au reste, ces sortes de tours de force, renouvelés de l'Arioste, plaisaient à Nodier. Jamais il n'avait plus d'esprit qu'entre deux parenthèses; mais aussi la parenthèse une fois ouverte, il s'en donnait à

cœur joie; il allait, il allait dans toute la liberté de son esprit, dans toute l'innocence de son cœur. Que de beaux cbapitres épais ça et là, qui seront bien difficiles à retrouver, si Dieu ne nous vient en aide! Que d'adorables parenthèses franchement ouvertes, et que l'auteur a oublié de refermer! 11 touchait, en se jouant, à toutes les questions d'art, de littérature et de goût, marchant un peu le premier, avant même les plus hardis, plantant le drapeau sur les côtes escarpées, et quand le drapeau était planté, s'amusant à regarder qui donc sera assez hardi pour l'enlever et le porter plus loin encore? Alors il battait franchement des mains, admirant (sans se douter qu'il y était allé le premier) qu'un homme put aller si loin. Ainsi il a ouvert tous les sentiers dans lesquels sont entrés hardiment les jeunes esprits de ce siècle; il a donné le signal auxquels ils ont obéi, il a indique le nouveau monde qu'ils ont découvert. A toute tentative heureuse il éprouvait la joie d'un enfant; à toute gloire nouvelle éclose, il tendait une main bienveillante. Il encourageait, il écoutait, il guidait, mais d'une main si légère! Très-savant et très-versé dans toutes les parties de l'art , il cachait sa science, il la cachait par pitié pour ceux qui ne savaient pas, et quelquefois par respect.

Nodier a été tout à fait l'homme do lettres, tel qu'on peut le. rêver dans une époque où les lettres sont devenues la brûlante et terrible profession des malheureux qui n'en ont pas d'autre. Il n'a été que cela toute sa vie; écrivant pour vivre et vivant au jour le jour, riche aujourd'hui, pauvre demain, content toujours. Ainsi s'est passée son innocente vie à oublier les livres qu'il écrivait, à encourager ceux des autres, à relire et à acheter les vieux livres d'autrefois, auxquels il avait voué un culte savant et sincère. Vie heureuse a tout prendre, et digne d'envie, mais qui n'a pas été sans chagrins et sans amertume. Car ce travail de toutes les heures le jetait parfois dans d'ineffables tristesses. La nécessité d'avoir l'esprit toujours tout prêt lui était odieuse, et il l'a bien montré lorsqu 'après avoir remplacé dans le journal des Débals l'illustre critique Geoffroy, avec un rare succès, il renonça bien vite à cette tache terrible de la critique périodique. Encore est-il vrai de dire qu'il ne trouvait supportable que cette façon-là d'avoir de l'esprit quand on est forcé d'en avoir. C'est un esprit qui a l'avantage de ne pas durer : un souffle l'emporte, rien ne reste de ces étincelles qui brillent un instant, et puis ça ne ressemble pas à un livre. Fi du livre! « Les anciens savaient a peine ce que c'esi

« qu'un livre. Démocrite , Épicure , Socrate et « même Chrysippe, ont dicté d'innombrables cha- « pitres, et ils n'ont pas fait de livres. L'Iliade « n'est qu'une suite de chapitres épars. Athénée, « Valère-Maxime, Aulu-Gelle, Macrobe, Montai- « gne, Lamothe-Levayer, Diderot, ont nettement « tranché la question : ils n'ont laissé que des pau ges avec lesquelles il y a des milliers de livres à « faire pour des milliers de générations depédants! » Et plus bas : « Si une méchante habitude et le « besoin de me distraire des angoisses de la mala- « die et des infirmités de l'âge me forçaient encore « à écrire, ce ne serait pas pour entreprendre un « livre. J'abandonnerais tout au plus au papier « blanc quelques impressions , quelques histoires «sans suite, jusqu'au jour où la mort viendra « souiller, en riant, sur ces feuilles fugitives ! » Ainsi a-t-il fait — peu de livres, mais des pages charmantes, mais des chapitres pleins d'art et de goût, mais des œuvres pleines de sens et d'un atticismeque rien n'égale. Hélas! l'été dernier, moins que l'été, cet automne, n'avons-nous pas lu de Nodier, dans un journal écrit pour quelques amis de son esprit, un beau petit conte intitulé : Froneiscus Columna! Jamais il n'avait eu plus d'esprit et plus de tendresse, « et croyez bien, disait-il en finissant,

que si j'écris ceci, ce c'est pas pour faire an livre, c'est pour en acheter. »

A Dieu ne plaise que nous rappelions ici tous les titres de Nodier à la reconnaissance et aux respects! Son œuvre est faite; mais elle est eparsc ça et là dans les livres, dans les recueils, dans les revues, dans les journaux, un peu partout. Restent maintenant à recueillir ces pages errantes, à ramener au bercail ces brebis vagabondes que le berger n'a pas eu le temps de réunir, faute d'un chien de garde, et seulement alors on pourra juger quel était cet homme d'une imagination si fraîche, d'une science si charmante. Les Souvenirs de Jeunesse, le Songe d'Or, Inès de las Sierras, Mademoiselle de Marsan, les vives Satires du Docteur Néophobus, les Xotices de Linguistique, le Dernier Banquet des Girondins, les Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque, et tant d'excellents articles d'une critique excellente que les éditeurs des plus beaux livres s'arrachaient à l'envi, compléteront cette édition attendue et désirée. Mais n'espérez pas cependant que jamais l'œuvre de Charles Nodier soit complète. Qui peut dire ce qu'il a écrit dans sa vie? Qui saurait retrouver ces pages emportées par tous les vents du nord et du midi? Kt enfin, quand bien même vous les retrouveriez les

unes et les autres, ou donc retrouver eette autre partie de Nodier, sa causerie vive et piquante, ce bon mot ingénieux, cette satire innocente, ces souvenirs, ces histoires, ces inventions, ces visions décevantes, tout Nodier : causeur plus calme, plus simple, plus vrai, mais non pas moins abondant et moins écouté que Diderot?

Il était membre de l'Académie française depuis dix ans seulement ; et l'Académie a perdu, en perdant Nodier, l'homme le plus utile de cette célèbre compagnie. 11 était bibliothécaire de l'Arsenal depuis vingt ans à peine, et là seulement, dans ces murs qui se souviennent du grand Sully, il avait pu se livrer tout à l'aise à l'étude et au travail. Sa vie a été calme, utile, heureuse. Sa femme et sa tille, qu'il aimait d'un amour sans égal, l'ont entouré jusqu'à la lin d'une tendresse maternelle à la fois et fdiale. 11 s'abandonnait volontiers à qui le voulait guider, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il n'était pas obligé d'avoir une volonté. Sa mort a été la mort d'un sage, bien qu'à son heure dernière il eût trouvé que cela était difficile de mourir.

11 avait soixante-quatre ans à peine; il laisse après lui une femme qui l'aimait d'un amour tout filial, une lille déjà héritière de l'esprit et du ta-

lent de son père et toute une foule de petits-enfants qu'il a bénis avant de mourir.

Puisse cette bénédiction dernière d'un philosophe et d'un chrétien profiter à cette famille que Nodier a tant aimée !

Jules Jaisin.

FRAISCISCUS COLUMNA.

Vous vous souvenez peut-être de notre ami l'abbé Lowrich, que nous rencontrâmes à Raguse, à Spalato , à Vienne , à Munich, à Pise, à Bologne, à Lausanne. C'est un excellent homme, plein de savoir, mais qui sait une multitude de choses que l'on se trouverait heureux d^oublier si on les savait comme lui : le nom de Timprimeur

d'un méchant livre, l'année de la naissance d'un sot et mille autres particularités de eelte importance. L'abbé Lowrich a la gloire d'avoir découvert le véritable nom de Kuicknackius, qui s'appelait Starkius, et non pas, s'il vous plaît, Polycarpus Starkius qui a fait huit beaux hendécasyllabes sur la thèse de Kornmannus de ritibus el sur la thèse de Kornmannus de ritibus et doctrine scarabœorum, mais Martinus Starkius, qui a écrit trente-deux hendécasyllabes sur les puces. A cela près, l'abbé Lowrich mérite d'être connu et d'être aimé; il a de l'esprit, du cœur, une obligeance active el sincère, et il joint à ces qualités précieuses une imagination vive el singulière qui donne beaucoup d'attrait à sa conversation, tant qu'elle ne tombe pas dans

les infiniment petits de la biographie et de la bibliographie. J'ai pris mon parti, sur cet inconvénient, et quand je rencontre l'abbé Lowrich dans mes voyages perpétuels à la face de l'Europe, je cours à lui du plus loin que je le vois. Il n'y a pas plus de trois mois que cela m'est arrivé.

J'étais de la veille à Y hôtel des cleiu- Tours, à Trévise, mais je ne m'y étais établi que fort tard, et je n'avais pas mis le pied dans la ville. Le malin , comme je descendais l'escalier, je me vis précédé par une de ces figures singulières qui ont de la physionomie de quelque côté qu'on les regarde : un chapeau comme il n'y en a point, ajusté à la tète comme on n'en ajusta jamais; une cravate rouge et verte nouée en ficelle, qui dépassait de quatre

bons pouces le col de l'habit sons le côté gauche, et qui disparaissait d'autant sous le côté droit; un pantalon fort inexactement brossé sur une jambe, et dont l'autre jambe s'arrondissait en bourrelet avec une sorte de coquetterie sur le revers de la botte; le portefeuille immense enfin, le portefeuille inamovible où gisent tant de titres de livres, tant de notices , tant de plans, tant de croquis, tant de trésors inestimables pour le savant , mais qne ne ramasserait pas le chiffonnier. Il n'y avait pas moyen de s'y tromper, c'était Lowrich : «Lowrich! » ra'écriai-je; et nous étions dans les bras l'un de l'autre.

« Je sais où tu vas, » me dit-il après réchange de quelques paroles amicales: et, quand j'eus appris qu'il était tout aussi

nouvellement arrivé que moi : « Tu as demandé l'adresse d'un libraire, et on t'a indiqué Apostolo Capoduroqui demeure dans la rue des Esclavons. J'y vais aussi, mais sans espérance, car j'ai visité deux fois son magasin depuis dix ans, et je n'y ai jamais vu de volumes plus anciens que les romans de l'abbé Ghiari. La vieille librairie est perdue, morte de mort, anéantie, et les temps barbares sont venus. Mais as-tu quelque chose de particulier à lui demander?

— Je t'avouerai, lui-répondis-je que je quitterais avec peine le nord de Tltalie sans en emporter le Songe de Potiphile, dont j'ai entendu parler comme d'une chose trèscurieuse, et qui doit, dit-on, se trouver à Trévise s'il se trouve quelque part.

— S^il se trouve quelque part, s'écria-

l-il, est une ré licence prudente, car \e Songe de Poliphile, ou pour s'exprimef plus convenablement , VHypnerotomachm de frère

François Columna, est un livre que les vieux bibliographes désignent par cette phrase caractéristique : Albo corvo rarior. Tout ce que je puis l'affirmer, c'est que si ce corbeau blanc se trouve dans quelque volière, comme il est impossible d'en douter, ce n'est certainement pas dans celle d'Apostolo. Je me crois même assez sûr de mon l'ait pour jurer ici, par les mânes d'Aide l'Ancien (Dieu veuille le tenir entouré d'une éternelle gloire), que si ce drôle d'Apostolo parvient à te fournir un exemplaire de Y'Hypnerolomachia, sous la bonne date de 1499, la seconde rentrant à peu de chose près dans Tordre des livres médiocres, j'en

[ends et veux t'en faire présent aux dépens de ma propre bourse, que cet acte de munilicence n'allégerait pas médiocrement. »

Nous entrions au môme instant dans le magasin dApostolo, qui, la plume suspendue sur une feuille de papier , paraissait absorbé dans de profondes méditations. Il s'aperçut enfin de notre présence, et parut reconnaître avec joie la figure inoubliable du bon Lowrich : « Est-ce le Seigneur, cher abbé, dit-il en l'embrassant, qui vous envoie pour me tirer du plus mortel embarras où je me sois trouvé de ma vie? Vous ne manquez pas de savoir que je publie, depuis quelques mois, la Gazelle littéraire de l'Adriatique, laquelle est, comme tout le monde en convient, la plus docte et la plus spirituelle des gazettes de l'Europe. Eh

bien! celle gazelle ingénieuse et savante, qui est destinée à faire l'admiration du monde et à rétablir ma fortune, est menacée de ne pas paraître demain, à défaut de six petites colonnes de feuilleton, que je demande inutilement à mon imagination fatiguée par l'étude et les affaires. Il faut qu'un esprit de malice ait conjuré ma ruine et porté le désordre dans mon bureau de rédaction. La jeune muse qui composait mes articles d'éducation morale est en couches; l'improvisateur qui devait me fournir ce matin une cantate d'un genre tout nouveau, m'écrit qu'il ne peut pas la terminer avant huit jours, et le profond calculateur qui traite chez nous les questions de finances et d'économie politique, s'est fait mettre hier en prison pour detles. Ainsi, au nom du

ciel, mon cher abbé, mellez-vous à celle table où j'ai sué sang et eau toute la nuit sans tirer une ligne de mon cerveau, et brochez-moi cinq ou six pages telles quelles, ne fût-ce qu'une nouvelle qui n'aura pas servi plus de deux ou trois fois. — Toutbeau, repartit Tabbéde Lowrich ; nous aurons le temps de nous occuper de tes affaires quand nous aurons fini les nôtres. Nous ne sommes pas venus chez loi, mon ami de Paris et moi, du fond de la Norwége, pour suppléer à la cantate absente d'un improvisateur paresseux, et grossoyer un feuilleton, mais pour voir quelques-uns de ces livres qui valent au moins la peine et les frais du voyage, une bonne édition princeps bien avérée, un quinqueccnlisle de bonne dale et de bonne conservation , un

volume aldin de valeur dont les relieurs auglais et français ont daigné ménager les marges. Commençons par là, si faire se peut; nous verrons après. Un feuilleton est bientôt fait.

— Comme il vous plaira , répondit Apos tolo ; et j'y consens d'autant plus volontiers, que cet examen ne nous prendra pas bien du temps. Je n'ai qu'un volume qui soit digne d'être soumis à des connaisseurs tels que vous; mais c'est un volume, ajoutât ilen tirant desa triple enveloppe un in-folio de belle apparence... un volume, continua-t-il d'un air solennel, quand il l'eut tout à fait dégagé de sa prison de papier végétal, — un volume, enfin... » Et il tendit le volume à l'abbé Lowrich en attachant sur lui un regard plein d'assurance et de fierté.

« Malédiction ! » murmura Lowrich après avoir exploré d'un coup d'oeil, suivant sa coutume, le trésor inconnu. — Puis il se retourna de mon côté, mais bien différent de ce qu'il était un moment auparavant, les bras pendants, l'œil abattu, le front pâle. « Malédiction! » grommela-t-il en français d\ine voix à peine articulée et de manière à n'être entendu que de moi ; c'est ce damné de livre que je me suis engagé à te donner, s'il se rencontrait ici, la Poliphile d'édition originale... le traître qu'il est, et beau, je l'en réponds, comme s'il sortait de lapresse. Voilà des coups du sort qui ne sont réservés qu'à moi.. .

— Rassure-toi, repart is-je en riant, nous l'obtiendrons peut-être à meilleur marché que tu ne penses.

— Et combien maître Aposlolo demandel-il de cette rareté?

— Ah ! ah ! dit Apostolo; les temps sont durs et l'argent est rare. J'en aurais demandé aulrefoiscinquante sequins au prince Eugène, soixante au duc d'Abrantès , et cent à un Anglais; mais il faut que je le cède aujourd'hui pour quatre cents malheureuses livres de Milan, qui font exactement quatre cents francs de France. Je n'en rabattrais pas deux quaranlani.

— Quatre cents rats affamés qui dévorent tes livres du premier jusqu'au dernier! interrompit Lowrich, furieux. Qui diable a jamais vu exiger quatre cents livres d'un méchant bouquin?...

— Un méchant bouquin! reprit vivement Apostolo, presque aussi animé que

Lowrich... une édition princeps de 1 ïG7, la première de ïrévise, et peut-être de PItalie; un chef-d'œuvre de typographie et de gravure dont les figures ne peuvent être attribuées qu'à Raphaël; un ouvrage admirable dont l'auteur est resté ignoré jusqu'ici, malgré toutes les recherches des savants; une pièce unique ou presque unique enfin, dont vous-même, seigneur abbé, vous ne connaissiez peut-être pas l'existence ; il vous plaît d'appeler cela un méchant bouquin ! »

L'agitation de Lowrich s'était calmée pendant cette tirade véhémente; il s^était assis tranquillement, en posant son chapeau sur la table du libraire, et il essuyait la sueur de son front comme un homme excédé par de longues et pénibles fatigues qui

vient de trouver un lieu propre à se reposer tout à Taise.

« As-tu fini, Apostolo? dil-il d'un ton calme où perçait cependant je ne sais quelle satisfaction maligne, c'est ce que je puis souhaiter de mieux pour ta gloire et tes intérêts; car, en quatre mots que tu viens de nous dire, tu as desserré quatre énormes sottises, et pour peu qu'il te plut de continuer, je n'aurais pas assez d'un jour poulies récapituler une à une; ce qui ne me laisserait pas le temps de rédiger ton indispensable feuilleton. Première sottise : il n'est pas vrai que le livre que voilà soit une édition de Trévise, imprimée en 1 ÏG7, car c'est une édition de Venise, imprimée en 1490, dont on a soustrait le dernier feuille! pour te tromper sur la date, et je

n'avais pas pris garde à cette imperfection, qui réduit de plus de moitié la valeur de ton exemplaire. Ton heureuse fortune veut que je sois en état d'y remédier, car le hasard m'a fait trouver l'autre jour ce feuillet précieux parmi des papiers d'emballage, et je l'ai soigneusement réservé pour une occasion que je ne croyais pas rencontrer si tôt. Nous verrons tout à l'heure à quel prix je peux te le céder. »

En parlant ainsi, l'abbé Lowrich exhibait de son carton la désirable plagula, et la rajustait soigneusement au volume. « C'est que ce folio va parfaitement à mon livre, dit Apostolo; mais je suis obligé de convenir qu'il en change un peu la nature. Où diable avais-je pris que ce fût ici la première édition de Trévise?

— iO —

— Passons là-dessus, reprit Lowrich , nous ne sommes pas au bout. Seconde sottise : il n'est pas vrai que les dessins de ce livre puissent être attribués à Raphaël, soit que l'édition date de 1467, soit qu'elle n'ait été exécutée qu'en 1499, comme tu viens d'en avoir la preuve, Raphaël étant né à Urbin en 1483, comme personne n'en doute, c'est à-dire seize ans après la confection du manuscrit, qui remonte bien à 1467, et les plus grands admirateurs de ce peintre sublime ne pouvant supposer qu'il ait dessiné si correctement et si élégamment seize ans avant sa naissance. C'est donc un autre Raphaël qui a exécuté ces belles choses, et celui-là, digne Apostolo, il n'y a que moi qui le connaisse. Attends un peu, je n'ai encore compté que par deux

« Troisième sottise : il n'est pas vrai que fauteur de ce livre soit resté jusqu'à ce jour ignoré de tous les savants, car tous les savants savent au contraire, et la plupart des ignorants n'ignorent pas qu'il est l'ouvrage de François Colonne ou Columna, dominicain du couvent de Trévise, où il est mort en 1467, quoi qu'en disent quelques biographes étourdis qui Pont confondu avec le savant docteur Francesco di Colonia, son presque homonyme, lequel lui survécut près de soixante ans. Ils sont enterrés tous les deux à quelques centaines de pas de ta boutique. Après ce que je viens de te dire, Apostolo, je peux me dispenser de te démontrer que lu es tombé dans une quatrième bévue, plus lourde que les trois autres, en supposant que Fexis-

lence de ton magnifique bouquin m'était inconnue, et je ne sais ce qui me retient de te prouver que je le sais par cœur.

— Pour le coup, répliqua vivement Apostolo, je vous en défie , car il est écrit dans une langue si hétéroclite qu'il n'est âme qui vive parmi mes amis de Trévise, de Venise et de Padoue qui ait osé entreprendre d^en déchiffrer une page, et si vous le savez par cœur, comme vous dites, je consens à vous le donner pour rien , sacrificeque je ferai très-volontiers, d'ailleurs, en raison des excellentes instructions que je viens de recevoir de vous ; car j'étais tout près d^annoncer ce volume dans ma Gazette littéraire dé l'Adriatique, sous le faux point de vue que vous savez, et il y avait de quoi me faire perdre à jamais la haute et

bonne réputation dont je jouis en librairie. — Ce que tu viens de dire toi-même, répondit l'abbé Lowrich, sur le style véritablement fort bizarre de notre auteur, et sur les vains efforts de tant de docteurs qui se sont efforcés de L'interpréter, prouve assez que tu me demandes là une vérification fastidieuse et insupportable qui prendrait d'ailleurs notre journée tout entière. Et que deviendrait ton feuilleton pendant que je réciterais Vllypnérotomacliie depuis alpha jusqu'à oméga? J'accepte cependant ton défi, si tu veux te contenter d'une expérience qui n'est pas moins décisive, mais qui sera plus expéditive et plus facile. Les chapitres de ton livre ne sont déjà que trop nombreux pour fatiguer ta patience, et je m'engage à t'en livrer toutes les initiales,

en commençant successivement par le premier, sur lequel je vois que tu viens de mettre le doigt.

— Soit fait ainsi qu'il est dit, repartit Apostolo; et la première lettre du premier chapitre...

— Est un P, dit Lowrich. Cherche le second ? »

La kyrielle était longue, mais l'abbé la défila jusqu'au trente-huitième et dernier chapitre, sans se déconcerter un moment et sans se tromper une fois.

« Deviner une lettre initiale entre vinglquatre, cela peut arriver par grand hasard et sans que le diable s'en mêle, observa tristement Apostolo, mais pour renouveler ce tour trente-huit fois de suite, il faut que le jeu soit pipé. Prenez ce volume,

seigneur abbé, et qu'on ne m'en reparle jamais!

— Dieu me garde, répondit Lowrich, d'abuser à ce point de ton innocente candeur, ô le phénix des bibliophiles! Ce que tu viens de voir n'est qu'un tour de passepasse à peine digne d'un écolier, et que tu pourras tout à l'heure exécuter comme moi. Apprends donc que Fauteur de ce livre a jugé à propos de cacher son nom, sa profession et le secret de son amour dans les initiales de ses trente-huit chapitres, qui composent entre elles une phrase dont je te conseille de ne pas demander le secret à la Biographie universelle de Paris, car elle te ferait perdre la gageure que je viens de te gagner. Cette phrase simple et touchante est d^ail leurs facile à retenir : Poliam fra-

/(-/• Franciscus Cclumna peraïuavit, le frère

François Colonne adora Polia. Tu en sais maintenant aussi long sur ce point que Bayle et Prosper Marchand.

— Cela est singulier, dit à demi-voix Apostolo. Ce dominicain était amoureux.

Il y a une nouvelle là-dedans.

— Pourquoi pas? répliqua Lowrich. Reprends maintenant la plume, et cherchons un feuilleton, puisque tu ne peux pas l'en passer. »

Apostolo se rajusta commodément sur sa chaise, trempa sa plume dans l'encre, et écrivit ce qui suit, en commençant par ce titre dont je me suis fort éloigné dans une trop longue parenthèse :

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