‹ Francisous Columna;Chapitre 4 sur 5 · SI · texte numérisé non relu

SI

ce que vous êtes, et le malheureux qui serait capable de se laisser entraîner à ce tendre et sublime élan de votre cœur n'aurait jamais mérité d'y occuper une place. Il ne peut plus s'élever jusqu'à vous que par une constante résignation, facile à qui espère, et surtout à qui est aimé. Ce n'est pas moi qui vous ferai descendre du rang où Dieu ne vous a point placée sans motif, pour vous soumettre aux vicissitudes d'une existence inquiète, empoisonnée par des besoins qui se renouvellent sans cesse , et peut-être un jour par d'incurables regrets. Ma félicité est complète maintenant : elle passe toutes mes espérances, puisque vous m'avez accordé tout ce que vous pouviez dérober aux obligations que vous impose votre nom. Vous m'aimez, ajouterais-je, et

vous m'aimerez toujours, puisque vous n'avez pas reculé devant la résolution de donner votre vie à la mienne. Votre vie, ô ma bien-aimée! je l'accepte et je la prends comme un dépôt sacré dont je vous rendrai bientôt compte devant le Seigneur notre juge; caria vie est courte, môme pour ceux qui souffrent, quoi qu'en disent les faibles cœurs. Celle terre n'est qu'un lieu de passage où les aiiies viennent s'éprouver ; et si votre anie, aussi fidèle qu'elle est dévouée, reste mariée à ia mienne pendant les années que le temps nous mesure encore , l'éternité lout entière est à nous. . . »

Polia garda quelque lemps le silence.

« Oui ! oui ! s'écria-t-elle avec exaltation , Dieu n'a point institué de sacrement plus saint et plus inviolable. C'est ainsi qu'un

amour tel que le Vôtre a dû concilier ses

espérances et ses devoirs dans un hymen du cœur que le reste des hommes ne connaît point, et votre épouse du ciel vous parlerait comme je vous parle si elle vous avait entendu.

— Elle m'a entendu, Polia , répliqua Francesco en laissant retomber sa tète dans ses mains, avec un torrent de larmes.

— Ainsi, repritPolia, comme si elle n'avait pas compris ces dernières paroles, vous prendrez dans trois jours l'habit d'un des ordres religieux de Venise ?.. .

— De Trévise, repartit Francesco. Je ne me suis pas interdit jusqu'au bonheur de l'apercevoir quelquefois encore!

— De Trévise, Francesco? où vous ne connaissez que moi?...

— Que vous! » repartit Francesco.

En ce moment, la main de la jeune princesse se trouva liée drnis celle du jeune peintre. «Nous n"avons pas remarqué, ditelle en souriant, que la gondole s'arrêtait et qu'elle est déjà de retour au palais Pisina; mais nous n'avons plus rien à nous dire sur la terre. Cependant notre dernier adieu n'est pas sans douceur, si nous nous sommes bien compris, et notre première entrevue sera plus douce encore.

— Adieu à jamais! dit Francesco.

— Adieu à toujours! » dit Polia. Puis elle rattacha son masque et descendit.

Le lendemain, Polia était à Trévise. Trois jours après, on sonnait au couvent des dominicains ce glas emblématique qui annonce la profession d'un nouveau religieux

— sri —

et sa mort éternelle au monde. Polia passa la journée dans son oraloire.

Francesco se soumit facilement à sa nouvelle destinée. Quelquefois il regardait son entrelien avec Polia comme un rêve ; mais, plus souvent, il s'en retraçait les moindres détails avec un enthousiasme d'enfant, et il allait jusqu'à se féliciter devoir inspiré, dans son malheur, un amour qui ne craignait pas du moins les vicissitudes de la foi tune et de l'âge. Il s^accouluma en peu de jours à partager son temps entre les devoirs du religieux et les loisirs laborieux de l'artiste, peignant tantôt ces fresques pures et naïves qu'on admire encore dans le couvent des dominicains, quoique l'orgueilleuse insouciance de Fart moderne les ait laissé dégrader, tantôt rassemblant dans

un livre, objet favori de ses éludes, toutes les impressions de son génie, et surtout de son amour. Il avait pris pour cadre de cet ouvrage vaste et bizarre, où il espérait revivre tout entier, la forme un peu vague d'un songe, et rien n'était plus propre, selon lui, à représenter, dans sa confusion apparente., l'enchaînement fortuit des idées d'un solitaire abandonné à sa pensée. On sait qu'à la faveur d'un des rares m ( mente où il lui était permis d'échanger avec Polia quelques tendres paroles, il avait reçu l'assurance qu'elle accepterait la dédicace de cet étrange poëme, et il nous apprend luimême qu'elle l'aida de ses conseils. C'est ainsi qu'il renonça tout à fait à la langue vulgaire dans laquelle il l'avait conçu et commencé (lascipndo il princiniato stilo) ,

pour s'y livrer à cette langue savante où il n'eut ni modèles ni imitateurs, et que lui fournissaient au courant de la plume ses doctes préoccupations d'antiquaire. Une année s'était écoulée dans ces doux travaux mêlés de douces illusions, et Francesco venait de mettre la main à son ouvrage, quand la nouvelle la plus accablante qui put navrer son cœur franchit les murailles des dominicains. Le jeune Antonio Grimani, depuis amiral et doge de la république, mais déjà le plus brillant de ses nobles et la plus .haute de ses espérances, venait de demander la main dePolia, et on ajoutait que la main de Polia lui avait été accordée. -

C'était le jour où Francesco devait présenter son livre à Polia. Il se raffermit sous

le coup qui venait de le frapper, se rendit au palais et s^arrêta sur le seuil de l'appartement: «Venez, mon frère, dit Polia en l'apercevant; venez nous communiquer ces secrètes merveilles de votre art, Irésor que l'humilité chrétienne refuse au monde, et dont nous devons seule obtenir la confidence. » En même temps elle éloigna du geste ses femmes et ses gens, et Francesco resta seul devant elle.

Ses jambes défaillirent sous lui , une sueur froide inonda son front, ses artères battirent avec violence, son sein se gonfla comme s^il allait éclater.

Polia releva ses yeux du manuscrit sur le moine. La pâleur de Francesco, l'auréole sanglante qui ceignait ses yeux épuisés de larmes , le tremblement convulsif de ses

— Romains livides et pendantes, lui révélèrent ee qui se passaitdans le cœur de son amanl Kl le sourit avec fierté.

« Vous avez entendu parler, lui dit-elle, de mon prochain mariage avec le prince Antonio G ri ma ni ?

— Oui, madame, répondit Francesco.

— Et qu'avez-vous pensé, Francesco, de cette alliance?...

— Qu'aucun homme n'est digne d'en contracter une telle avec vous, mais que le prince Antonio y avait plus de droits que personne, etqu'elle paraît remplir les vœux de Venise... et les vôtres. Puisse-t-elleêtre heureuse à jamais!

— Je Tai refusée ce malin, » reprit Po-

lia.

Francesco la regarda, comme pour cher

— lJ() — cher dans les yeux de Polia si sa bouche n'avait pas trahi sa pensée.

« Vous savez mieux que personne, continua Polia, que ma foi est engagée ailleurs, et qu'elle l'est irrévocablement; mais je dois excuser vos soupçons, car la vôtre m'est assurée par le serment qui vous lie aux autels, et je ne vous ai jamais donné une pareille garantie. — Écoutez, Francesco. — C'est demain l'anniversaire du jour qui a reçu vos premiers vœux, et c'est dans le dernier office du matin que vous les rendrez plus indissolubles et plus sacrés encore en les renouvelant devant le Seigneur. Avez-vous, depuis un an, changé de manière de penser sur la nature et la nécessité de ce sacrifice?

— Non, non, Polia! s'écria Francesco en tombant à genoux.

— C'est assez, poursuivit Polia. Je n'ai pas plus varié que vous. J'assisterai demain au dernier office du matin, et je m\ associerai de toutes les puissances de mou àme an vœu que vous allez répéter, afin que vous sachiez désormais, Francesco , qu'entre le cœur de Polia et l'inconstance , il y a aussi le parjure et le sacrilège. »

Francesco essaya de répondre , mais quand les paroles arrivèrent à ses lèvres, Polia avait disparu.

Le jeune moine eut presque autant de peine à supporter sa joie que son infortune. Il sentit qu'il n'avait plus assez de force pour être heureux, car le ressort de sa vie,

usé par tant démotions contraires, était près de se rompre.

Le lendemain, au dernier office du matin, quand les religieux entrèrent dans le chœur, Polia était assise à sa place ordinaire, au premier rang des bancs de la noblesse. Elle se leva, et alla s^agenouiller au milieu des pavés de la grande nef.

Francesco l'avait aperçue. Il renouvela ses vœux d'une voix assurée, redescendit les degrés de l'autel, et se prosterna sur le parvis. Au moment de l'élévation, il s'y coucha tout entier, en jetant ses mains croisées au-devant de sa tôle.

L'office achevé, Polia sortit de l'église ; les moines passèrent les uns après les autres, avec une profonde génuflexion, devant le sanctuaire; mais Francesco ne quitta

point sa position, et personne n'en lut étonné, car on l'avait vu souvent prolonger ainsi, dans une extase immobile, la durée de la prière.

A l'office du soir, Francesco n'avait pas changé d'attitude. Un jeune frère descendit des stalles, s'approcha, se pencha vers lui, et prit une de ses mains dans la sienne, en le tirant vers lui pour le rappeler aux devoirs accoutumés; puis se releva, se signa, regarda le ciel , et se tournant vers les moines assemblés : «Il est mort! » dit-il.

Cet événement, un de ceux qui s'effacent si vite dans la mémoire dune génération nouvelle, datait de plus de trente-un ans, quand, par une soirée de l'hiver de 1498, une gondole s'arrêta devant la boutique d'AIdo Pio Manucci, que nous appelons

l Ancien. Un instant après, on annonça dans l'étude du savant imprimeur la visite de la princesse Hippolita Polia,de Trévise. Aldo courut au-devant d^elle, l'introduisit, la fit asseoir, et resta frappé d'admiration et de respect devant cette beauté célèbre, qu'un demi-siècle d'existence et de douleurs avait rendue plus solennelle, sans rien ôter à son éclat.

« Sage Aldo, lui dit-elle après avoir l'ait déposer sur sa table un sic de 2,000 sequins et un riche manuscrit, comme vous serez, aux yeux de la postérité la plus reculée, le plus docte et le plus habile imprimeur de tous les âges, l'auteur du livre que je vous confie laissera la renommée du plus grand peintre et du plus grand poète de notre siècle qui s'éteint. Seule déposi-

— <iB —

taire de ce trésor, que je réclamerai quand votre art l'aura reproduit, je n'ai pas voulu priver tout à fait de sa possession les esprits favorisés du ciel qui savent goûter les conceptions du génie; mais j'ai attendu , pour en multiplier les copies , le moment où je pourrais les demander à des presses immortelles. Vous savez maintenant, sage Aldo, ce que j'espère de vous : un chefd'œuvre digne de votre nom et capable d'en perpétuer à lui seul la mémoire dans tout l'avenir. Quand cetor sera épuisé, j'en fournirai d'autre. » Ensuite Polia se leva et s'appuya des deux mains sur les femmes qui Pavaient accompagnée. Aldo la suivit jusqu'à sa gondole , en lui témoignant sa soumission par des gestes respectueux, mais s;ms lui adresser la parole, parce qu'il n'i-

gnorait pas que, retirée depuis plus de trente ans dans une solitude inviolable, elle avait renoncé au commerce et à la conversation des hommes.

Le livre dont il estquestion ici est intitulé la Hypnerotomachia di Poli philo, cioè pugna d' arrière in sok/ho, c'est-à-dire les Combats d'Amour en songe, et non pas le Combat du Sommeil et de l'Amour, comme traduit M. Ginguené, auteur de V Histoire littéraire d'Italie. Nous ne prétendons pas, Dieu nous en garde ! conclure de là que M. Ginguené, auteur de V Histoire littéraire d'Italie, ne savait pas l'italien. Nous avons plus ^indulgence pour les distractions du talent.

« Sii>ne maintenant cela comme tu vou-

— Pi — drus, dit Lowrich en se levant; je n'ai pas

I habitude de mettre mon nom à ces babioles, et le ciel m'est témoin que je n'ai jamais accordé de pareilles historiettes aux libraires que pour avoir des livres.

— Puissent toutes les nouvelles que vous ferez encore, dit Apostolo, enrichir votre bibliothèque d'un volume pareil à celui-ci !

II est à vous et je vous le devais deux fois.

— Il est à moi, dit Lowrich en s'en emparant avec enthousiasme Ou plutôt il

est à toi, conlinua-t-il gaiement en le faisant passer dans mes mains; je te Pavais promis ce matin ! »

C'est ainsi que le plus magnifique des exemplaires du Poliphile, géant de ma collection lilliputienne, y figure aujourd'hui nec pluribus itnjjar. Je l'y soumets vol on-

tiers aux regards des amateurs , qui ne pourront s^em pécher d^y reconnaître un livre magnifique... et pas cher!

Ch. NODIER.

Page 1