‹ Franck MildmayChapitre 15 sur 18 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Je ne restai à la maison paternelle que le temps strictement nécessaire pour rétablir mes forces après la fièvre de cheval que j'avais rapportée de Walcheren. Mon père m'avait bien

reçu , mais il n'avait pas oublié mes escapades, ou du moins je le croyais ainsi , et une méfiance mutuelle détruisait cette intimité qui devrait toujours exister entre un père et son fils. Il en résulta que le jour de mon départ pour aller joindre une frégate dans les mers de l'Amérique septentrionale, fut un jour de joie pour moi, et n'en fut pas un de regret pour mon père.

Le vaisseau que j'allais joindre était commandé par un jeune lord , et comme les patriciens étaient plus rares alors qu'aujourd'hui dans le service de la marine , on me regarda comme particulièrement heureux d'avoir été mis sous ses ordres. Pour me rendre à ma destination , on m'assigna mon passage sur un vaisseau de ligne qui allait aux îles Bermudes. J'y trouvai une trentaine de midshipmen surnuméraires; trop nombreux pour qu'on pût nous joindre à ceux qui étaient attachés au vaisseau , on nous donna une cabine séparée.

Parmi tant déjeunes gens ayant des habitudes différentes, et arrivés à différentes époques, il était difficile d'établir une cotisation pour notre table, et nous en étions réduits presque toujours à nos rations. J'ai toujours été surpris <iu'une table de huit à douze matelots ou soldats

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de marine sache faire durer ses rations d'une semaine à l'autre, et ait encore quelque chose de reste au bout de ce temps Ii en est tout différemment des midshipmen. Ils n'ont jamais assez; ils ne sont jamais contens; plus la table est nombreuse, plus les difficultés augmentent; et si le munitionnaire est facile, ils sont toujours en dette envers lui pour des supplémens de provisions. C'est leur esprit d'insouciance et de désordre qui en est cause , et notre table de trente ne laissait rien à désirer à cet égard. Le gouvernement en était démocratique : mais le pourvoyeur était un dictateur qui abusait des pouvoirs qui lui étaient confiés, ou qu'on croyait du moins en abuser : aussi était-il destitué, ou donnait-il sa démission , tous les deux ou trois jours,

La plupart de mes compagnons étaient des jeunes gens plus anciens que moi dans le service de la marine. Ils avaient subi leur examen, et ils allaient en Amérique dans l'espoir d'obtenir leur promotion. Cependant quand ils passèrent l'inspection sur le pont, soit qu'ils parussent moins formés que moi, ou qu'ils fussent réellement moins expérimentés dans les fonctions qu'ils avaient à remplir, le fait est que le pre-

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mier lieutenant me mit à la tête d'un quart et plaça sous mes ordres plusieurs de ces aspirans. INous étions assez mal d'accord ensemble, et la cause principale en était l'insuffisance de nos rations. Tous le> jours il y avait des escarmouches à ce sujet , et quelquefois même des combats réguliers. Je n'y prenais jamais part; je restais spectateur, je faisais mes observations, et je voyais que pas un seul d'enlr'eux n'était en état de jouter contre moi.

La place de pourvoyeur n'était pas un poste envié, car elle n'offrait ni honneur ni profit. Avec les rations ordinaires, il aurait fallu être un ange pour contenter tout le monde. Leur division en autant de portions qu'il se trouvait de bouches, ne manquait jamais d'occasionner des remontrances, des reproches, et même des coups. Je ne me montrais pas querelleur, et je prenais tranquillement la. portion qui m'était donnée; mais quand on s'en fut aperçu , je vis ma portion décroître de jour en jour. Enfin notre treizième pourvoyeur ayant donné sa démission, j'offris mes services et ils furent acceptés.

Je m étais préparé à affronter les dangers et les difficultés de cette place. Dès le premier

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jour que j'entrai en fonctions, j'eus un soin tout particulier de la porlion n° i, c'est-à-dire de la mienne. Deux ou trois voix se récrièrent, et me reprochèrent de prendre la part du lion. Je leur dis que s'ils supposaient que je prendrais la peine de les servir pour rien, ils se trompaient; que la légère différence qu'ils pouvaient remarquer entre ma portion et la leur, si elle était répartie entreux tous, ne leur remplirait pas une dent creuse, et qu'une fois ma part faite, la plus stricte impartialité présiderait à la distribution des autres.

Ce discours raisonnable ne les satisfit point. Deux d'entr'eux me sommèrent de décider la question en boxant. Je leur dis de tirer au sort à qui commencerait, et je mis hors de combat en deux minutes celui que le sort avait favorisé. L'autre, me croyant épuisé de fatigue après ce premier combat, espérait remporter une victoire facile, mais il fut bientôt désabusé, et je repris ma place, vainqueur des deux champions. Le lendemain, comme nous allions nous metlre à table, je leur déclarai que j'agirais comme la veille , et tout en ôtant mon habit et mon gilet, je demandai si quelqu'un trouvait à \ redire. Personne ne répondit , et le dîner se

passa paisiblement. Je restai alors en possession du poste de pourvoyeur pendant tout le temps que je passai sur cette frégate, et j'y avais les droits les plus incontestables, — celui d'élection et celui de conquête,

A peine étions-nous en mer depuis quelques jours , que nous découvrîmes que notre premier lieutenant était un tyran détestable, un brutal, un ivrogne, un glouton, ayant un long nez rouge et un ventre énorme. Il envoyait souvent une demi douzaine de midsbipmen en même temps au haut du mât, pour la moindre vétille. Je conçus le projet d'en débarrasser le bâtiment, et j'en fis part à mes compagnons. Ils ne firent qu'en rire, mais je leur dis très-sérieusement que ce projet réussirait certainement s'ils voulaient suivre mon avis; qu'il ne s'agissait de leur part que de se conduire de manière à s'attirer le plus fréquemment possible une légère punition ou une réprimande, et qu'ensuite je leur dirais ce qu'ils devraient faire. Ils y consentirent, et pas un jour ne se passait sans que plusieurs d'entr'eux fussent condamnés à aller se percher au haut du mât, ou à faire un double quart.

Je leur dis alors d'aller se plaindre au capi-

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taine. Ils le firent, et le capitaine leur répondit que le premier lieutenant n'avait fait que son devoir. La même chose se répéta les jours suivans, et leurs plaintes n'obtinrent pas plus de succès. Enfin l'un d'eux, par mon avis, dit au capitaine : — Il est inutile de se plaindre, monsieur, vous prenez toujours le parti de M. Clewline. Il était très-vrai que le capitaine croyait devoir en général soutenir ses officiers, parce qu'il savait que, neuf fois sur dix, les midshipmen avaient tort.

Les choses continuèrent à marcher ainsi. Le capitaine écoutait les plaintes des midshipmen avec une impatience marquée; le premier lieutenant courroucé de leur conduite, redoublait de sévérité à leur égard, et cependant ils persistèrent. Un jour deux midshipmen firent semblant de se battre sur le passe-avant sous le vent. Ils furent envoyés figurer trois heures au haut du mât. Quand ils en descendirent, ils vinrent me demander ce qu'ils feraient. — Allez vous plaindre au capitaine, leur dis-je; diteslui que vous ne vous battiez pas, et que vous vouliezseulement montrer comment le premier lieutenant avait roué de coups hier soir les hommes qui déployaient les voiles de hune, et

comment il avait fendu la tête à un soldat de marine en lui donnant un coup de poing qui le fit tomber par l'écoutille. Ils le firent ; le capitaine les renvoya encore avec une réprimande, mais on crut voir qu'il commençait à penser que puisqu'on lui faisait tant de plaintes du premier lieutenant, il fallait bien que quelques-unes fussent fondées.

Enfin nous trouvâmes l'occasion de lui donner le coup de grâce. Un misérable mousse, qui avait déjà été puni cent fois pour sa malpropreté, avait été condamné au fouet par le premier lieutenant; mais cette punition lui avait été infligée si souvent qu'il y était devenu insensible, et tout le monde le savait. — Pour cette fois, s'écria le premier lieutenant en colère, je la lui ferai sentir. Il se fit apporter un vase plein de saumure, et entre chaque coup de fouet à neuf lanières que donnait le maître de manœuvre, il en aspergeait le corps du malheureux mousse. Cet acte de cruauté, si indigne d'un officier, nous fit horreur. Nous nous retirâmes tous à l'autre bout du pont, et nous poussâmes trois profonds gémissemens. Le premier lieutenant nous fit dire de nous taire, et nous recommençâmes. Furieux de cette déso-

béissance, il nous fit venir sur le gaillard d'arrière, et nous demanda pourquoi nous agissions ainsi. Jusqu'alors je m'étais contenté d'être le primum mobile, sans jouer aucun rôle dans le drame. J'avais rempli avec soin tous mes devoirs; pas une seule plainte n'avait été faite contre moi ; en me présentant alors sur la scène, je devais donc produire un effet théâtral.

Je répondis au premier lieutenant que nous avions gémi de compassion pour le pauvre enfant qui venait de subir un supplice si extraordinaire. Cette réponse augmenta sa rage, et il m'ordonna de monter au haut du mât. Je lui répondis que je ne lui obéirais qu'après avoir parlé au capitaine, qui montait en ce moment sur le pont. Je m'approchai de lui; je lui contai toute l'histoire, et j'y ajoutai le détail des actes de tyrannie de toute espèce commis par le premier lieutenant à notre égard. Je vis en un instant que la victoire était à nous. Le capitaine avait positivement défendu que la peine du fouet ou des verges fût jamais infligée sans son ordre. Le premier lieutenant lui avait désobéi; et cette circonstance , se joignant à toutes les plaintes qu'il recevait chaque jour, décida du sort de cet officier. Le capitaine me dispensa

d'aller figurer au haut du mât, descendit dans sa cabine, y manda le premier lieutenant, et lui dit qu'il lui laissait le choix , ou de quitter la frégate dans le premier port où elle entrerait, ou d'être traduit devant une cour martiale pour désobéissance. Il savait fort bien que M. Clewline n'oserait pas choisir la seconde alternative.

J'aurais dû informer le lecteur que nous avions ordre d'escorter un convoi de bâtimens marchands se rendant aux Indes Orientales , jusqu'au dixième degré de latitude septentrionale, et d'aller ensuite aux îles Bermudes. Sur les bâtimens qui ne doivent point passer la ligne, on accorde ordinairement à l'équipage un jour de saturnales, en passant sous le tropique du Capricorne. Notre capitaine ne refusait jamais à ses gens aucun amusement compatible avec la discipline et la sûreté de son navire; et comme c'était le temps des vents alises, nous n'avions pas à craindre un ouragan soudain. Je sais qu'on a souvent décrit les cérémonies qui ont lieu en passant la ligne; mais il y a différentes manières de faire et de raconter la même chose. La scène qui se passa sur notre bord offrit quelques singularités , et je suis fâché de

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dire qu'elle se termina par un événement tragique que je n'oublierai de ma vie.

Le jour indiqué, dès que les hommes de l'équipage eurent déjeûné, ils se préparèrent à jouer leur rôle en se mettant nus jusqu'à la ceinture, ne conservant que des pantalons de toile; celui qui était de vigie au haut du mât, cria qu'il voyait une espèce de barque du côté du bossoir du vent. Bientôt après, une voix inconnue venant du côté du bâton de foc, nous héla. L'officier de quart répondit, et la même voix lui ordonna de mettre en panne , attendu que Neptune allait arriver à bord. La frégate fut mise en panne avec toutes les formalités d'usage, quoiqu'elle fît sept milles par heure. Un jeune homme en habit noir, ayant des culottes à boucles, dés souliers à boucles, et les cheveux poudrés avec de la farine, monta sur le gaillard d'arrière, et s'annonça comme valet de chambre de M. Neptune, chargé de précéder son maître pour avertir le capitaine de vaisseau, qu'il allait venir lui rendre visite.

Une voile avait été étendue en travers du gaillard d'avant, et de derrière ce rideau on vit sortir Neptune avec toute sa suite, en grand costume. Le dieu était assis sur un affût de ca-

non qui lui servait de char, et qui était traîné par six grands nègres, faisant partie de l'équipage. A l'exception d'un très-petit caleçon de toile, ils étaient complètement nus, et des lignes rouges et blanches avaient été tracées sur tout leur corps. Ils tenaient en main des conques marines, dont ils tiraient de temps en temps des sons horribles. Neptune portait un masque ainsi qu'une bonne partie de sa suite, et aucun officier ne savait quel était l'homme qui représentait le dieu. Dans tous les cas, il ne manquait pas d'intelligence, et il joua fort bien son rôle. Il avait sur la tète une couronne, qui avait été fabriquée par le maître armurier du vaisseau. Il tenait de la main droite un trident sur les pointes duquel était un dauphin, qu'il avait, dit-il, harponné ce matin. Il portait une grande perruque et une longue barbe d'étoupes. La perruque était bien poudrée, et il avait le corps peint en vert et en jaune.

Neptune était suivi de toute sa cour, — un secrétaire-d'état, dont les cheveux étaient remplis de plumes des oiseaux de mer de ces latitudes, — un chirurgien avec des lancettes, une boîte de pilules, et un flacon de sels, — un barbier, avec un rasoir dont la lame avait deux

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pieds de longueur, et était un fragment d'un cercle de fer d'un tonneau, —enfin, le garçon barbier, portant un petit baril en guise de boîte à savon. Je n'en pus analyser le contenu, mais l'odeur m'assura qu'il ne sortait pas de la boutique d'un parfumeur.

Amphytrite le suivait sur un char semblable, traîné par six hommes blancs , nus comme les nègres, et dont le corps était peint en rouge et en noir. Cette déesse était représentée par un matelot d'une taille gigantesque, fort laid, et couturé de petite vérole. Il avait sur la tête un bonnet de nuit de femme, orné de brins d'herbes marines. Sa main droite tenait un harpon dont la pointe perçait un albicore. Il avait sur ses genoux le plus jeune des mousses du vaisseau, ayant une longue robe de toile à voile, et un bourrelet d'enfant sur la tête. A son cou était suspendu un épissoir en guise de hochet. A son côté était la nourrice tenant un poêlon de bouillie, dont elle lui donnait de temps en temps une cuillerée dans la cuillère à pot du cuisinier. Quatre hommes vigoureux, vêtus en naïades, marchaient à sa suite et portaient un miroir, une étrille en guise de peigne, un petit balai de bouleau , pour tenir lieu de pinceau

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