‹ Francisous Columna;Chapitre 2 sur 5 · NOUVELLE BIBLIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

NOUVELLE BIBLIOGRAPHIQUE

La famille Colouna est certainement une des plus considérables de Rome et de l'Italie, mais toutes ses branches n'ont pas été favorisées d'une égale prospérité. Sciarra Colouna, gibelin passionné, qui fit Boniface VIII prisonnier des Agnani, et s'emporta, dans l'ivresse de sa victoire, jusqu'à donner un soufflet au souverain pontife, expia cruellement ses violences sous le règne de Jean XXII. II fut exilé de Rome à perpétuité en 1328, ses enfants dégradés avec lui de noblesse, et tous ses biens confisqués au profit d'Etienne Colouna, son frère, qui n'avait jamais abandonné le parti des guelfes. Les descendants de l'infortuné Sciarra s'éteignirent, comme lui, à Venise, dans une misère obscure. Il ne restait, en 1444, qu'un seul héritier à tant de mal-

heurs, François Colouna, né au commencement de cette année, doublement orphelin, de son père, assassiné la veille, et de sa mère, qui mourut en lui donnant le jour. Francesco, adopté par la piété de Jacques Bellini, célèbre peintre d'histoire, et tendrement élevé parmi ses enfants, se montra digne des soins généreux qu'il avait reçus de son père et de ses illustres frères d^adoption, Jean et Gentile Bellini. Dès tfâge de dix-huit ans, il renouvelait dans l'histoire de la peinture le prodige tout récent des triomphes précoces du jeune Mantegna : Giotto avait un rival de plus. Cependant la fatalité qui n'a cessé de s'attacher à la vie de Francesco ne permit pas à ses succès de devenir de la gloire : c'est sous le nom de Mantegna ou des Bellini qu'on

admire aujourd'hui les chefs-d'œuvre de son pinceau.

La peinture était loin d'ailleurs d'être l'objet exclusif de ses études et de ses affections; il ne lui accordait qu'une importance secondaire parmi les arts qui embellissent le séjour de riiomme. L'architecture, qui élève aux dieux des monuments, intermédiaires solennels entre la terre et le ciel, absorbait au contraire la plus grande partie de ses pensées; mais il n'en cherchait pas les lois et les merveilles dans les créations gigantesques de Part contempoporain, caprices bizarres et souvent grotesques de la fantaisie, auxquels manquait, selon lui, l'aveu de la raison et du goût. Entraîné par le mouvement de la Renaissance, qui commençait à se faire sentir en

Italie, Francesco n'appartenait plus que sous le rapport de la foi à ce monde des modernes que le christianisme avait renouvelé; l'antiquité avait d'ailleurs toule son admiration et tout son culte, et une étrange alliance s'était opérée dans son esprit entre les croyances de l'homme religieux et l'esthétique du païen. Il portait trop loin celte préoccupation pour voir dans les langues modernes elles-mêmes autre chose que des jargons rustiques plus ou moins grossièrement corrompus par les barbares, qui n'étaient bons qu'à servir d'interprètes à l'homme dans les nécessités matérielles de la vie, et qui ne pouvaient s'élever jusqu'à la traduction éloquente ou poétique des idées et des sentiments. Il résulte de là qu'il s'était composé pour son

usage une sorle de dialecte intime où l'italien n'entrait que pour quelques formes de syntaxe et quelques douces désinences, mais qui relevait plus immédiatement des Homérides ou de Tite-Live et de Lucain que de Boccace et de Pétrarque. Ce tour singulier d'esprit, qui était alors le propre d'une organisation originale et d'un caractère destiné, selon toute apparence, à exercer une grande influence sur le siècle, avait isolé Francesco du reste du monde. Il y passait généralement pour un visionnaire mélancolique en proie aux illusions de son génie, et insensible aux douceurs de la vie commune. On l'apercevait cependant quelquefois dans le palais de l'illustre Léonora Pisani, héritière, à vingt-huit ans, de la plus immense fortune qui fut connue dans

tous les États vénitiens, après celle de sa cousine Polia, fille unique du dernier des Poli deTrévise; mais c'est que la maison de Léonora était en ce temps-là le sanctuaire de la poésie et des arts, et que l'influence de celte muse appelait irrésistiblement autour délie tous les talents de son époque. On remarqua bientôt que Francesco y paraissait plus fréquemment, quoique plus absorbé dans ses rêveries et plus triste que de coutume ; mais ses visites se ralentirent tout à coup, et puis il ne revint plus.

Polia des Poli, dont je viens de parler, était alors au palais de Pisani, où Léonora lavait décidée à venir passer les folles semaines du carnaval. Plus jeune de huit ans que sa cousine, et plus belle que Léonora

elle-même, Polia, vouée, comme on grand nombre déjeunes filles de haute extraction, à des études sérieuses, profitait de son séjour dans la capitale du monde savant pour se perfectionner dans des connaissances aujourd'hui tout à fait étrangères à son sexe, et l'habitude de ces méditations solennelles avait donné à sa physionomie quelque chose de froid et d'austère qui passait pour de l'orgueil. On s'en étonnait peu, toutefois, car c'était en Polia que finissait l'ancienne famille Lélia de Rome, dont elle descendait par Lélius Maurus, fondateur de Trévise ; elle était élevée sous les yeux d'un père impérieux et hautain, si fier de la splendeur de sa race, qu'il aurait regardé comme une mésalliance le mariage de sa fille avec le plus grand prince de l'Italie, et

on savait d'ailleurs que les trésors dont elle aurait à disposer un jour pouvaient suffire à la dot d'une reine. Elle avait cependant accordé à Francesco quelques témoignages dune bienveillance presque affectueuse dans leurs premières entrevues ; mais elle semblait s'être prescrit peu à peu une réserve qui allait jusqu'à la sévérité, pour ne pas dire jusqu'au dédain, et quand il s'abstint tout à coup de se montrer au palais Pisani, elle ne le regardait plus.

C'était dans le courant du mois de février 1466. Le printemps, souvent précoce dans celte belle contrée, commençait à la combler de toutes ses faveurs. Polia se dis posait à retourner à Trévise, et sa cousine multipliait autour d'elle les fêles variées qui pouvaient lui rendre le séjour de Venise

— (il — plus doux et plus difficile à quitter. Un jour avait été pris pour des promenades en gondole sur le grand canal et sur ce bras large et profond qui sépare la ville reine des solitudes de son Lido. Francesco n'avait pas été oublié dans les invitations de de Léonora Pisani, et la lettre qu^il en avait reçue renfermait des reproches si aimables et si touchants sur sa longue absence, qu'il ne conçut pas la possibilité d'un refus. Polia était d'ailleurs, comme nous Favons dit, à la veille de son départ, et il est permis de croire que Francesco désirait de la revoir encore, malgré la froideur ordinaire de son accueil ; car, en réfléchissant de plus en plus au changement extrême qui s'était si promptement manifesté dans leurs relations , il avait fini par se persuader que

cette capricieuse métamorphose avait un autre motif que la haine. Il se trouva donc sur les degrés du palais Pisani, où était le rendez-vous général, au départ des gondoles. Les dames masquées et couvertes de dominos tous semblables, sortirent en foule du vestibule au signal convenu, et chacune d'elles vint choisir, suivant l'usage, avec la décente familiarité que le déguisement autorise, le compagnon qu'il lui plaisait de se donner en voyage. Cette méthode, plus gracieuse et mieux entendue que celle qui lui a succédé dans les bals et les assemblées, offrait d'ailleurs des inconvénients beaucoup moins graves, les femmes n'étant jamais plus attentives au soin de leur réputation que dans les occasions trop rares où la garde en est remise à elles seules.

Francesco attendait donc, immobile et les yeux baissés, qu'on daignât penser à lui , quand une jolie main gantée vint s'appuyer sur son bras. Il accueillit l'inconnue avec un empressement modeste et respectueux, et la conduisit à la gondole qui était préparée pour les recevoir. Un instant après , l'élégante flottille voguait au bruit cadencé des rames sur la face calme et polie du canal. La dame, qui s'était assise à la gauche de Francesco, resta quelque temps silencieuse, comme si elle avait eu besoin de se recueillir et de dominer, avant de parler, quelque émotion involontaire; ensuite elle détacha les cordons de son masque, le rejeta sur son épaule, et attacha ses yeux sur Francesco avec cette assurance douce et sérieuse que donne aux âmes élevées la conscience

d'elles-mêmes. C'était Polia. Francesco trembla et sentit un frisson subit se glisser dans toutes ses veines, car il ne s^était attendu à rien de pareil; puis il pencha la tète et couvrit ses yeux de sa main, dans la crainte qu'il n'y eut une sorte de profanation à regarder Polia de si près.

« Ce masque est inutile, dit Polia; je n'ai aucune raison de profiter de l'usage qui m'autorise à le garder; l'amitié n'en a pas besoin, et ses sentiments sont trop puis pour qu'elle ait à rougir de les exprimer. Xe vous étonnez pas, Francesco, continuât-elle après un moment de silence, de m'entendre parler de mon amitié pour vous , après tant de jours de rigoureuse contrainte où j'ai pu vous donner lieu d^en douter. Mon sexe est soumis à des lois par-

— (i.vi — liculières de bienséance qui ne lui permettent pas d'abandonner ses sympathies les plus légitimes aux interprétations de la multitude, et il ny a rien de plus difficile que de feindre dans une juste mesure une indifférence de cœur qu'on n'éprouve pas. Aujourd'hui, je vais quitter Venise, et quoique je sois destinée à vivre fort près de vous, il est assez probable que nous ne nous reverrons jamais. Il n'y a plus désormais entre nous de communication possible que celle du souvenir, et je ne voulais pas vous quitter en vous laissant de moi une idée fausse, et en emportant de vous une idée inquiète et pénible qui troublerait le repos de ma vie. J'ai pourvu à la première par une explication que je croyais

vous devoir; j'attends de votre sincérité

que vous me rassurerez sur la seconde par une confidence que vous me devez peulèlre aussi. Ne vous alarmez pas, Francesco; vous allez rester le seul juge de la convenance de mes questions. »

Depuis un moment Francesco avait découvert ses yeux abattus; il osait voir Polia ; il recueillait ses paroles avec une attention avide. « Ah! madame, s'écria-l-il , Dieu nVen est témoin ! mon âme n'a pas un secret qui ne vous appartienne.

— Votre âme a un secret, reprit Polia, un secret qui afflige vos amis, et que certaines personnes parmi celles qui vous aiment le mieux peuvent avoir intérêt à pénétrer. Doué de tous les avantages qui promettent un heureux avenir : La jeunesse, le génie, le savoir et déjà la gloire, \ous

vous abandonnez cependant aux langueurs d'une tristesse mystérieuse, vous vous consumez dans un souci inconnu, vous négligez les travaux sur lesquels votre réputation s'est fondée, vous fuyez le monde qui vous cherche , pour cacher dans une solitude presque impénétrable des jours que tant 'de succès devraient embellir; enfin s'il faut s'en rapporter aux bruits qui se répandent, vous êtes sur le point de rompre entièrement avec la société des hommes et de vous enfermer dans un monastère. Ce que je viens de vous dire est-il vrai?

Francesco paraissait agité de mille émotions diverses. Il eut besoin de quelques instants pour rassembler ses forces. « Oui , madame, répondit-il, cela est vrai ; tout cela du moins était vrai ce malin. Un évé-

nement survenu depuis a changé le cours de mes idées, sans changer mes résolutions. J'entrerai dans un monastère, et mes engagements sont irrévocables; mais j'y entrerai l'esprit plein de consolation et de joie, car mon existence est complète, et je n'en conçois point de si heureuse sur la terre quelle puisse me faire envie. Né obscur et pauvre, mais plus fort que ma fortune, je n'avais mesuré mon malheur qu'au vide immense dans lequel mon cœur était plongé. Ce vide est rempli par la plus délicieuse des espérances : vous vous souviendrez de moi ! ■■•>

Polia le regarda doucement. « Je veux bien, dit elle, ne pas voir dans vos paroles un simple jeu de l'imagination ou une de ces condescendances flatteuses de la poli-

lesse avec lesquelles on croit payer assez l'amitié. Il me semble que ce langage artificieux des gens froids n'est pas de mise entre nous. Je crois donc que je commence à comprendre une partie des choses que vous m'avez dites, à votre résolution près; mais, ajouta-t-elle en souriant, je ne les comprends pas assez.

— Vous allez les comprendre mieux, répliqua Francesco, encouragé, car je vous dirai tout. Pardonnez cependant au trouble et à L'irrésolution de mes paroles , car de toutes les circonstances de ma vie, celle-ci est la plus imprévue.

« La position étrange dans laquelle je suis né, sans parents, sans protecteur , presque sans ami, déchu d'un grand nom et d'une fortune indépendante, suffirait sans doute à

expliquer ma mélancolie naturelle. C'est une cruelle confidence à se faire que celle d'un malheur attaché au berceau et qui poursuit toute la vie. Cette idée est cependant la première dont j'aie pu me rendre compte. Je devais acquitter la dette matérielle de la reconnaissance avant de penser un moment à moi, et je n'ai pas besoin de vous dire que j'y suis parvenu. Dès lors mon courage s^était raffermi; je regrettais peu les grandeurs et l'opulence évanouies pour jamais. J'allais plus loin : je me félicitais quelquefois, dans mon orgueil d'enfant, de devoir toute mon illustration à moi-même, et de pouvoir forcer un jour la famille qui me repousse à envier la célébrité de mon nom répudié. Telles sont les illusions de l'inexpérience et de la vanité. Un jour de-

vail lotit détruire et nie rappeler à mon infortune et à mon néant.

« Hélas ! continua Francesco, c'est ici le mystère que votre curiosité trop bienveillante témoigne le désir de connaître, et que la raison me faisait une loi de tenir caché dans mon sein. Mais comment oserai-je vous révéler ces secrets tristes et profonds des cœurs malades que la philosophie et la sagesse regardent comme une infirmité, puérile de l'esprit, et au-dessus desquels l'élé- 'vation de votre caractère vous tient trop hautement placée pour que vous daigniez leur accorder un autre sentiment que la pitié? J'aimai, madame !... »

Ici Francesco s^arrêta quelque temps; mais rassuré par un regard dePolia, il poursuivit en ces termes :

«J'aimai sans y avoir pensé, sans apprécier les conséquences de mon extravagante passion, sans les redouter pour l'avenir, car je vivais tout entier dans les impressions du présent. J'aimais une femme que l'on désignerait à tout le monde en peignant les rares qualités dont elle est revêtue, qui joint à la beauté toutes les perfections de l'intelligence et de l'âme, et que le ciel semble n'avoir confiée à la terre que pour nous rappeler l'inexprimable félicité de la condition que nous avons perdue. Je l'aimai, madame, sans me souvenir qu'elle était noble parmi tous les nobles, qu'elle était riche parmi tous les riches; que j'étais, moi, le pauvre Francesco Coloiïna, l'élève inconnu de lîelliui, et que tous les efforts d'un travail heureux ne me conduiraient

jamais qu'à une réputation stérile. Tel est l'effet de cette passion qui éblouit, qui aveugle, qui tue. Quand la réflexion m'eût ramené à moi-môme, quand j'eus sondé d'un œil effrayé, avec le rire amer du désespoir, l'abîme vers lequel j'avais fait tant de chemin sans le savoir, il n'était plus temps de retourner sur mes pas : j'étais perdu.

« La première pensée des malheureux, c'est de mourir; celle-là est aussi commode que naturelle, parce qu'elle tranche toutes les questions et remédie à tous les embarras. Mais cette mort désespérée, loin de hâter le jour où je dois me rapprocher d Elle dans un monde meilleur, ne pouvait-elle pas m'en séparer à jamais? Ce fut une idée toute nouvelle qui retint mon bras prêt à

Frapper; je mesurai le profond avenir dont allait me priver l'impossibilité de suffire à une résignation de quelques jours. Je me condamnai douloureusement à vivre sans espérance, mais sans crainte, pour atteindre à ce moment où deux Ames, affranchies de tous les liens qui ont pesé sur elles, se cherchent, se reconnaissent et s'unissent pour toujours. Je fis de celle que j^aime un objet de culte pour ma vie entière; je lui élevai un autel inviolable dans mon cœur, et je m'y dévouai moi-même comme un immortel sacrifice. Vous dirai-je, madame, que, sous mon invincible tristesse, ce projet, une fois arrêté, se mêla de quelque joie ? Je compris que cet hymen, qui commençait par le veuvage pour aboutir à la possession, était peut-être préférable aux maria-

ges ordinaires, qui finissent par les jours mauvais. Je ne vis plus dans les années qui me restent à passer parmi les hommes qu'une longue veille de fiançailles que la mort couronnera d'une félicité éternelle; je sentis la nécessité de misoler du monde pour me recueillir dans un sentiment austère, et cependant délicieux, qui ne souffre point de partage, et c'est pour cela que j'embrasse les devoirs de la profession monastique. Dieu veuille le pardonner à la faiblesse de sa créature ! Le serment qui me dévoue à lui dans trois jours , c'est le serment qui m'unit indissolublement à celle que j'aime et qui ne me donnera des droits sur elle que dans le ciel. Permettez-moi de répéter en finissant, madame, que l'accomplissement de ce dessein ne coûte plus rien

à ma résignation , depuis qu'une compassion généreuse m'a laissé concevoir l'espérance de n'être pas oublié.

— Dans trois jours, s^écria Polia!... En vérité, reprit-elle, j"ai eu trop peu de temps à réfléchir sur le secret que vous venez de me confier pour oser in'arrèter à une opinion et surtout à un jugement; mais il me semble que si la femme pour laquelle vous avez conçu de pareilles résolutions ne les ignore pas comme je les ignorais tout à l'heure, elle était indigne de les inspirer.

— Elle les ignore, reprit Francesco, car elle ignore que je l'aime. Oh! sans doute, mon cœur aurait puisé des consolations ineffables dans l'idée qu'elle connaissait mon amour, qu'elle n'y était pas absolument insensible, et qu'elle pourrait lui accorder

du moins le souvenir do la pi l îo ! De tous les tourmeatsdePamour, le plus cruel peutêtre est de rester inconnu de ce qu'on aime; de tous les sentiments, cette morne indifférence qu'on ressent pour l'étranger esi peut-être le plus pénible que l'amour puisse craindre. Mais pourquoi jeter dans un cœur paisible et heureux des douleurs qu'on es à peine capable de supporter pour soimême? Ou ma passion serait rebutée, comme je le suppose, et qu'aurais-je alors gagnée vérifier ce triste doute? ou elle serait partagée, et j'aurais à souffrir pour deux. Que dis-je, souffrir pour deux! Mon désespoir à moi, c'est ma vie, puisque je me suis trouvé assez de force pour vivre avec lui. Le sien m'aurait déjà tué.

— Vous portez vos suppositions trop

loin, Francesco, répliqua vivement Polia. Qui sait si elle n'éprouve pas les mêmes peines et les mêmes angoisses que vous? Qui sait si elle n "'a spire pas au moment de vous l'apprendre? Que diriez-vous si celle fille noble et riche dont l'éclat vous éblouit, mais dont l'a me n1est probablement pas plus calme que la vôtre, que diriez-vous, Francesco, si, libre, elle venait vous offrir sa main, si, soumise à un pouvoir respectable et inflexible, elle venait vous la promettre?

— Ce que je dirais, Polia? répondit Francesco avec une froide dignité, je la refuserais. Pour oser aimer celle que j'aime, il faut être jusqu'à un certain point digne d'elle, et ma plusconstanlcétude a été d'ennoblir mon âme pour la rapprocher de la

sienne. De quel droit accepterais-je les privilèges d'une haute position que la société me refuse? De quel front irais-je nVasseoir au banquet de la fortune, moi qui n'ai pour apanage que l'obscurité et la misère? Oh! plutôt mille fois l'horrible chagrin qui me consume, que la honteuse renommée d'un aventurier repoussé par le monde et. enrichi par l'amour!

— Je n'avais pas fini, interrompit Polia. Ce scrupule est exagéré , mais je le comprends et je le partage. Le monde, comme il est fait, demande d'étranges sacrifices , et celui-là vous serait peut-être commandé par votre caractère ; mais un caractère de la même trempe que le vôtre pourrait y répondre par un autre genre d'abnégation. La grandeur et la fortune sont des accidents

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