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CHAPITRE XIV

J'ai parlé dans le chapitre précédent de la rencontre que nous avions faite d'un bâtiment irlandais dont notre capitaine avait confisqué la cargaison pour l'employer aussi avantageusement pour lui que pour son pays. Un autre

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bâtiment, chargé d'une cargaison semblable, Ait arrêté à peu près à la même époque par un de nos croiseurs; et le capitaine du sloop de Sa Majesté, X Oiseau-Mouche , y choisit une quarantaine de vigoureux Irlandais pour compléter son équipage.

Pauvre mortels ! nous avons tous la vue courte; et les capitaines de vaisseaux de guerre ne sont pas exempts de cette imperfection humaine. Combien de choses se trouvent entre la coupe et la bouche ! A bord du même bâtiment se trouvaient deux jeunes Irlandaises très-jolies, appartenant à la classe de la bourgeoisie. L'une se nommait Judith, l'autre Marie, et elles allaient joindre leurs parens déjà établis aux Etats-Unis. Dès que les pauvres Irlandais eurent appris leur changement de destination, ils poussèrent des lamentations assez bruyantes pour faire enfuir les monstres de l'Océan dans leurs cavernes les plus profondes. Les cœurs des deux jeunes filles en furent déchirés, et quand les gémissemens des femmes et les cris des enfans s'y joignirent, Orphée lui-même se serait retourné pour voir ce que signifiait un tel concert.

— 0 miss Judith ! ô miss Marie! s'écrièrent

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Jes Irlandais, serez-vous assez cruelles pour nous voir entraînés sur un vaisseau de guerre sans dire un mot pour nous ! il ne faudrait qu'un mot de vos jolies bouches au capitaine, pour qu'il nous remît en iiberté.

Les jeunes filles doutaient que leurs jolies bouches eussent tant de pouvoir, cependant elles résolurent d'en faire l'épreuve. Elles demandèrent au maître de bâtiment sur lequel elles étaient, un canot pour se rendre à bord du sloop, et après avoir fait quelques additions et quelques changemens à leur toilette, elles y descendirent sans se mettre en peine si elles montraient leurs jambes, et sans s'inquiéter davantage si les rames en tombant dans l'eau faisaient rejaillir sur leur tète l'eau de la mer, ce qui dérangea certainement les boucles de leurs cheveux, mais en ajoutant à leurs joues une fraîcheur qui contribua peut-être au succès de leur entreprise.

La vue d'un cotillon en mer a quelque chose qui ne manque jamais démettre un homme de bonne humeur, pourvu que la nature l'ait jeté dans son moule ordinaire. Quand elles furent à bord de Y Oiseau-Mouche , le capitaine les reçut très-poliment, les conduisitdans sa cabine, leur

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fit servir des rafraîchissemens, et eut pour elles toutes les attentions qu'exigeaient leur sexe et leur beauté. Le capitaine était le meilleur homme qui fût au monde, et il avait deux yeux noirs étincelans qui avaient toujours l'air de rire.

— Puis-je savoir, jeunes dames, leur dit-il, ce qui me procure l'honneur de cette visite?

— Nous venons demander une grâce à Votre Honneur, répondit Judith.

— Et je suis sûre que Votre Honneur nous l'accordera, dit Marie, car il a une physionomie qui me plaît.

Flatîé sans doute du compliment de Marie, le capitaine répondit que rien ne lui faisait jamais plus de plaisir que d'obliger les dames, et que si la demande qu'elles avaient à lui faire, n'était pas absolument incompatible avec son devoir, il la leur accorderait certainement.

— Eh bien donc, dit Marie, vous me rendrez Pot Flannagan, que Votre Honneur a pris en vertu de la presse.

Le capitaine secoua la tête.

— Ce n'est pas un marin, Votre Honneur, continua-t-eîle, il a toujours vécu dans les marécages, vous n'en ferez jamais rien de bon.

Le capitaine secoua encore la tête.

— Demandez-moi tout autre chose, dit-il, et je vous l'accorderai.

— Eh bien, reprit Marie, rendez-nous Félim O'Shanghnessy.

Le capitaine fut également inflexible.

— Allons, allons, dit Judith, ce n'est pas le moment de s'arrêter à des bagatelles. Rendezmoi Pot Flannagan, Votre Honneur, et je vous donnerai un baiser.

— Et je vous en donnerai un autre pour Félim, dit Marie.

Elles étaient assises de chaque côté du capitaine, dont la tête tournaitcommeune girouette pendant un ouragan. 11 ne se sentait pas en état de leur résister davantage, et l'on voyait dans ses yeux qu'il allait céder. Les deux jeunes filles virent que la victoire était pour elles. Un des lords de l'océan allait baisser pavillon devant la beauté. Judith appliqua un baiser sur la joue droite, Marie en fit autant à la gauche; le capitaine était le plus heureux des mortels.

— Eh bien , dit-il , vous garderez vos deux hommes, et je vais envoyer prendre les autres, car je suis pressé de mettre à la voile.

— De mettre à la voile! s'écria Judith. Est-

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ce que vous comptez emmener avec vous ces pauvres créatures?

— Nous vous les paierons le même prix que les deux autres, Votre honneur, dit Marie.

Je n'entrerai pas dans le détail de tous les baisers que le capitaine reçut des deux jolies Irlandaises. Si tels sont les profits d'un capitaine , qui ne voudrait l'être? Il me suffit de dire qu'elles rachetèrent ainsi tous leurs compatriotes , et qu'elles s'en retournèrent en triomphe. Cette histoire se répandit à Halifax , mais l'amiral dit seulement qu'il regrettait de ne pas avoir été à la place du capitaine. Le capitaine, qui avait autant de bravoure que de bonté, obtint bientôt de l'avancement. Je ne veux pourtant pas dire que ce fut pour cette affaire, car on doit convenir qu'il avait assuyé une défaite. Le lordchancelier d'Angleterre, qui était son ami, lui dit un jourà ce sujet, qu'il riait toujours quand il voyait stipuler dans un contrat de mariage , qu'une somme serait annuellement à la disposition de la femme pour ses épingles, attendu que le mari s'en emparait ordinairement par des coups ou des baisers; mais que, dans tout le cours de sa pratique, il n'avait encore vu

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qu'un seul capitaine qui se fût laissé cajoler au point de donner quarante de ses hommes pour autant de baisers de deux jeunes fdles. Après cela, qui ne s'écrierait pas : Erin go bragh ( i ) !

Nous reçûmes ordre de nous rendre aux îles Bermudes, et nous sortîmes du port avec un bon vent du nord-ouest. Cette brise fraîchit, passa au sud-est, et souffla avec quelque violence; mais un calme plat ne tarda pas à y succéder. Vers onze heures, le ciel commença à se couvrir de nuages qui s'épaissirent à un tel point, que bien avant midi il régnait une obscurité de mauvais augure. Les mouettes volaient autour du vaisseau, et semblaient par leurs cris lugubres, vouloir nous annoncer l'ouragan , aux symptômes duquel on ne pouvait se méprendre. Nous carguâmes nos voiles et nous prîmes toutes les mesures possibles pour faire face à la tempête. Elle commença à midi avec une violence subite et terrible, qui étonna les plus vieux et les plus expérimentés de nos matelots.

Le vent venait du nord-ouest, et il était si

(l) Mots irlandais, équivalant à « vive l'Irlande! »

(Note du Traducteur.) SEC. ÉDIT. I. 19

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violent, qu'au premier instant où il frappa la frégate, elle donna à la bande, et ses canons du côté sous le vent touchèrent l'eau. Tout fut en confusion dans l'intérieur, tous les objets qui n'étaient pas fermement attachés furent jetés du même côté. Mais ce fut encore bien pis sur le pont : le mât d'artimon , le grand et le petit mât de hune furent renversés, mais le bruit du vent était si terrible , que nous n'entendîmes pas celui de leur chute, et quoique je fusse près du mât d'artimon^ je ne m'aperçus qu'il avait été renversé que lorsque je me retournai. Le vent coupait le haut des vagues qu'il soulevait, et les faisait retomber sur nous en pluie et en écume. Nos voiles d'étai furent déchirées en lambeaux. Le capitaine, les officiers et les matelots se regardaient les uns les autres, et attendaient l'événement avec consternation.

La frégate était tellement couchée à bâbord , que l'eau pénétrait de force par les sabords des canons, elle entrait par les écoutilles, que nous n'avions pas eu le temps de fermer, et avant que nous eussions pu le faire, le premier pont était inondé, et l'on voyait flotter en désordre les caisses et les hamacs. Les vaches, les moulons,

les cochons, les poulets , tout fut entraîné par les vagues. On ne pouvait plus donner aucun ordre, car nulle voix ne pouvait se faire entendre. Il n'y avait plus de discipline; nous étions tous égaux , le capitaine et le dernier mousse se tenaient à la même corde.

Un matelot, rampant sur ses mains et ses genoux , arriva sur le gaillard d'arrière et en criant à l'oreille du capitaine, parvint à lui faire entendre qu'une des ancres était tombée à la dérive, et était suspendue par son câble sous la proue. La laisser dans cette situation , c'était la destruction certaine du navire, et je reçus ordre d'aller sur l'avan! pour faire couper le câble. Mais le vent et la mer avaient tellement augmenté de fureur, qu'il était impossible de leur faire face. Je fus jeté contre le canot, oblige de retourner, non sans peine , sur Je gaillard d'arrière , et me mettant à la nage j'arrivai sur l'avant, et je donnai les ordres nécessaires, qu'on ne put exécuter qu'avec la plus grande difficulté.

Sur le gaillard d'avant , je trouvai les plus vieux et les meilleurs matelots se tenant aux agrès, et se lamentant comme des enfans. J'en fus surpris, et je ne fus pas peu fier d'être à l'a-

bri d'une telle faiblesse. Je n'ignorais pourtant pas quel danger nous courions, quand jevoyais mes officiers supérieurs livrés à l'inquiétude, et il était évident que, si la frégate ne se redressait pas très-promptement, nous ne pouvions éviter de couler à fond; car, en dépit de nos précautions, l'eau augmentait encore sur le premier pont. Je regagnai à la nage le gaillard d'arrière, où le capitaine lui-même était à la roue avec les plus vigoureux marins. Mais la mer donnait de tels chocs au gouvernail , qu'ils pouvaient à peine se maintenir sur leurs jambes. Les canons du gaillard d'arrière sous le vent étaient dans l'eau ; il fut proposé de les jeter à la mer. L'entreprise était difficile et dangereuse, mais il y allait de la vie ou de la mort, et nous y réussîmes. Nous n'en retirâmes aucun avantage, la frégate ne se redressa point, et nous entendîmes quelques voix s'écrier : — En prières! en prières! nous sommes perdus!

Le màt de misaine et le grand mât étaient encore debout, mais chargés de la masse énorme de leurs agrès brisés. Les dégager d'un poids qui menaçait de les entraîner, était l'objet de tous les désirs, mais on pouvait à peine l'es-

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pérer. Le danger de faire monter quelqu'un sur ces mâts était si évident, que le capitaine ne pouvait se résoudre à en donner l'ordre à personne. Il fit assembler tout l'équipage près du gaillard d'arrière, et moitié par ses gestes, moitié en criant, il fit comprendre qu'à moins que le grand mât ne fût délivré sur-le-champ du poids qui l'entraînait, la frégate allait couler à fond, et qu'il désirait savoir si quelqu'un voulait se dévouer pour en faire la tentative.

En ce moment, chaque vague semblait produire un effet plus fatal sur le bâtiment. Il s'enfonçait rapidement entr'elles, mais il se relevait lentement et avec peine. Il était comme une noble forteresse battue en brèche, et sur le point de céder à une force supérieure. Nos hommes étaient stupéfaits, et je ne doute pas que, si on leur en eût laissé la possibilité, la plupart ne se fussent enivrés pour attendre la mort. A chaque embardée, le grand mât semblait faire les plus violens efforts pour se séparer du navire; les haubans du côté du vent devenaient comme des barres de fer, tandis que ceux sous le vent pendaient en demi -cercle, ou frappaient violemment contre le mât, comme pour en accélérer la chute. On s'attendait à chaque ins-

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tant à le voir tomber, et briser un côté du bâtiment. Cependant personne ne se présentait pour aller couper les restes du grand mât de hune et de la grande vergue qui demeuraient suspendus au grand mât, et qui étaient chargés de tout le poids du petit mât de hune et de sa vergue. La stupeur était générale, et chacun garda le silence.

J'avoue que j'éprouvai un mouvement secret de plaisir en voyant un danger que personne n'osait braver. J'attendis quelques secondes pour voir s'il se présenterait un volontaire, et s'il s'en fût présenté un, je serais devenu son ennemi, car il m'aurait dérobé le plaisir de satisfaire ma passion favorite, l'orgueil — un orgueil sans bornes. J'avais souvent bravé les dangers avec les autres; j'avais été le premier à m'y exposer, mais faire ce qu'aucun homme de l'équipage d'une frégate n'osait entreprendre, c'était m'éleveràun degré de supériorité que je n'avais pas encore songé à atteindre. Saisissant une hache ayant un bon tranchant, je fis signe au capitaine que j'allais tenter l'entreprise. Je montai par les manœuvres au vent; quatre à cinq braves matelots en firent autant, car quand un officier montre le chemin.

il se trouve toujours des braves pour le suivre.

Les secousses des manœuvres furent sur le point de nous renverser, et nous fûmes obligés de nous accrocher aux haubans par les bras et les jambes. Le capitaine, les officiers et tout l'équipage nous regardaient monter avec la plus vive inquiétude, et se flattaient à peine que nous pussions réussir. Le dangerdiminua quand nous fûmes arrivés au.trelingage des haubans sous la hune , parce que nous avions de quoi appuyer le pied. Nous nous partageâmes l'ouvrage. Quelques-uns se chargèrent de couper les lanières des manœuvres du grand mât de hune, et moi je me chargeai des fausses drisses de la grande vergue. Le premier coup de hache que nous donnâmes fut suivi d'acclamations qui nous encouragèrent, et enfin le poids immense suspendu au grand mât, tomba avec fracas sur le plat bord. La frégate fut soulagée sur-le-champ, elle se redressa, et nous descendîmes au milieu des applaudissemens et des félicitations de tout l'équipage.

Ce fut le plus beau moment de ma vie, et je n'aurais changé pour rien au monde la satisfaction qne j'éprouvai quand je remis le pied sur le gaillard d'arrière. Le sourire de satis-

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faction du capitaine, — la manière cordiale dont il me serra la main, — les complimens qu'il me fit sur ma conduite , — les éloges des officiers, — l'enthousiasme de tout l'équipage, tout cela était certainement quelque chose, mais ce n'était rien auprès de la jouissance intérieure que me procurait mon orgueil satisfait, — passion tellement identifiée en moi, qu'on n'aurait pu l'extirper de mon cœur sans changer toute mon organisation.

Les ouragans sont rarement de longue durée. Celui que je viens de décrire se changea en un vent très-fort, mais qui nous parut un temps superbe après ce que nous venions d'essuyer. Nous nous mîmes à l'ouvrage pour réparer nos avaries les plus pressantes. Nous plaçâmes des mâts de rechange, et au bout de quelques jours nous arrivâmes encore une fois à Halifax. On y avait éprouvé l'ouragan dans toute sa force, et nos amis avaient conçu des alarmes pour notre sûreté: aussi nous reçurentils à bras ouverts. Je fus pourtant obligé de rester à bord quelques jours, par suite des contusions que j'avais reçues aux bras et aux jambes en montant au grand mât pendant l'ouragan .

Je n'étais que depuis quelques jours à Halifax , quand je remarquai un changement soudain dans la conduite du capitaineà mon égard. Je n'ai jamais pu savoir exactement quelle en était la cause, quoique je me fusse ouvert moimême le champ de conjectures. Je dois avouer avec regret , que , malgré ses bontés constantes pour moi , et malgré le respect véritable que j'avais pour lui, il m'était arrivé de faire rire à ses dépens. Mais il avait l'esprit trop bien fait et le cœur trop bon pour s'offenser sérieusement de ce qui n'était qu'une légèreté de jeunesse, et son ressentiment, en de pareilles occasions, ne durait jamais plus de cinq minutes.

Le fait est que lord Edouard portait habituellement des pantalons bleus d'une largeur trèsremarquable. Croyait-il par là se donner un air plus marin, ou son tailleur avait-il ses raisons pour lui fournir une telle surabondance d'étoffe, c'est ce que je ne saurais dire; mais, quelque ample que fût le ban de Sa Seigneurie à la ceinture et au-dessous , cette partie essentielle de la draperie qui le couvrait l'était encore davantage, et elle aurait pu contenir deux fois autant de chair humaine, quoique celle qui s'y trouvait fût déjà bien honnête.

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Un proverbe très -sage dit qu' « un point fait à temps en épargne neuf. » Mais on fait peu d'attention aujourd'hui à cet adage, ainsi qu'à beaucoup d'autres non moins utiles. Ce fut ce qui arriva à mon capitaine. La couture du milieu du derrière de son pantalon s'était malheureusement décousue, et il n'avait pas songé à faire réparer cette brèche. L'ouragan, quand il arriva, chercha querelle à tout ce qu'il rencontra, et l'innocent pantalon de lord Edouard fut une des victimes de ses déprédations. L'impétueux Borée y entra, de force ouverte, parla couture décousue et gonfla le pantalon comme les joues d'un trompette. L'étoffe de laine fabriquée dans le comté d'York, ne put résistera la pression de l'air; elle se déchira en rubans, et flagella la partie qu'elle était destinée à couvrir. Le temps était si chaud que le capitaine s'était dispensé de mettre un caleçon. 11 ne lui resta donc d'autre défense que sa chemise, et comme elle était vieille , le vent la mit aussi en lambeaux. En un mot, mettez sur les épaules de la statue du gladiateur qui est dans Hyde- Parc, une jaquette de marin, et vous aurez un portait fidèle de lord Edouard pendant l'ouragan.

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Cette situation n'était pas très-agréable, mais dans un pareil moment de péril, le capitaine ne pouvait quitter le pont pour aller changer de coslume, et ce n'en était guère la peine quand on s'attendait à chaque instant à couler à fond. A peine y peusa-t-on dans le moment; mais, quand ledanger fut passé, on en fit un sujet de plaisanteries, et un jour que j'amusais une nombreuse compagnie à Halifax du récit de cette aventure , lord Edouard arriva. Il vit que chacun riait, il remarqua que tout en riant chacun jetait sur lui un coup d'œil à la dérobée; il découvrit le sujet de la gaîté générale, et comme j'étais le seul membre de l'équipage qui fût dans cette société, il ne put douter que ce ne fût moi qui l'eus mis sur le tapis. Son front se couvrit d'un nuage, mais le beau temps reparut presque aussitôt, et je ne puis croire que telle ait été la cause de son changement de conduite à mon égard. Je sais que c'est uu crime pour un midshipman de regarder de travers le chien de son capitaine, à plus forte raison de rire aux dépens de son capitaine, en quelque circonstance que ce soit; mais je sais que lord Edouard avait trop de bon sens pour s'offenser d'une pareille bagatelle. Je crois plutôt que le

premier lieutenant et quelques autres officiers désiraient que je quittasse la frégate parce que j'étais trop aimé des matelots, et peut-être avaient-ils raison , car quand un officier de grade inférieur acquiert trop de popularité dans l'équipage, il arrive souvent que la discipline en souffre. Quoi qu'il en soit, lord Edouard me dit un jour que le capitaine d'une frégate plus grande que la sienne désirait m'avoir sur son bord Je compris ce que cela voulait dire, et j'acceptai sur-le-champ. Nous nous quittâmes bons amis, et je ne penserai jamais à lui qu'avec respect et .reconnaissance.

Mon nouveau capitaine était un homme tout différent. Il était fort instruit, avait été bien élevé, et ses manières étaient distinguées. Il vivait en ami avec tous ses officiers, sa bibliothèque était à leur service. Une petite pièce, servant d'antichambre à sa cabine, et où étaient ses livres, leur était toujours ouverte. C'était le cabinet d'étude des midshipmen. Il était excellent dessinateur, et je fus heureux de mettre à profit ses leçons.

Peu de jours après que je fus arrivé sur son bord, nous reçûmes ordre de mettre à la voile pour Québec. Nous remontâmes le majestueux

fleuve de Saint-Laurent, après avoir passé en vue de l'île de l'Assomption ou d'Anticosla, et nous jetâmes l'ancre à la hauteur du cap du Diamant, qui sépare le Saint-Laurent de la petite rivière de Saint-Charles. La continuation de ce cap, en s'éloignant, forme les hauteurs d'Abraham, où l'immortel Wolfe défit Montcalm en ij^(), et où les deux généraux terminèrent leur carrière glorieuse sur le champ de bataille. La ville, située à l'extrémité du cap, offre un aspect pittoresque. Les maisons et les églises sont en général couvertes en étain, pour prévenir les conflagrations qui avaient lieu fréquemment quand elles l'étaient en bois ou en chaume. Quand les rayons du soleil tombent sur ces toits , ils ont l'air d'être d'argent.

Un des principaux motifs qui nous avaient fait envoyer à Québec, était de procurer à l'escadre, par le moyen de la presse, des hommes dont elle avait grand besoin. Les rïiatelots et les soldats de marine furent secrètement formés en détachemens de presse, et l'on en mit un sous mes ordres. Les officiers se rendirent à terre déguisés, après être convenus de signaux et de lieux de rendez-vous; et quelques matelots sur qui nous pouvions compter, furent chargés de

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jouer le rôle de ces oiseaux apprivoisés dont on se sert pour en prendre d'autres. Ils se donnaient comme appartenant à des bâtimens marchands dont ils disaient que leur officier était le maître, et engageaient leurs dupes à s'enrôler pour reconduire le navire en Angleterre,moyennant dix gallons de rum et trois cents dollars. Nous nous procurâmes un assez bon nombre d'hommes de cette manière, et ils ne reconnaissaient qu'ils avaient été trompés que lorquils se trouvaient à bord de la frégate. Alors, c'étaient des juremens et des exécrations dont on peut se faire une idée, mais que nous nous dispenserons de rapporter.

Il peut être à propos d'expliquer ici que les bâtimens qui font le commerce des bois de construction , arrivent au mois de juin , aussitôt que la rivière est débarrassée des glaces, et s'ils ne repartent pas avant la fin d'octobre, ils courent grand risque d'être arrêtés par les glaces, d'avoir à passer l'hiver sur le Saint-Laurent, et de perdre ainsi sept à huit mois. Bien instruits de toutes ces circonstances, la plupart des matelots désertent en arrivant et se cachent à l'aide d'un de ces gens qu'on appelle « facteurs. » Ceux-ci les nourrissent, et lorsqu'un bâtiment

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veut partir et a besoin d'hommes, ils leur en fournissent à un prix avantageux pour le matelot, et moyennant une bonne récompense pour eux-mêmes.

Nos instructions étaient de ne pas prendre d'hommes à bord des bâtimens marchands, mais de les chercher dans les maisons de ces facteurs. C'était pour nous une source d'amusement et d'aventures singulières ; car leur adresse à se cacher ne pouvait être égalée que par celle que nous mettions à !es découvrir. Les celliers et les greniers étaient des expédiens trop usés et aucun n'y avait recours; mais nous en trouvions dans l'intérieur des meules de foin, dans les clochers des églises, dans des souterrains creusés sous des foyers où le feu était allumé : nous en trouvâmes quelques-uns fort bien vêtus, attablés avec des gens fort au-dessus d'eux, et qui voulaient les favoriser. Les informations que nous prenions nous aidaient à découvrir ces ruses très -excusables.

Ayant entendu dire qu'un de ces facteurs, demeurant à quinze milles de Québec, avait chez lui quelques excellens matelots, je m'y rendis au point du jour avec mon détachement, et après de longues et inutiles recherches, je les

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découvris perchés sur les solives d'un bâtiment isolé qui ne servait qu'à enfumer du cochon. Les feux étaient allumés, la chambre était remplie d'une épaisse fumée, et il était difficile de croire que des hommes pussent exister dans une telle atmosphère. Nous allions nous retirer, quand l'un d'eux toussa. Les autres se mirent à jurer contre lui, et tous descendirent. Nous coupâmes sur-le-champ la ceinture de leurs pantalons par derrière, pour les empêcher de s'enfuir, précaution qu'il ne faut jamais oublier. Nous nous mîmes ensuite avec eux dans le charriot du facteur et nous le forçâmes de nous conduire à Québec. Les hommes que nous venions de capturer, furent les premiers à rire et à plaisanter de leur aventure. J'étais surpris de voir avec quelle facilité ils prenaient leur parti; mais peut-être l'idée de la guerre qui s'approchait contre les Yankees, les disposait à servir plus volontiers dans la marine royale. Je devins ainsi plein d'ardeur pour la chasse aux hommes, quoiqu'en y réfléchissant de sangfroid depuis ce temps, je me sois convaincu que c'est une mesure cruelle, injuste et absurde, puisqu'elle tend à inspirer de l'éloignement pour le service du pays. Mais je n'ai pas dessein

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d'écrire un traité sur la presse. A cette époque je m'inquiétais fort peu de la liberté des sujets, pourvu que mon vaisseau eût le nombre d'hommes nécessaire pour figurer honorablement dans les scènes de meurtre légal qui allaient avoir lieu.

Un marchand de Québec m'avait insulté en refusant d'escompter une traite sur mon père, que je lui avais présentée parce que je ne pouvais lui payer autrement quelques objets que je voulais lui acheter. Il me la rendit avec un air de dédain , en me disant que les traites de midshipmen n'étaient pas du bon papier. Je jurai de me venger, et voici comment je m'y pris.

Je me fis donner par un autre midshipman une déclaration par écrit portant qu'il avait lieu de croire que quelques matelots étaient cachés dans la maison de ce marchand. Je la montrai à mon capitaine qui me donna ordre de remplir mon devoir par tous les moyens de droit, en faisant une perquisition chez ce marchand. Je me rendis chez lui avec mon détachement à une heure du matin, et nous frappâmes à la porte à coups redoublés en demandant au nom du roi qu'on nous ouvrît. On refusa d'obéir ; nous enfonçâmes la porte, et nous nous répandîmes

dans toute ia maison comme une nuée de sauterelles. Greniers, celliers, chambres à coucher des servantes et des dames, nous visitâmes tout et nous mîmes tout en confusion. Enfin nous trouvâmes les deux fils du marchand, et je leur ordonnai de se lever et de nous suivre, feignant de croire qu'ils étaient des matelots cachés.

Dès que le vieux marchand me vit, il me reconnut et se douta de la vérité. Je lui montrai mon ordre de perquisition , et je lui demandai si c'était « du bon papier ».

Après avoir visité jusqu'au dernier recoin de la maison , nous partîmes enfin, lui laissant ses deux fils à demi morts de peur.

Le lendemain matin, il alla porter plainte contre moi au gouverneur; mais on avait reçu la veille des dépêches d'Albany annonçant que le président des Etats-Unis avait déclaré la guerre à l'Angleterre , et nous mîmes sur-lechamp à la voile pour descendre le fleuve de Saint-Laurent.

En arrivant à Halifax, nous reçûmes ordre de nous mettre en mer, « pour couler à fond , brûler et détruire. » Nous voguâmes vers la baie de Boston, et en y entrant, nous aperçûmes dix à douze bâtimens. Celui dont nous

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étions le plus près, était un brick. Le capitaine fit mettre un canot en mer et m'en donna le commandement. Pendant que la frégate poursuivait les autres navires, je montai à bord du brick. Le capitaine était assis sur une cage à poulets, et il ne daigna ni se lever ni me saluer quand j'arrivai près de lui.

— Je suppose que vous êtes Anglais ? me dif-il.

— Je le suppose aussi, répondis-je en imitant son style et son accent.

— J'avais dans l'idée que nous ne serions pas long-temps sans voir quelqu'un des serpens de l'ancien pays. — Je ne vous offense pas, j'espère?

— Pas le moins du monde. Mais d'où venezvous, et où allez-vous?

— Nous venons de Smyrne, et nous allons à Boston , où j'espère , Dieu aidant , que nous arriverons demain matin.

Cette réponse me fit voir qu'il n'avait pas encore appris la déclaration de guerre, et je résolus de m'amuserun instant avant de lui annoncer cette fatale nouvelle.

— Puis-je vous demander en quoi consiste votre cargaison? votre bâtiment n'a pas l'air très-chargé.

— Il lest suffisamment, je suppose. Nous avons de l'huile douce, des raisins secs et ce que nous appelons des idées.

— Des idées? je ne me fais pas une idée de ce que vous appelez ainsi.

— Des idées, voyez-vous, c'est ce que nous appelons un peu de tout. Ainsi nous avons un peu d'amandes douces, un peu de soieries, un peu d'opium. Les uns aiment une chose, les autres une autre, vous savez. — Et il y en a qui aiment les dollars.

— Et quelle était votre cargaison en partant?

— Du poisson salé, de la farine et du tabac.

— Et c'est là tout ce que vous rapportez en retour? Je croyais que le commerce de Smyrne était une fort bonne chose.

— Vous ne vous trompez pas, à ce que je suppose. Indépendamment des marchandises, trente mille dollars dans la cabine ne sont pas une mauvaise chose.

— Je le suppose aussi. Je suis charmé d'apprendre que vous avez des dollars à bord.

— Qu'est-ce que cela vous fait? il ne vous en tombera pas un dans la poche, je suppose.

— Il y en tombera plus que vous ne le pensez. — Ne savez-vous pas encore la nouvelle: '

Cette question fît changer de visage le pauvre homme, et il devint tout à coup comme s'il avait la jaunisse. — Quelle nouvelle? demandat-il avec un tremblement dans la voix.

— Seulement que M. Madison , votre président, a jugé à propos de déclarer la guerre à l'Angleterre.

— Vous voulez plaisanter, je suppose.

— Je vous parle très-sérieusement, et je vous déclare en outre que ce bâtiment est une prise de la frégate de Sa Majesté Britannique que vous voyez là-bas.

— En ce cas, je suis un homme ruiné! dit-il en poussant un profond soupir. Je regrette seulement de ne pas avoir entendu parler plus tôt de cette guerre, j'ai sur le pont deux jolis petits canons, et vous ne m'auriez pas eu à bon marché, je suppose.

Je souris en l'entendant parler de résister à une frégate de cinquante canons; mais le laissant jouir de l'idée de sa vaillance, je lui demandai s'il n'avait rien à nous donner à boire, attendu qu'il faisait très-chaud.

— Non, répondit-il avec humeur; je n'ai rien, et quand même...

— Allons, allons, lui dis-je, songez que vous

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êtes ma prise. La civilité ne coûte rien, et elle \ieul être bien payée.

— Vous avez raison, répondit le capitaine, qui se trouva touché dans sa partie sensible. Holà, mousse! apportez-nous des verres et quelques bouteilles de Madère. Et peut-être ce jeune officier aime-t-il les longs bouchons, apportez-nous aussi du Bordeaux.

Le mousse obéit, et le vin arriva très-promptement. Pendant cette conversation, la frégate donnait chasse, mettait des canots en mer, et prenait autant de bâtimens marchands qu'elle pouvait en atteindre. Je fis déployer toutes les voiles du brick pour aller la rejoindre.

— Puis-j'e vous offrir quelque chose à manger? me dit le capitaine; vous n'avez pas dîné, je suppose; car il n'est pas encore midi.

J'acceptai son offre en le remerciant, et il descendit à la hâte dans sa cabine pour donner ses ordres, me dit-il, mais plutôt, je crois, pour rendre quelques objets invisibles à mes yeux; et dans le fait, il y eut un sac de dollars que nous ne pûmes trouver. Quelques instans après il vint me rejoindre, et Ton ne tarda pas à nous avertir que le dîner était prêt. Une volaille rôtie et un jambon ne déplaisent jamais à

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un midshipman, et j'y fis grand honneur. Quelques verres de Madère me mirent en gaîté.

— Allons, capitaine, m'écriai-je , buvons à une guerre longue et profitable.

— Maudit soit le butor qui ne répondrait pas amen ! — Mais où avez-vous dessein de me conduire? à Halifax, je suppose. Ne me laisserezvous pas mes nippes et ma pacotille?

— Tout ce qui vous appartient personnellement vous sera laissé. Mais votre bâtiment et sa cargaison sont à nous.

— Bien, bien, je sais cela. Mais si vous vous conduisez bien à mon égard, vous verrez que je ne serai pas ingrat. Donnez-moi seulement votre parole que j'aurai tout ce qui m'appartient , et je vous dirai quelque chose qui pourra vous être utile.

Lorsque je lui en eus fait la promesse solennelle, il prit son télescope et me fit voir un grand bâtiment qui entrait dans la baie. Il me dit qu'il venait de Smyrne, qu'il était commandé par un de ses concitoyens, qu'il allait à Boston, et qu'il était richement chargé. Je lui tournai le dos avec mépris, mais, comme il n'y avait pas un moment à perdre, je fis un signal à la frégate, et elle mit en panne pour mattendre.

Dès que je fus à bord , je rendis compte au ca^ pitaine de ce que je venais d'apprendre et de la promesse que j'avais faite, et qu'il approuva. Il envoya sur-le-champ un équipage sur la prise , en fit sortir les prisonniers, et donna la chasse au bâtiment qui m'avait été indiqué, et qui fut pris à neuf heures du soir.

J'ai rapporté ce qui m'est arrivé, mais il ne faut pas en conclure qu'on trouve souvent dans les Américains tant de perfidie et d'égoïsme. Lorsque je fis mes adieux au capitaine du brick, il me dit : Je crois que j'équiperai un corsaire pour prendre quelques-uns de vos bâtimens marchands.

— Prenez garde de ne pas être pris vousmême, car vous passeriez le temps peu agréablement à bord d'un de nos bâtimens qui servent de prison. Tout cela est votre faute, messieurs les Yankees. Vous nous avez cherché une querelle d'Allemand pour plaire à Bonaparte, et il vous crachera à la figure quand il n'aura plus besoin de vous. Pourquoi votre président a-t-il déclaré la guerre à votre mère- patrie?

— Mère-patrie ! damnation ! vous voulez dire belle-mère, je suppose.

Le bâtiment qu'il nous avait indiqué fut la

huitième et dernière prise que nous fîmes ce soir-là. Il se trouvait dans le nombre un brick qui était sur son lest. Nous y fîmes passer tous nos prisonniers, à qui nous laissâmes tout ce qui leur appartenait personnellement, et nous les laissâmes libres de retourner chez eux. J'espérais qu'il me serait permis de conduire ma prise à Halifax, mais le capitaine jugea à propos de me garder avec lui. Pendant notre croisière, qui dura deux mois, nous prîmes quelques corsaires. Nous brûlâmes les uns, et nous coulâmes les autres à fond.

Un jour que nous avions bord à bord un de ces bâti mens corsaires que nous avions pris, nous y mîmes le feu fort imprudemment, après en avoir retiré tout ce qui en valait la peine, parce que nous voulions donner la chasse à un autre navire, et que nous aurions perdu du temps à mettre un canot en mer pour faire cette opération. Les flammes éclatèrent beaucoup plus tôt que nous ne l'avions cru possible, et nous craignîmes quelques instans qu'elles ne se communiquassent à la frégate. Heureusement nous avions vent arrière, et nous fûmes bientôt hors de danger.

Notre croisière étant terminée, je demandai

la permission de retourner en Angleterre pour y passer mon examen; le temps de mon service comme midshipman était sur le point d'expirer. On m'engagea à rester, et à attendre une chance de promotion à bord du vaisseau amiral; mais j'avais plus de motifs que je ne désirais en donner pour préférer de passer mon examen dans un port d'Angleterre. Enfin j'obtins mon congé, et la permission de partir. Le lecteur me fera sans doute l'honneur de croire que j'avais écrit quelques douzaines de lettres à Eugénie , dont la jeunesse et la beauté avaient entretenu mon amour pour elle, sans aucun refroidissement. Mon père m'avait aussi, dans quelques-unes de ses lettres, parlé d'Emilie Somerville, que j'aimais aussi , mais d'une flamme plus pure et plus céleste. Elle était mon soleil, et Eugénie était ma lune.

Mon père, dans la dernière lettre que j'avais reçue de lui , m'avait engagé à revenir en Angleterre, désirant me présenter à quelques personnages importans qui pouvaient accélérer mon avancement dans le service. Cet avis était bon, et comme il s'accordait avec mes vues, je le suivis. Mon capitaine daigna médire qu'il était fâché de me perdre, et je reçus l'adieu le plus

cordial de tous les officiers et de mes compagnons.

Après une traversée de six semaines, j'arrivai àPlymouth, et je finissais précisément alors ma sixième année de service comme midshipman.

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