CHAPITRE XI
Dès que je fus établi dans ma nouvelle demeure aussi bien que les circonstances le permettaient, j'écrivis une longue lettre à Eugénie pour lui rendre un compte exact de tout ce
qui m'était arrivé depuis notre séparation. Je la priai de venir à Portsmouth pour que je pusse la voir encore une fois avant de partir, et de se loger à l'hôtel de l'Étoile et la Jarretière. C'était le plusvoisindela mer. Sa réponse m'informa qu'elle y serait le lendemain.
La seule difficulté, c'était d'aller à terre. Je savais que toute mon éloquence ne pourrait déterminer le premier lieutenant, cerbère sous la garde duquel je me trouvais, à m'en accorder la permission; cependant, je résolus de l'essayer, et je lui fis les instances les plus pressantes pour qu'il me permît d'aller acheter à Portsmouth certains objets qui m'étaient indispensables.
— Non , non, me dit M. Talbot; je suis trop vieux renard pour me laisser prendre ainsi. J'ai mes ordres, et je ne permettrais pas à mon père d'aller à terre si le capitaine m'avait ordonné de le garder à bord. Je vous dis donc très-amicalement que vous n'irez pas à Portsmouth, à moins que vous n'y alliez à la nage, et je ne présume pas que vous l'entrepreniez. — Tenez, pour vous prouver que je a y mets pas de mauvaise volonté, lisez le billet que j'ai reçu du capitaine.
Le billet était fort court, car il ne contenait
que ces mots très-flatteurs pour moi : — Gardez à bord ce jeune infernal vagabond Miidmay.
Je le lui rendis sans faire aucun commentaire.
— Voulez-vous, monsieur, lui dis-je, me permettre d'aller à terre sous la garde du sergent des soldats de marine?
— Non, ce serait également enfreindre mes ordres. Je vous répète que vous ne pouvez aller à terre, monsieur.
Il prononça ces mots d'un ton très-péremptoire, et descendant sous le pont, il me laissa à mes réflexions.
11 m'était fort aisé de correspondre par écrit avec Eugénie; mais cela ne me suffisait pas. Je lui avais promis d'être près d'elle à neuf heures du soir. Le soleil était couché, toutes les embarcations du vaisseau avaient été hissées à leur place, et de toutes les barques du rivage, il n'y en avait pas une seule à portée de ma vue. Je n'avais donc d'autre moyen d'aller à terre que de m'y rendre à la nage, comme M. Talbot me l'avait suggéré pour m'en faire sentir l'impossibilité. Mais il ne me connaissait pas alors comme il me connut par la suite.
Le vaisseau était à l'ancre à environ deux
milles de la terre. Le vent venait du sud-ouest, et la marée avançait vers l'est, de sorte que j'avais pour moi vent et marée, et je calculai que |e pourrais gagner South-Sea-Castle. Dès que la nuit fut complètement tombée, je me plaçai près des porte-haubans de l'avant. C'était le 20 mars et il faisait très-froid. Je me déshabillai, je fis un paquet bien serré de tous mes vêtemens, et je l'attachai solidement sur mon chapeau, que j'eus soin de bien enfoncer sur ma tête. Je me laissai ensuite glisser sans bruit dans la mer, et comme un autre Léandre je ne songeai plus qu au bonheur de serrer bientôt une autre Héro dans mes bras.
Avant que je fusse à dix toises du vaisseau, la sentinelle m'aperçut. Elle supposa que j'étais un des matelots que la presse avait forcés à servir le roi malgré eux, et que je cherchais à m'échapper. Il me cria de revenir à bord, je ne répondis pas, et l'officier de quart lui ordonna de faire feu. Une balle passa par-dessus ma tête , et j'entendis ensuite une douzaine d'autres siffler à mes oreilles. Aucune ne me toucha, et redoublant d'efforts, je fus bientôt hors de portée. Un batelier, qui avait entendu les coups de mousquets , pensa qu'il y avait quelque
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chose à gagner pour lui dans cette affaire. Il s'avança en mer avec sa barque, m'aperçut, se dirigea vers moi et m'aida à y monter.
Je tremblais de froid, et tout en remettant mes vêtemens, je lui dis de me déposer à terre le plus près possible de South-Sea-Castle. Nous y arrivâmes en moins d'un quart d'heure , et lui ayant donné une guinée, je courus sans m'arrêter un instant à l'hôtel de l'Etoile et la Jarretière. Eugénie m'y attendait, et elle eut assez de présence d'esprit pour m'appeler « son cher mari » , en présence du garçon qui m'ouvrit la porte de son appartement. Elle s'aperçut que mes vêtemens étaient mouillés, et je fus obligé de lui dire ce que j'avais fait pour venir la trouver. Elle en frémit d'horreur, tandis que mes dents claquaient encore de froid. Mais un bon feu, un verre d'eau chaude et de l'eau-de-vie , ses sourires et ses caresses m'eurent bientôt ranimé.
Je trouvai tant de charmes dans cette entrevue à la dérobée, que je la suppliai de m'en accorder une semblable la nuit suivante. Mais elle refusa d'y consentir.
— Non, Frank, me dit-elle, je ne veux pas que vous risquiez une seconde fois votre vie et
votre réputation pour moi. Avant que nous nous revoyions, je serai probablement mère, et c'est la seule chose qui me console de notre séparation. Si je ne vous ai pas près de moi, j'aurai du moins votre image. — Je vous serai fidèle jusqu'à la mort, Frank; mais je vous déclare que je n'exige ni n attends de vous la même constance. Quand vous aurez atteint dans votre profession un grade digne de votre mérite et de votre naissance, vous devrez choisir une épouse d'un rang égal au vôtre. Cela doit arriver, et je m'y suis résignée comme à un événement inévitable. Mais ne me bannissez pas entièrement de votre cœur, Frank , je ne serai jalouse de personne tant que je pourrai croire que vous conservez un tendre souvenir de votre Eugénie. Votre enfant ne vous sera pas à charge tant que les soins d'une mère pourront lui suffire; après cette époque, je suis sûre que vous ne l'abandonnerez pas.
Je lui fis des vœux et des promesses, non seulement de ne jamais l'oublier, mais de ne jamais aimer qu'elle, et mon cœur, en le lui faisant, était d'accord avec ma bouche. Le lendemain matin, je lui fis mes adieux en l'embrassant tendrement, et ayant pris une
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barque, je me fis conduire sur mon vaisseau. Le premier lieutenant était sur le pont quand j'y arrivai. — Je présume, me dit-il en souriant, que c'est sur vous qu'on a fait feu la nuit dernière ?
— Oui , monsieur. J'étais dans une nécessité absolue d'aller à terre, sans quoi je n'aurais pas choisi un moyen si extraordinaire de m'y rendre.
— Si vous m'aviez dit que votre intention était d'y aller à la nage, je n'y aurais pas mis obstacle en faisant tirer sur vous. — Je vous ai pris pour un des matelots que la presse nous a procurés.
— Ces matelots vous ont beaucoup d'obligation , monsieur.
— L'eau n'était-elle pas diablement froide?
— Excessivement, monsieur.
— i Et que pensez-vous de nos soldats de marine ? sont-ils bons tireurs?
— Je les aurais admirés, monsieur, s'ils avaient eu un autre point de mire.
— Ecoutez-moi, me dit M. Talbot avec un tonde bonne humeur, je ne puis me dispenser de faire mon rapport de cette affaire au capitaine, mais je ne crois pas qu'il y attache une
grande importance. Il est lui-même trop entreprenant pour ne pas aimer un peu d'audace dans les autres. D'ailleurs nous n'ignorons pas qu'il s'agissait d'une dame, et c'est toujours une circonstance atténuante. Mais nous vous offrirons bientôt un plus noble objet d'ambition.
Le capitaine arriva bientôt après, et causa quelque temps avec le premier lieutenant en souriant, et en jetant quelquefois un coup d'œil sur moi ; mais jamais il ne me parla de ce que je m'étais absenté sans permission. Quelques jours après, nous mimes à la voile, et nous arrivâmes bientôt dans la baie de Biscaye. La flotte anglaise était à l'ancre en avant des vaisseaux français, amarrés en ligne à la hauteur de l'île d'Aix. Le vaisseau auquel j'appartenais prit une part active à l'affaire, et nous vîmes bien des choses qu'il ne convenait pas de dire. Mais comme plusieurs cours martiales eurent lieu à cette occasion , et qu'il se fit beaucoup de mauvais sang, je me bornerai à parler de ce qui me concerne personnellement, et j'éviterai tout ce qui pourrait offenser les parties intéressées.
Nous passâmes quelques jours à préparer les
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brûlots, et dans la nuit du n avril 1809, tout étant prêt pour essayer de détruire l'escadre ennemie, nous commençâmes l'attaque. Jamais on ne conçut une entreprise plus audacieuse, et si elle ne réussit qu'en partie, on ne peut en faire un reproche à ceux qui la conduisaient. Ils firent tout ce qu'il est au pouvoir de l'homme de faire.
La nuit était très-obscure, et une forte brise portait directement sur l'île d'Aix et sur la flotte ennemie. Deux de nos frégates avaient été placées de manière à servir de phare aux brûlots et à diriger leur course. Elles répandaient une lumière vive et brillante; les brûlots devaient passer entr'elles, et ils ne pouvaient se tromper pour arriver à la chaîne qui gardait l'ancrage.
Je sollicitai et j'obtins la permission d'aller à bord d'un des bâtimens à explosion, qui devaient précéder les brûlots. Ils étaient remplis de couches de poudre et de bombes empilées l'une sur l'autre. L'équipage ne consistait qu'en trois matelots, un autre officier et moi; et pour nous échapper, nous avions une de ces petites barques à quatre rames, auxquelles les marins donnent le sobriquet de r< cercueil. »
Nous partîmes sans avoir déployé aucune autre voile que celle de misaine, mais n*"i«
avions pour nous une forte marée et une bonne brise. Nous passâmes comme une flèche entre nos deux frégates. Comme nous avancions rapidement, et que la flotte anglaise disparaissait à nos yeux dans les ténèbres, je songeai à l'inscription du Dante sur les portes de l'enfer : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. »
Nos instructions étaient de placer le bâtiment sur la chaîne que les Français avaient attachée aux ancres de leurs vaisseaux de ligne. Nous y arrivâmes quelques minutes après avoir passé nos deux frégates. Notre barque nous suivait , attachée par une corde à la poupe, et nos trois matelots s'y trouvaient, — l'un tenant la corde, pour la lâcher dès que le moment serait arrivé, — l'autre, pour diriger la barque, — le troisième, pour vider l'eau, que notre course rapide ne pouvait manquer d'y faire entrer. L'officier qui était avec moi sur le bâtiment, tenait le gouvernail, et j'avais en main la mèche qui devait produire l'explosion. Nous touchâmes la chaîne et il se fit un craquement horrible dans toute la membrure du bâtiment. L'officier mit la barre dessous, et y fit porter le flanc du navire. Il sauta ensuite dans la barque, et me dit d'allumer la mèche et de le suivre.
Si jamais j'ai connu la crainte, ce fut après
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avoir mis le feu à cette mèche; et je ne saurais décrire la sensation que j'éprouvai jusqu'à ce que je fusse sur la barque et à l'abri des effets de l'explosion, qui était inévitable, et qui pouvait être instanianée. J'avais une mine sous les pieds. La mèche avait été calculée de manière à durer une minute et demie; mais le moindre défaut dans sa composition, quelques grains de poudre répandus dans les interstices des planches du pont , pouvaient occasionner l'explosion en un instant. Dès que je l'eus allumée, je la mis doucement sur le pont , et je sautai dans la barque avec toute l'agilité que la circonstance exigeait. Nous partîmes à l'instant; je pris une des rames et jamais je ne m'en servis avec plus de zèle. Nous étions à peine à cent toises quand l'explosion eut lieu.
On ne peut se figurer un spectacle plus magnifique et plus terrible; mais nous n'étions pas assez à notre aise pour en jouir. Les bombes s'élevaient en l'air à une hauteur prodigieuse, et éclataient, les unes en montant, les autres en descendant. Une pluie de fer et de feu tombait autour de nous , mais nous eûmes le bonheur d'y échapper, quoique nous ne pussions aller très-vite, ayant à lutter contre le vent et la
marée. Nous eûmes ainsi le plaisir de bouliner entre les autres vaisseaux à explosion, et les brûlots auxquels on venait de mettre le feu. On avait attaché à leurs agrès des fusées à la Congrève, qui s'élançaient de tous côtés dans les airs en sifflant comme des serpens.
Nous arrivâmes à bord sans accident, et nous fîmes notre rapport au capitaine, qui examinait l'effet que produisaient les brûlots. L'un d'eux avait été allumé trop tôt; le gouvernail n'en avait pas été attaché, il s'était coiffé , et il se trouvait à une proxi mi té désagréable de notre frégate. J'avais couru assez de dangers pour une nuit, mais je devais en courir encore d'autres.
— M. Mildraay, médit le capitaine, vous semblez avoir du goût pour ce genre de besogne; sautez dans votre barque, prenez quatre hommes frais, et allez mettre ce brûlot vent arrière.
Il aurait pu choisir aussi un midshipman frais et dispos, pensais-je, car, quoique le capitaine en dît, cette besogne ne me plaisait nullement. Le brûlot paraissait enflammé depuis le bâton de foc jusqu'aux huniers, et j'avoue que j'étais disposé à me contenter de l'honneur que j'avais déjà acquis , sans chercher à en
acquérir davantage. Cependant je ne pouvais faire aucune objection , et je portai la main à mon chapeau en répondant : — Oui, monsieur. Je demandai des volontaires; il s'en présenta une cinquantaine ; j'en choisis quatre et je partis pour ma nouvelle expédition.
En approchant du brûlot, je ne pus d'abord découvrir aucune partie qui ne fût la proie des flammes; et la chaleur qu'on sentait à vingt ou trente pieds n'avait rien d'agréable, même par une nuit si froide. La hanche du vent était du côté que les flammes avaient le plus respecté, et quoiqu'elles s'élançassent avec fureur par les fenêtres de la cabine, je parvins, non sans peine, à monter sur le pont, suivi d'un des matelots. Le grand mât était en feu , et des lambeaux de voiles enflammées tombaient sur nous comme des flocons de neige. Le manche de la barre du gouvernail était réduit en charbon, mais j'attachai une corde au milieu, et à l'aide du matelot, je fis mouvoir le gouvernail, et je réussis à placer le brûlot vent arrière. J'étais presque suffoqué lorsque j'eus fini cette tâche, et descendant promptement dans ma barque, je regardai un instant le brûlot qui suivait rapidement la direction que je lui avais donnée.
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J'étais noir comme un nègre , et je mourais de soif quand j'arrivai à bord. — A merveille, Mildmay, me dit le capitaine, eh bien! faisaitil chaud? — Je lui montrai ma bouche, car ma langue était desséchée et je ne pouvais parler; et courant à une jarre pleine d'eau, j'en bus de quoi mettre à flot un canot.
Le lendemain matin, nous vîmes l'escadre française dans un état désastreux. Tous les navires avaient coupé leurs câbles, et s'étaient fait échouer à la côte, à l'exception du vaisseau amiral et de celui du contre-amiral, qui étaient, sur leurs ancres, sans pouvoir remuer avant la haute marée, et ils avaient encore cinq bonnes heures à l'attendre. Mes lecteurs peuvent trouver sur les registres des cours martiales le détail de tous ces événemens, que les auteurs contemporains ont jugés avec plus ou moins de sévérité. Je dirai seulement que si les capitaines des vaisseaux de Sa Majesté eussent été libres d'agir suivant leur jugement, ils auraient fait de plus grandes tentatives, mais je ne prendrai pas sur moi de dire quel succès elles auraient pu avoir.
Dès que le jour parut, mon capitaine attaqua les batteries de terre et les vaisseaux ennemis échoués. Les batteries de l'île d'Aix nous reçu-
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rent chaudement, et il se passa assez long-temps avant qu'aucun de nos bâtimens vînt nous aider. Enfin un de nos meilleurs navires arriva, et il ouvrit sur les batteries et sur les vaisseaux français un feu dont le grand Nelson lui-même aurait été enchanté s'il avait pu le voir. Les résultats de cette action sont bien connus. Les Français , toujours lents à reconnaître notre supériorité navale, furent obligés de s'y soumettre, et à compter de cette époque, la guerre ne fut plus sérieuse que sur terre.
Les partisans du fatalisme ou de la prédestination pourraient citer, à l'appui de leurs doctrines, la mort du capitaine d'un des vaisseaux français qui furent détruits. Un des canots de notre frégate l'avait sauvé de son navire enflammé. Se souvenant qu'il y avait laissé des objets d'une grande valeur, il demanda à notre capitaine la permission d'y retourner, pour essayer de les ravir aux flammes. Notre capitaine y consentit, et voulut l'accompagner lui-même. Ils montèrent sur une petite barque, et s'assirent à côté l'un de l'autre sur une planche qui n'avait guère que deux pieds de longueur. Ils passèrent près d'un bâtiment français qui était en feu, et dont les canons partaient à mesure
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qu'ils s'échauffaient. Un boulet parti de cette manière tua le capitaine français sans faire le moindre mal au nôtre. Dans la soirée, nous mîmes le feu aux autres vaisseaux de ligne français qui étaient échoués et nous eûmes une brillante illumination.
Le lendemain, nous reçûmes ordre de parlir pour Spithead avec des dépêches, et nous y arrivâmes sans accident. Une place de midshipman était devenue vacante sur notre frégate, le capitaine me l'offrit et je l'acceptai avec grand plaisir. Le voyant si bien disposé en ma faveur, je me hasardai à lui demander un congé d'une semaine; il me l'accorda, mais en ajoutant : — Ne le prolongez pas! Plus d'absence sans congé, je vous en avertis!
Je n'ai pas besoin de dire que je n'avais pas dessein de donner un seul instant de cette semaine soit à mon père, soit à Emilie Somerville. Eugénie, ma chère Eugénie, dans la situation intéressante où elle se trouvait, m'occupait exclusivement. Je savais où je devais chercher la troupe des comédiens dont elle faisait partie, et il ne me fut pas difficile de les découvrir, mais je n'y trouvai point Eugénie. Il y avait quinze jours qu'elle était partie, et
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personne ne savait où elle était allée. Etourdi par une nouvelle si imprévue, je tombai sur une chaise, et je m'abandonnais au désespoir, quand une des actrices m'apporta une lettre qu'Eugénie l'avait chargée de me remettre si je venais pour la voir. Quelle que fût mon impatience, je ne voulus l'ouvrir que lorsque je serais seul. J'entrai dans la première auberge que je trouvai, je demandai une chambre, et déchirant l'enveloppe, je lus ce qui suit :
« Croyez-moi , mon cher Mildmay , rien que la nécessité la plus urgente n'a pu me décider à vous causer le chagrin que je sais que vous éprouverez en lisant ces lignes. Depuis que nous nous sommes séparés, il est arrivé des ;rconstances qui rendent indispensable noniulement que je vous quitte, mais que nous ne nous revoyions pas d'ici à quelque temps, et que vous ignoriez ma demeure actuelle. J'espère (pie notre séparation , quelque longue qu'elle puisse être, ne sera pas éternelle, mais il peut se passer desannées avant que nous nous revoyions. C'est un grand sacrifice pour moi r mais votre honneur et votre avenir l'exigent. J'ai pour vous la même tendressequej'ai toujours eue, et je chérirai votre enfant pour l'amour
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de vous. Que Dieu fasse réussir toutes vos entreprises, et qu'il vous protège au milieu de tous les dangers auxquels votre courage vous exposera. Je ne vous perdrai pas de vue , et je serai informée de tout ce qui pourra vous arriver. Adieu , mon cher Franck , n'oubliez pas celle au souvenir de qui vous êtes toujours
présent.
» Eugénie. »
« P. S. Vous pouvez avoir quelquefois besoin d'argent; car je sais que la prévoyance n'est pas votre vertu dominante. S'il en était ainsi, écrivez à l'adresse ci-jointe, et toute somme dont vous pourriez avoir besoin, sera sur-le-champ à votre disposition. L'orgueil pourrait vous porter à refuser cette offre , mais songez que c'est Eugénie qui vous la fait; et si vous l'aimez comme elle le croit, vous n'hésiterez pas à l'accepter. »
Cette lettre me parut un énigme inexplicable. — Eugénie forcée par des circonstances à me quitter et à me laisser ignorer le lieu de sa résidence, non-seulement ayant des ressources pécuniaires suffisantes pour elle-même, mais m'offrant telle somme que je pourrais désirer ! — Il était tard, et je me couchai, mais ce n'était
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pas pour dormir, et je n'en avais pas besoin. J'avais trop à réfléchir , et je n'avais pas le moindre fil pour me guider dans mes réflexions. Après m'être épuisé en conjectures absurdes, je fis des prières pour son bonheur et de nouveaux sermens d'une constance éternelle, et je finis par m'endormir. Le lendemain matin je retournai à Portsmoth , sans songer un instant à mon père, à ma famille, ni même à l'aimable Emilie. Ii me vint pourtant à l'esprit que puisque l'agent dont Eugénie m'avait donné l'adresse, pouvait faire passer une lettre qui demanderait de l'argent, une lettre qui n'en demanderait pas ne devait pas moins lui arriver. Je lui écrivis donc pour lui exprimer tout ceque j'éprouvais. Je n'en reçusaucune réponse; mais comme l'agent ne m'avait pas renvoyé ma lettre, je fus convaincu qu'elle était arrivée à sa destination, et je lui en écrivis plusieurs autres. J'espère que mes lecteurs me sauront gré de ne pas leur en donner le contenu, car une lettre d'amour est tout ce qu'il y a de plus insipide au monde, excepté pour les deux parties intéressées.
Je fus de retour sur ma frégate avant l'expiration de mon congé, et comme je ne pouvais
voir mon Eugénie, je fus enchanté d'apprendre que nous allions être mis en service actif. On préparait l'expédition de l'Escaut, et notre frégate devait être à l'avant-garde : mais notre intrépide capitaine ne devait pas nous commander, et celui qui le remplaçait faisait les plus grands efforts pour mettre le bâtiment en état de partir sur-le-champ. La ville était remplie d'autant de soldats que pouvaient en contenir les bâti mens de transport rassemblés en grand nombre dans le havre de Spithead. Nous mîmes à la voile vers la fin de juillet, emmenant à la remorque deux chaloupes canonnières à qui nous fûmes chargés de former un équipage. J'obtins le commandement de l'une d'elles : je l'avais sollicité , certain que je verrais plus de choses , et que par conséquent j'aurais plus d'amusement que si je restais à bord de la frégate. Nous escortâmes un convoi de quarante à cinquante bâtimens de transport contenant la cavalerie, et ils jetèrent l'ancre sans accident à la hauteur de Cadsand.
Le temps était beau, la mer tranquille, et l'on ne perdit pas un moment pour débarquer les troupes et les chevaux. Les hommes lurent d'abord envoyés à terre avec leurs selles et leurs
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brides. Les chevaux furent ensuite descendus dans la mer à l'aide de courroies passées sous leur ventre, et qui furent détachées dès qu'ils furent dans l'eau. Quand ils se sentirent libres, ils se mirent à nager vers la côte, qu'ils saluèrent de leurs hennissemens en y mettant le pied. Nous avions ainsi sous les yeux , dans l'espace d'environ un quart de mille, trois à quatre cents chevaux nageant en même temps vers le rivage, où leurs cavaliers les attendaient. Jamais je n'ai vu un spectacle si singulier et si pittoresque.
Je trouvai le service d'une chaloupe canonnière fort pénible. Nous étions en station à la hauteur de Batz, et obligés d'être sans cesse sur le qui-vive. Mais quand Flessingue se fut rendu, nous eûmes plus de loisir, et nous en profitâmes pour nous procurer quelques provisions de table qui nous manquaient Nous dépensions notre argent en vin de Champagne et de Bordeaux , et nous n'étions pas économes sur ce point; par conséquent il nous en restait fort peu pour acheter des volailles et de la viande de boucherie : mais alors nous pouvions nous en procurer par les mêmes moyens à l'aide desquels nous avions pris possession de l'île de
Walchercn, c'est-à-dire la poudre et le plomb. Les paysans étaient peu courtois et peu disposés à entrer en arrangement avec nous; et comme nous n'avions rien à leur donner en échange, nous évitions des discussions inutiles. Nous avions la vue courte , et en allant à la chasse, nous prenions souvent des dindons pour des faisans, des poules pour des perdrix, et des oies de basse-cour pour des oies sauvages.
Les paysans enfermaient leurs volailles dans leurs granges, et nous donnaient libéralement mille malédictions. Cette précaution nous coupa les vivres, et nous ne pûmes plus fourrager sans difficulté et même sans danger. Cependant je me mis en chasse un soir avec un autre midshipman, et mon fusil étant chargé à balle, je tirai, à ce que je crus, sur un daim, et je le tuai : mais en l'examinant de plus près je reconnus que c'était un veau de quatre mois. C'était une méprise qui pouvait arriver à tout le monde. Comme il était trop lourd pour l'emporter, nous le coupâmes en deux, non sur la longueur, comme le font vos stupides bouchers, mais en travers, de sorte qu'ayant lié les deux pieds de derrière, il nous fut aisé d'emporter cette moitié, suspendue à un fusil dont
je tenais la crosse et mon compagnon le canon. Nous avions eu soin d'abord de bien cacher l'autre moitié dans des broussailles, dans le dessein de revenir la prendre la nuit suivante.
Quelques midshipmen de l'autre chaloupe canonnière avaient aperçu nos opérai ions, et en vrais brigands ils résolurent de s'approprier la seconde moitié de notre veau. Mais ce manque de principes fut puni comme il méritait de l'être. Le fermier à qui le veau appartenait, s'était aperçu de sa disparition, l'avait cherché partout, et avait découvert la moitié que nous avions cachée. Il était allé chercher un détachement de soldats, et quand nos bons amis vinrent pour s'emparer des fruits de notre industrie, les soldats s'emparèrent d'eux et les conduisirent à bord du vaisseau amiral. Nous ignorions tout ce qui s'était passé, et étant arrivés un quart d'heure après, nous retrouvâmes la seconde moitié de notre veau, et nous l'emportâmes en triomphe.
En arrivant à bord, nous apprîmes que quelques midshipmen de l'autre chaloupe canonnière venaient d'être accusés devant l'amiral d'avoir tué un veau, d'en avoir emporté la moitié, et d'être revenus chercher l'autre; sec. ÉniT. i. 16
— qu'ils avaient protesté que ce n'était pas eux qui l'avaient tué, mais que, malgré leurs protestations, l'amiral les avait mis aux arrêts, et qu'il avait ordonné une perquisition à bord des deux chaloupes, pour voir si l'autre moitié du veau s'y trouvait. A l'instant même, nous mîmes les deux moitiés dans un sac, nous l'attachâmes à une corde de sonde, et nous renfonçâmes sous trois brasses d'eau. On vint faire la perquisition; on ne trouva rien, et le lendemain nous fîmes un excellent dîner en buvant au succès des armes de Sa Majesté sur mer et sur terre.
Je ne sais si je fus coupable de quelque intempérance, mais je fus attaqué de la fièvre de Walcheren, et je fus renvoyé en Angleterre sur un vaisseau de ligne. Peut-être, comme le dit Pangloss, tout était-il pour le mieux, car je sentais que je ne pouvais me défaire de mon goût pour la chasse, et il aurait été fort désagréable pour moi et pour mes amis de mettre fin à mes mémoires, dans le moment le plus intéressant, et de laisser à quelque autre le soin d'y ajouter que l'auteur avait été pendu , pour servir d'épouvantail, sous la surveillance d'un coquin de prévôt martial, uniquement pour avoir chassé sur les terres de quelque fermier de
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Waicheren. Bailleurs les Hollandais n'étaient, pas dignes d'obtenir leur liberté, puisqu'ils refusaient quelques poules et une longe de veau à ceux qui venaient les tirer d'esclavage. Et leur eau! qui jamais en a bu de pareille! Pour moi , je n'en buvais jamais que lorsque je ne pouvais avoir autre cbose. D'ailleurs qif aurions-nous pu faire dans ce pays de digues, de canaux et de marécages, privés des plaisirs de la chasse aux poules et aux veaux, ce qui fut bientôt le résultatde la reddition deFlessingue? Waicheren, avec son ophthalmie et ses fièvres, n'était plus alors un séjour qui pût convenir à un homme bien né. D'ailleurs je voyais clairement que si l'on avait jamais eu l'intention d'avancer sur Anvers, le moment en était passé; les Français nous riaient au nez, et comme je n'avais jamais aimé qu'on me rît au nez, je quittai sans regret la scène de nos chagrins et de nos malheurs.
Le vers de Voltaire, Adieu canaux, canardes et canailles, me revint à l'esprit en partant; et je retournai chez mon père pour y être soigné par ma sœur, et pour y émerveiller nos voisins du récit de nos brillans exploits.