‹ Francisous Columna;Chapitre 5 sur 5 · UNE LETTRE DE CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE CHARLES NODIER

S'il est vrai qu'il nous soit possible de recomposer le portrait moral d'un écrivain, en rassemblant avec soin et en rapprochant les traits épars dans les productions diverses de son esprit et de son cœur, je crois qu'on peut le dire à priori de ses œuvres épistolaires; car c'est dans ses lettres, dans ses lettres intimes surtout, qu'il se dépouille de l'enveloppe factice imposée par l'usage,

par 1rs convenances et par les règles, développant ainsi dans tout leur naturel et en tonte liberté, les richesses de son imagination, les fantaisies de son esprit et les naïvetés de son cœur.

En donnant a la suite d'une notice sur Charles Nodier et à la suite du dernier roman de ses derniers jours, une lettre écrite il y a plusieurs années, après une excursion dans la Belgique, — ce Muséum privilégié i\es vieux tableaux et des vieux livres, avant qu'elle soit devenue [officine impure de Irjutes les contrefaçons, — l'éditeur de ce petit volume espère compléter les documents nécessaires au lecteur attentif et désireux de composer pour son usage une biographie circonstanciée de l'écrivain regrettable qui nous occupe ici.

On trouve dans le caractère des hommes d élite certaines nuances que le biographe est impuissant à faire ressortir à propos, et sous un jour très-favorable. Les faits nous en apprennent plus à cet égard que les ingénieux commentaires des critiques.

La lettre suivante serait sans aucun doute fort indifférente à l'historien plus soi gneux d'enregistrer des événements, que de tracer un caractère. Elle lui servirait tout au plus à établir que M. Nodier fit un voyage en Belgique dans le courant de l'année 1 835, et qu'il reçut partout sur son passage les marques de la plus vive et de la plus honorable sympathie. Pourtant, si je ne me trompe, elle a le mérite inappréciable de peindre en peu de mots cet homme excellent, aussi admirable par la simplicité de

ses mœurs et la modestie de ses désirs, tfue par l'élévation de son talent littéraire.

Celte lettre n'est-elle pas en môme temps pour nous un profond enseignement ?

Charles Nodier, ce grand poëte, cet écrivain si correct et si riche, à qui la France doit d'avoir conservé ce qui lui reste encore de son gracieux et pittoresque langage d'autrefois, Charles Nodier passe inaperçu dans les grandes villes de son pays, tandis que les cités étrangères le couronnent de louanges et de fleurs.

Aussi comme il hâte son départ, comme cette gloire bruyante l'étonné et l'effraie, cet aimable auteur, en quête de bouquins, comme il dit, et qui trouve partout des ovations.

Quelle biographie, mieux que ces lignes

sans façon, pourra faire aimer Nodier ? Quels éloges vaudront, aux yeux du lecteur, celte adorable conviction avec laquelle il s'écrie : « J'ai le bonheur d^tre rendu à un pays où personne ne s^occupe de moi. Ce n'est pas ici qu'on viendra m'éveiller par des sérénades. »

A. DE LA FIZELIÈRE.

Lille, 17 juin is:ï ,

a Mon cher T , me voilà de retour

en France, chargé de couronnes et de vers comme un acteur de Paris qui vient de faire une tournée en province. Je n'ai pas besoin de vous dire combien ce genre de réception s'accordait mal avec mon besoin de solitude et de repos, les deux seules choses que je cherchasse hors de Paris. Aussi mu santé ne s'est guère améliorée

— ios — si elle n'est pas devenue pire, et vous en aurez pour une bonne part le péché sur la conscience, car c'est vous qui m'aviez annoncé à Gand. Enfin, grâces au ciel, j'échappe aux banquets et aux compliments, et j1ai le bonheur d'être rendu à un pays où personne ne s'occupe de moi. Ce n'est pas ici qu'on viendra m'éveiller par des sérénades.

« Je serai à Paris le 21 si Dieu le permet. Je suis trop mal pour voyager autrement qu'à petites journées. Je repartirai deux ou trois jours après pour un village des environs, mais je vous verrai le 22. Ce serait grand plaisir si l'éternel Thompson vous avait rendu à cette époque le Ballet de Beaujoyeulx, car je n'ai presque rien trouvé en roule, bien que j'aie remué

— W(i — quatre ou cinq cenl mille bouquins dont la poussière n'a pas contribué à sdtilager mes poumons. Voyez, je vous prie, à cet effet le relieur le plus paresseux de la chrétienté.

« Ayez la bonté de présenter mes respectueux hommages à madame T

Tout à vous, Charles Nodier. »

La Bibliothèque Université d'Ottawa

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