‹ Franck MildmayChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il y a certains événemens dans notre vie que Moore décrit poétiquement comme « des tapis de verdure dans les déserts de la mémoire ». De ce genre est l'émotion qu'on éprouve quand ou

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obtient, après de longs efforts, l'objet de son amour ou de son ambition; et quand bien même la possession ou des circonstances subséquentes nous auraient prouvé que nous nous étions exagéré le plaisir de la jouissance, quand même l'expérience nous aurait démontré que « tout est vanité », notre cœur n'en palpite pas moins quand notre souvenir se reporte sur le temps où nous jouissions du présent, et où ce bel âge de la jeunesse l'embellissait de vives et brillantes couleurs. Mais c'est ce que la jeunesse seule peut sentir; la vieillesse regarde l'avenir avec doute et méfiance, et le passé avec chagrin et regret.

Un de ces jours marqués en lettres d'or sur le calendrier de ma vie fut celui où je mis pour la première fois l'uniforme de midshipman. Je ne pourrais peindre de quelle joie, de quelle extase j'étais transporté. J'avais quitté l'école et le costume d'écolier, j étais sorti de ma torpeur, et comme la chrysalide, j'étais devenu papillon. Je faisais l'essai de mes ailes; je me sentais libre de parcourir les vastes domaines de la nature, sans avoir à craindre ni païens, ni maîtres d'école , et mon cœur bondissai t d'allégresse en songeant que j'étais désormais mon maître. Cette attente devait être déçue comme le sont la plu-

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part de nos espérances. Il est vrai que clans nia jeunesse j'ai eu des instans de bonheur, si l'on peut leur donner ce nom, mais je les ai payés bien cher ensuite. Même la faible portion de félicité qui me tomba en partage, dans cette soirée mémorable, fut de bien courte durée, et fut bientôt suivie de grands chagrins.

J'avais mis mon bel uniforme, mon poignard était passé dans ma ceinture; un chapeau à cornes, d'une grandeur énorme, était enfoncé sur ma tête, et je fus très-satisfait de ma personne, quand je jetai un coup d'œil sur un miroir. Je sonnai la chambrière, sous prétexte de lui dire de faire ma chambre, mais, dans le fait, pour lui fournir l'occasion de m'admirer et de me complimenter. Elle fut assez snge pour le faire, et je fus assez fou pour lui donner une demi-couronne et pour l'embrasser, car je me sentais tout cà coup devenu homme, Le garçon, à qui la chambrière avait sans doute raconté ce qui venait de se passer, trouva bientôt un motif pour arriver aussi dans ma chambre, me fît les mêmes complimens, et en fut récompensé de la même manière, à l'exception du baiser. J'écoutais leurs beaux discours comme s'ils eussent été des articles de foi. J'étais un goujon , et j'avais

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affaire à des requins ; j'aurais sans doute été assailli par d'autres, car je les entendis appeler la cuisinière et le garçon d'écurie, bien certainement pour qu'ils vinssent à leur tour rendre ma bourse plus légère.

Mais je ne les attendis pas, j'étais trop pressé d'aller rendre visite à mon capitaine et de voir mon vaisseau. Je descendis rapidement l'escalier, et en un clin d'œil j'étais en chemin pour Stonehouse. Ma vanité y reçut un autre tribut : un recrue de marine porta la main à son front en passantdevant moi. Je lui ôtai mon chapeau, et je continuai mon chemin d'un air d'importance. J'avoue qu'une réflexion me mortifia. — Les naturels du pays ne semblaient pas m'admirer à beaucoup près autant que je m'admirais moi-même. Il ne me vint pas alors à l'esprit que les midshipmen étaient en aussi grand nombre à Plymoulh que les négrillons à Port- Royal dans la Jamaïque, quoique les premiers ne soient peut-être pas d'un aussi grand prix que les seconds aux yeux de leurs maîtres. Je ne blesserai pas la délicatesse de mes belles lectrices en rapportant les propos dont je fus assailli par les dames de North -Corner et de Fore-Street, quand je défilai devant elles,

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Quelque peu instruit que je fusse sur bien des points, et certainement sur celui-là, elles me parurent extrêmement mal élevées.

J'échappai à ces syrènes sans être lié à un mât comme Ulysse; mais, comme lui, je fus sur le point d'être victime d'un Polyphême moderne. Ce n'est pas qu'il n'eût qu'un seul œil au milieu du front; mais les rayons partant de ses deux yeux , et se réunissant au bout de son long nez, lui en donnaient l'air. L'ignorance, en cette occasion comme dans beaucoup d'autres, fut la cause de mon désastre. Plusieurs officiers, en grand uniforme, venaient de tenir une cour martiale. Oh , oh ! pensai-je , voici des personnes de ma profession. Je voulus imiter leurs manières. J'enfonçai davantage mon chapeau sur ma tête; j'appuyai la main gauche sur mon poignard, comme je voyais qu'ils tenaient leur épée, et je passai la droite dans mon gilet, comme quelques-uns d'entre eux le faisaient. Enfin, levant le nez en l'air, je passai devant eux sans m'arrêter, croyant qu'ils m'admiraient autant que je m'admirais moi-même. Je n'en étais qu'à quelques pas, quand une voix qui s'était évidemment cassée au service de Sa Majesté, me cria :

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« Holà, jeune homme, revenez ici! »

Je me hâtai d'approcher d'eux, car je supposais que j'allais recevoir des complimens sur la coupe de mon habit, sur la manière élégante dont mon chapeau était placé sur ma tête, etc. Je me figurais même que j'allais les entendre se disputer à qui aurait sur son bord un si parfait modèle à proposer à ses midshipmen. Quelles furent ma surprise et ma mortification, quand le plus âgé d'entre eux me demanda d'un ton courroucé :

— A quel vaisseau appartenez-vous, monsieur?

— Au Redoutable 3 monsieur.

— Eh bien, monsieur, reprit le vétéran d'un air d'autorité, vous aurez la bonté de prendre une barque sur-le-champ et de retourner à bord. Dites au premier lieutenant que mon ordre est qu'il ne vous accorde plus aucune permission de venir à terre tant que la frégate sera dans le port ; et je ne manquerai pas de dire à votre capitaine qu'il doit mieux apprendre à ses officiers le savoir-vivre, pour qu ils ne passent pas devant l'amiral du port, sans porter la main à leur chapeau.

Tandis qu'il prononçait cette harangue, je

me trouvais dans un cercle dont j'étais le centre, et dont l'amiral et les capitaines qui l'accompagnaient formaient la circonférence.

— Vous m'avez entendu, monsieur; — vous pouvez vous retirer, continua l'amiral.

— Oui, je vous entends; mais comment diable m'en aller? pensai-je; car les capitaines étaient serrés autour de moi, comme des écoliers attroupés autour d'un rat pris dans une trappe. Cependant le blocus qu'ils formaient sans doute pour s'amuser à mes dépens me tira d'embarras. Il me donna le temps de reprendre ma présence d'esprit, et je répondis avec un air de simplicité réelle, que j'avais mis ce matin mon uniforme pour la première fois, et que je n'avais pas encore vu mon capitaine, et que de ma vie je n'avais mis le pied à bord d'un navire. Cette explication fit sourire l'amiral, qui dans le fond avait un bon cœur, quoiqu'il fût un peu bizarre, et tous les capitaines partirent d'un grand éclat de rire.

— Allons, jeune bomme, dit l'amiral, puisque vous n'avez jamais été en mer, cela peut vous servir d'excuse pour ne pas connaître les bonnes manières. Vous pouvez vous dispenser de faire part de mon message au premier lieu-

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tenant, mais vous ferez bien de vous rendre à bord le plus tôt possible.

Les capitaines m'ouvrirent un passage ; je partis un peu mortifié , et pendant tout le reste du chemin , je ne rencontrai pas un midshipman , un sergent ni même un caporal de soldats de marine, sans me découvrir. Enfin, une jeune femme fort bien mise, qui connaissait mieux que moi les usages du service, me demanda si j'avais dessein de représenter la ville dans le parlement.

— Non, lui répondis-jç, sans trop savoir ce qu'elle voulait dire.

— Je le croyais, en vous voyant si poli avec tout le monde , dit - elle en continuant son chemin.

Sans cet avis charitable, je crois que j'aurais porté la main à mon chapeau en passant devant un tambour.

J'arrivai enfin à l'auberge où logeait mon capitaine, et je lui remis la lettre de mon père. Il m'examina de la tète aux pieds, et m'invita à diner avec lui à six heures. — Et comme il n'est que onze heures, ajouta-t-il , rendez-vous à bord et présentez-vous à mon premier lieutenant, M. Handstone; il fera inscrire votre

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nom sur le rôle île l'équipage , et vous permettra de venir ici pour l'heure du dîner.

Je le saluai et je me retirai. En me rendant à Multon-Cove , un salut fut tiré en mon honneur par les langues d'une foule de femmes qui m'appelaient un reefer (i) un croqueur de biscuit , et me disaient mille autres choses que je ne comprenais pas et dont je ne m'inquiétais guère.

J'arrivai enfin à Multon-Cove, et deux femmes me voyant arrêté sur le rivage, avec un uniforme neuf, et ayant l'air de chercher quelque chose des yeux , accoururent à moi, et me demandèrent à quel vaisseau elles me conduiraient. Je leur dis que je désirais aller à bord du Redoutable.

— Il est sous l'Obélisque, me dit la plus âgée , qui pouvait avoir une cinquantaine d'années, et nous y conduirons Votre Honneur pour un shilling.

J'avais déjà une sorte de penchant naturel pour le beau sexe , et je descendis dans leur

(1) Sobriquet qu'on donne aux midshipmen, et qui signifie un preneur de ris, c'est-à-dire un homme qui exécute l'ordre donné de raccourcir les voiles. — Noie du Trad,

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barque. La plus âgée était passée maîtresse dans sou métier, et elle maniait la rame avec beaucoup de dextérité. La plus jeune, qui était sa fille, n'en était encore qu à son noviciat. Elle était jolie, proprement vêtue, avait des bas blancs et son jupon court laissait voir un petit pied et une jambe fine.

— Prenez garde, Sally, lui dit sa mère, vous attraperez un crabe.

— Ne craignez rien, ma mère, répondit Sally, en donnant un grand coup de rame avec confiance; mais la rame n'ayant pas touché l'eau, ne trouva aucune résistance, et Sally fut renversée, la tête au fond de la barque, et les pieds en l'air.

— Je vous l'avais bien dit, Sally, s'écria sa mère, je voyais que vous alliez attraper un crabe.

Sally se releva en rougissant un peu, et se remit à ramer.

— Voilà ce que nous appelons attraper un crabe, me dit la mère. J'engageai Sally à essayer d'en attraper un autre, mais elle me dit que c'était assez d'un pour un jour, et quelques instans après nous arrivâmes à la frégate.

Ayant payé mes naïades, je saisis une corde

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quelles nie montrèrent, et dont je me servis pour monter sur le plat-bord. J'y fus accosté par un midshipman en jaquette et en pantalons, ayant une chemise qui ne brillait pas par la blancheur, et une cravate de soie noire qui lui entourait le cou sans le serrer.

— Qui demandez-vous, monsieur? me dit-il.

— Je désire parler à M. Handstone, le premier lieutenant, répondis-je. 11 m'informa que le premier lieutenant était occupé dans sa cabine, et que dès qu'il monterait sur le pont, il l'avertirait que je l'attendais.

Après ce court dialogue, il me laissa à mes réflexions, sur le gaillard d'arrière à bâbord. On radoubait la frégate, et tout était en confusion sur le pont , qui était couvert de poix qu'on venait de verser dans les entre-deux du plancher, et les calfals attendaient l'expiration de l'heure qui leur est accordée pour dîner, avant de se remettre à l'ouvrage. Plusieurs midshipmen étaient en face de moi à tribord, ils me toisaient des yeux, et se demandaient si j'étais un nouveau compagnon qui leur arrivait, et quelle sorte de compagnon je serais. Leurs doutes furent bientôt éclaircis.

Le premier lieutenant étant arrivé sur le

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pont, le midshipman de quarL me présenta à lui. Je lui dis mon nom, et je lui fis part du message du capitaine.

— Fort bien , monsieur, répondit M. Handstone. — M. Flyblech, conduisez monsieur au poste des midshipmen, et montrez-lui où il peut suspendre son hamac.

Je suivis mon conducteur, et chemin faisant, nous rencontrâmes une femme qui vendait aux matelots du pain , du beurre, des harengs, des cerises et du lait caillé. Elle avait aussi un petit baril de bierre, qui lui attirait beaucoup de pratiques. Nous descendîmes dans l'entrepont et nous entrâmes dans la grande chambre, où nous trouvâmes à bâbord, et à côté du grand mât, ce qu'on appelait le poste des midhsipmen, qui me parut un véritable trou, car il n'avait guère que dix pieds de long sur six de large, et environ cinq pieds et demi de hauteur. Une petite ouverture d'environ neuf pouces sur six y admettait une faible partie de ce qui est le plus nécessaire : — l'air et le jour. Une table de bois blanc occupait une plus grande partie de la chambre. On y voyait un chandelier de cuivre dans lequel était une chandelle, dont la mèche ressemblait à un œillet épanoui. La

nappe était mise, et les taches de graisse et de vin de Porto dont elle était couverte, annonçaient que le dimanche approchait. Un domestique nègre faisait les préparatifs pour le diner, et il me montra la place que je devais occuper. — Juste ciel! pensai-je, en me glissant entre la table et les planches qui formaient un côté de la frégate , est-il possible que ce soit là ma résidence future!

Quand je me fus assis, j'appelai à mon secours tout ce que je possédais de philosophie, et je ne pus m'empêcher de sourire, en me rappelant la réflexion de Gil-Blas quand il se trouva dans la caverne des voleurs: « Voilà donc le digne neveu de mon oncle Perez, pris comme un rat dans une ratière. »

Tout l'entrepont était encombré de sacs, de caisses, de tonneaux et de hamacs, et j'étais étourdi par le bruit que faisaient sur le pont les cal fats, qui s'étaient remis à l'ouvrage. L'odeur de l'eau croupie qui était dans la cale, celle du tabac, du gin , de la bierre, des harengs et des oignons qu'on préparait dans la cuisine, — car le vaisseau ayant la poupe au vent, la fumée de la cuisine était rejetée sur l'arrière, — tout conspirait pour me décourager, et pour me rendre

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l'être le plus misérable du monde. Je m'étais abandonné à la résignation du désespoir, quand je me rappelai l'invitation du capitaine, et j'en parlai à Flybleck. — Vous faites bien de m'en parler, nie dit-il, Murphy a reçu une invitation pareille, et vous pourrez y aller ensemble. J'ose dire qu'il sera charmé d'avoir votre compagnie.

Un capitaine n'attend guères des midshipmen , et nous eûmes soin de ne pas le mettre dans le cas d'attendre. Le capitaine parla beaucoup, le lieutenant fort peu, les midshipmen point du tout; mais le jeu des couteaux, des fourchettes et des verres, fut précisément en raison inverse. La compagnie se composait du capitaine et. de deux de ses frères d'armes, du premier lieutenant, de Murphy et de moi.

Quand on eut oit* la nappe, le capitaine me versa un verre de vin, me dit de le boire et d'aller voir ensuite d'où venait le vent. Je pris cet ordre à la lettre, et je me hâtai de boire pour aller l'exécuter. ^Malheureusement je n'avais qu'une connaissance fort imparfaite des diiTérens points du compas, et j'étais fort embarrassé pour savoir d'où venait le vent, quand j'aperçus une girouette sur le haut du clocher.

11 ¥ avait en dessous quatre morceaux de fer marqués chacun d'une lettre, et je vis qu'elles indiquaient les quatre points cardinaux. La tête de la girouette se trouvait précisément au-dessus de la lettre 0, et j'en conclus sur le-champ que le vent venait de l'Ouest. Je rentrai bien vile dans l'auberge, n'étant pas peu fier d'avoir obtenu si promptement l'information que désirait le capitaine, et je lui fis mon rapport. À ma grande surprise les trois capitaines se regardèrent en souriant, et le premier lieutenant secoua la tête en disant : — Il est encore novice. Mon capitaine me versa un autre verre de vin, et médit: — Buvez cela, jeune homme, etMurphy vous expliquera ce que je voulais vous dire.

Murphy vida son verre en me regardant de travers, et se levant de £abie, il salua la compagnie et me dit de le suivre.

Dès que nous entrâmes dans le vestibule: ■ — Pourquoi diable êtes-vous revenu, s'écriat-il, blanc-bec que vous êtes? Ne pouviez-vous entendre le capitaine à demi mot? il voulait vous dire de le débarrasser de votre compagnie. Ainsi il faut que je perde mon vin pour un maudit morveux comme vous! mais vous me paierez cela avant huit jours, je vous le promets.

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J'écoutai ce discours élégant avec quelque impatience et encore plus d'indignation. — Le capitaine m'avait ordonné d'aller voir d'où venait le vent, répondis-je, et je suis revenu pour l'en informer.

— Allez au diable! répliqua Murphy, croyezvous que le capitaine ne savait pas d'où venait le vent! Et s'il avait eu besoin de le savoir, il aurait donné ses ordres à un marin comme moi, et non à un veau de terre tel que vous.

— Je ne sais ce que le capitaine pouvait vouloir dire, m'écriai-je; et j'ai fait ce qu'il m'a dit. Mais je désirerais savoir ce que vous voulez dire en m'appelant un veau? je ne suis pas plus veau que vous.

— Ah, vous le prenez sur ce ton! Tenez, voilà un à-compte, en attendant le paiement final, dit Murphy en me tirant l'oreille comme s'il eût voulu l'arracher.

Je n'avais que treize ans, il en avait dix-sept; il était très-fort pour son âge , et je n'aurais certainement pas été tenté de lui chercher querelle. Mais il m'avait insulté, attaqué le premier, il y allait de mon honneur, et je suis surpris que je n'aie pas tiré mon poignard pour l'en frapper. Heureusementla rage dont j'étais trans-

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porté me fit oublier que j'en avais un à mon côté, et j'eus recours à la seule arme dont j'eusse encore appris à me servir: — mon poing. Je lui en portai jm coup sui\ l'œil gauche avec une force et une précision que Crib ( i ) lui-même aurait admirées. Il chancela, reculade quelques pas, et je me flattai un instant qu'il trouverait qu'il en avait assez.

Mais c'était pour moi une journée de désappointemens. Il n'avait reculé que pour mieux s'élancer sur moi. Il s'avança comme les gardes d'élite à Waterloo, et la charge fut irrésistible. Il me renversa, et quand je fus à terre, il employa tour à tour les poings et les pieds pour me battre, et je crois qu'il m'aurait tué si le garçon de l'auberge et la chambrière ne fussent venus à mon secours. La langue de celle-ci se montra particulièrement active en ma faveur, mais c'était sa seule arme; sans quoi Murphy s'en serait mal trouvé.

— Fi! s'écria-t-elle , grand gibier de potence! battre ainsi un pauvre enfant; et quand il est par terre ! Que dirait sa maman si elle le voyait ainsi ?

(1) Fameux boxeur. — y oie du Tmd.

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— Au diable samartian, et vous aussi ! s'écria Murphy. Voyez comme il m'a arrangé l'œil !

— Je voudrais qu'il en eût fait autant à l'autre, répliqua-t-elle , et vous n'auriez que ce que vous méritez. L'enfant a plus de courage dans son petit doigt que vous n'en avez dans tout votre grand corps mal bâti. 11 n'y a qu'un lâche qui puisse battre un enfant.

Pendant cette conversation, je m'étais relevé, et j'avais pris une attitude défensive. Je n'avais fait entendre ni un cri, ni une plainte , el ma fermeté m'avait gagné la bienveillance de tous les spectateurs que le bruit avait attirés. Mon capitaine arriva en ce moment avec ses amis. Le sang me sortait par le nez, et mon visage portait des preuves de la force supérieure de mon adversaire, qui était un excellent boxeur pour son âge, et qui aurait su parer le coup que je lui avais porté, s'il m'eût supposé assez de présomption pour l'attaquer. Le capitaine nous demanda une explication. Murphy lui conta l'histoire à sa manière, c'est-à-dire sans un seul mot de vérité. Je rapportai ensuite mot pour mot et franchement tout ce qui s'était passé, et je vis que si j'avais été vaincu sur le champ de bataille, j'étais vainqueur dans le cabinet. Le

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capitaine réprimanda Murphy très-sévèrement, lui ordonna de retourner à bord sur-le-champ, et lui défendit de paraître sur le pont avant que son œil fût complètement guéri.

Quand il Tut parti, je reçus à mon tour une mercuriale, mais d'un ton beaucoup plus doux.

— Vous êtes comme un jeune ourson , me dit le capitaine, et vous vous préparez des chagrins. Si vous donnez un coup pour chaque sobriquet que vous recevrez, on peut prédire quel sera votre sort dans notre service. Si vous êtes le plus faible, vous serez battu tous les jours; si vous êtes le plus fort, vous serez détesté. A quelque rang que vous puissiez atteindre, un caractère querelleur vous fera haïr. Vous serez surveillé avec un œil jaloux, car chacun sait que l'esprit d'arrogance que montre un midshipman dans la cabine où il est avec ses compagnons, le suit partout et monte avec lui sur le gaillard d'arrière. Je vous donne cet avis pour votre bien, car je n'interviens que le moins possible dans ces sortes de querelles, attendu que chacun, comme chaque chose, trouve sou niveau à bord d'un vaisseau de guerre. Sachez tirer une lieme de démarcation entre la résistance à l'oppression que j'admire et que je res-

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pecte, et cette humeur susceptible qui se gendarme pour un rien. — A présent, allez vous laver le visage, et retournez abord. Cherchez à vous concilier l'affection de vos autres compagnons, car la première impression fait tout.

L'avis était fort bon, mais il avait le malheur de venir un quart d'heure trop tard. La cause de tout ce fracas était la manière détournée dont le capitaine m'avait dit de quitter la table; et c'était une suite des us et coutumes adoptés dans la marine au commencement du dix-neuvième siècle. Aux tables des grands dignitaires de service, quand la nappe avait été enlevée, la conversation prenait une tournure si libre, à moins qu'il ne s'y trouvât des dames, qu'on n'aurait pu se la permettre devant des jeunes gens qui, quoique sortis de l'enfance, n'étaient pas encore hommes. Ce fut donc à cause de mon âge que l'ordre de quitter la table m'avait été donné; mais, soit dit avec tout le respect possible pour mon capitaine, qui vit encore, il aurait mieux fait de me le signifier d'une manière claire et précise, que de me le transmettre par une espèce d'énigme que je ne comprenais ni ne pouvais comprendre.

Je retournai à bord vers huit heures du soir.

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Murphy m'y avait précédé, et avait prévenu les esprits contre moi. Me voyant reçu plus que froidement dans la cabine des midshipmen, je remontai sur le pont, et je me promenai sur le gaillard d'arrière. Me sentant fatigué, je m'arrêtai, et m'appuyai sur un canon; mais tout, à coup une voix de tonnerre s'écria : — Ne vous appuyez pas sur ce canon ! Je tressaillis, portai la main à mon chapeau, et je recommençai ma promenade, en jetant de temps en temps un coup d'œil sur le second lieutenant, qui m'avait si brusquement apostrophé. J'éprouvais un accablement complet, un sentiment intime d'isolement et de misère que je ne saurais décrire. Je ne me reprochais aucun tort, et cependant j'étais traité comme si j'eusse commis un crime. Mes pensées se dirigèrent vers la maison paternelle. Je me rappelai ma pauvre mère, tombant sur le sofa dans une agonie de chagrin, l'insensibilitéaveclaquelle jel'avais quittée, etjesentis qu'un cœur affligé avait besoin de consolation. J'aurais pleuré, si j'avais su où aller, car je n'aurais pas voulu qu'on vit couler mes larmes. J'aurais donné toutes les plus belles perspectives d'avancement dans ma profession, pour me retrouver tranquillement assis chez mon père.

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Le premier lieutenant revint à bord quelque tempsaprès, etje l'entendis raconter mon aventure au second lieutenaut. Le vent changea alors, et il me devint favorable. Je fus invité à descendre dans la cabine des officiers, et ayant répondu dune manière satisfaisante à toutes les questions qui me furent faites, on fit venir Flybleck, et l'on me mit une seconde fois sous sa protection. Avec celle du premier lieutenant, je me flattais qu'on observerait du moins à mon égard les règles d'une civilité ordinaire.

De retour dans la cabine des midshipmen , j'eus alors plus de loisir pour examiner ma résidence et mes compagnons qui y étaient tous assemblés pour souper, assis des deux côtés de la table sur leurs caisses, qui servaient de sièges ou de bancs : mais pour pou voir s'y asseoir, il fallait, ou passer sur les épaules des autres pour gagner le haut bout, ou prendre les dernières places et se résoudre à servir de marchepied à ceux qui arrivaient plus tard. Un si proche contact n'est jamais désirable même avec nos meilleurs amis, mais par un temps chaud , et dans une chambre où l'air peut à peine pénétrer, il devient insupportable. La population qui s'y trouvait excédait les limites ordinaire-

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ment accordées à des créatures humaines, dans quelque situation qu'elles se trouvent, si ce n'est à bord d'un bâtiment négrier. Elle se composait de douze midshipmen, dont huit étaient des jeunes gens de dix-sept ans et au-dessus, et dont les autres n'avaient guère que mon âge. La plupart venaient de travailler au chantier; ils n'avaient ni jaquettes ni gilets, et les manches de leur chemise étaient retroussées audessus du coude, soit pour ne pas les salir en travaillant , soit pour qu'elles pussent ensuite cacher leurs bras sales, et leur éviter ainsi la peine de les laver. Le souper consistait en une grande cruche de petite bierre, et un panier rempli de biscuit. Pour compenser ce repas frugal, la table était couverte d'un drap vert avec une bordure jaune, et où l'on distinguait une agréable variété de taches de toute espèce, causées par le vinaigre, le thé, le vin, le gin et autres liquides qui avaient été répandus. Dans un coin de la cabine était un sac de pommes de terre, et tout à l'entour, à deux pouces au-dessus de nos tètes, régnait une planche sur laquelleon voyait dans une admirable confusion, des plats, des assiettes et des verres, des couteaux et des fourchettes, du linge sale, des ins-

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trumens de mathématiques , un violon et une flûte, des brosses à dents, à habits et à souliers, et une foule d'autres choses qu'il serait trop long de décrire. Une seule chandelle servait à rendre l'obscurité visible , et l'odeur qu'on y respirait, m'était insupportable.

L'accueil que je reçus n'était pas fait pour modifier mes premières impressions. Un nègre qui n'avait pour tout vêtement qu'une chemise sale de toile à carreaux et des pantalons, et qui ne sentait pas l'ambre , était devant la porte pour obéir à tous les ordres que chacun pouvait lui donner. La serviette sale qu'il tenait en main pour essuyer les assiettes et les verres, mit le comble à mon dégoût. Je m'assis pourtant, et je me hasardai à jeter les yeux autour de moi. Le premier visage qu'ils rencontrèrent fut celui de mon antagoniste. 11 avait l'œil gauche couvert de papier brun, et bandé avec un mouchoir de poche de soie sale; son œil droit était fixé sur moi, et il me fit, en jurant à haute voix, des menaces et des promesses de vengeance.

Je ne répéterai pas les élégantes philippiques dont je fus assailli de toutes parts; je me bornerai à dire que je trouvai les huit plus âgés déclarés contre moi, et que les plus jeunes gardèrent la

neutralité. Bientôt le midshipman qui remplissait les fonctions de pourvoyeur de la table, et qui en occupait le haut bout, ordonna à ceux-ci de se retirer, et se tournant vers moi, il ajouta: —Quant à vous, M. Coup-de-poing, vous pouvez détaler avec les autres, nous n'avons pas besoin de vous ici.

Les jeunes gens obéirent en silence, et n'étant pas fâché de quitter la compagnie des autres, je me levai pour les suivre. — Ainsi donc, vous savez obéir, continua le pourvoyeur ; tant mieux pour vous, car j'avais préparé un biscuit pour vous le jeter à la tête. Après tout ce que j'avais souffert, il me fallut empocher le nouvel affront, mais je ne pouvais concevoir pourquoi l'amiral du port m'avait dit qu'il fallait avoir été en mer pour apprendre les bonnes manière.

Je fis très-promptement connaissance avec les plus jeunes de mes compagnons, et nous nous retirâmes sur le gaillard d'avant, seule partie du vaisseau qui fût convenable pour la conversation que nous désirions avoir. Après une heure de délibération , et quoique ce fût la première soirée que j'eusse passée à bord du navire, je fus unanimement élu chef de cette petite

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troupe. Je devins le Guillaume Tell du parti , comme ayant été le premier à résister à la tyrannie des pi us âgés, et notamment du despote Murphy. Je fus initié dans tous les mystères de la cabine, et j'appris, entre autre choses, que, quoique nous fussions obligés de contribuer aux dépenses de la table, nos tyrans nous refusaient le droit d'avoir notre part de ce qui était acheté avec notre argent. Je sentis mon sang bouillir dans mes veines en apprenant tout ce qu'ils avaient à souffrir, et je jurai de mourir plutôt que de me soumettre à une telle oppression.

L'heure de se coucher arriva ; mes jeunes compagnons m'apprirent comment je devais m'y prendre pour me mettre dans mon hamac, et ils ne purent s'empêcher de rire à mes dépens en m'y voyant monter d'un côté et en tomber de l'autre. Enfin je réussis à m'établir au centre de mon lit suspendu, et je ne tardai pas à inendormir. Mais vers quatre heures du matin je m'éveillai en sursaut en sentant la tête de mon hamac lléchir sous moi, et je tombai la tète la première sur le plancher, tandis que mes pieds étaient encore en l'air dans le hamac, comme la pauvre Sally quand elle avait

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attrapé un crabe. Je fus étourdi par cette chute, et je restai quelques instans dans un état de stupeur.

Un soldat de marine, en faction à la porte de la cabine des officiers, avait vu ce qui venait d'arriver, et reconnu l'individu qui m'avait joué ce tour; il vint à mon secours, fit un nœud aux courroies de mon hamac , et le remit en place. Mais je ne pus me résoudre à remonter, car je croyais que les courroies s'en étaient cassées par suite de leur état de vétusté, et je craignais un second accident semblable. Je m'enveloppai dans une couverture, et je m'étendis sur un caisse à quelque distance.

J'avais pris un fort bon parti, car un quart d'heure après, Murphy, qui venait de finir son quart, voyant mon hamac suspendu, et s'imafjinant que j'y étais remonté, prit son couteau et en coupa les courroies du côté delà tête. Ah , ah! pensai-je, c'est donc toi qui as interrompu mon sommeil, et qui a été cause que j'ai été sur le point ce me briser le crâne ! — Et maintenant voiià que tu recommences ! De par le ciel , je t'en punirai. Je le suivis des yeux, je le vis monter dans son hamac, et lui ayant laissé le temps de s'endormir, je m'approchai en ram-

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pant comme le sauvage américain, et je coupai à mon tour les courroies. Murphy tomba surle-champ , mais sa tête porta sur le bord d'une caisse, et il poussa un grand cri, qui fut suivi d'un profond silence. Je m'étais déjà remis sur ma caisse, et enveloppé dans ma couverture, je fis semblant de dormir. La même sentinelle vint avec sa lanterne, et voyant Murphy sans connaissance, et le tête ensanglantée, il appela le sergent, et le pria d'aller chercher le chirurgien.

Quand le sergent fut parti, le soldat de marine s'approcha de moi, et me dit tout bas : — « J'ai tout vu; je sais comment tout s'est passé, mais soyez prudent, car si vous étiez découvert, vous pourriez vous en mal trouver. »

Je remontai à la hâte dans mon hamac , et j'y restai bien tranquille pendant que l'aide du chirurgien pansait la blessure de Murphy, qui fut obligé de garder le lit pendant quinze jours. Il paraît qu'il avait peu d'amis , car personne ne montra de regret de l'accident qui lui était arrivé. Je ne fus pas soupçonné; ou si je le fus, on savait qu'il avait été l'agresseur, et personne ne me fit un seul reproche. Le soldat de marine me garda fidèlement le secret; je lui donnai

une guinée , et je le pris à mon service comme valet de chambre.

Et maintenant , lecteur , par justice pour moi-même, qu'il me soit permis de faire quelques remarques qui pourront servir à pallier, du moins jusqu'à un certain point, les fautes graves qu'offrira ma conduite dans les pages qui vont suivre. L'orgueil et le désir de la vengeance, passions profondément enracinées dans le cœur de l'homme depuis sa chute , n'en avaient pas été extirpées par ma première éducation, mais auraient pu y végéter long-temps dans une sorte d'engourdissement , si la conduite de tous ceux qui m'entouraient n'eût contribué à les mûrir et à les développer. Sur un vaisseau encombré de cinq cents hommes , où je n'entendais pas prononcer une seule phrase qui ne fût entrelardée de juremens et de blasphèmes; où la religion était complètement négligée ; où le seul honneur qu'on rendit au Tout-Puissant était de mettre une chemise propre le dimanche ; où l'obéissance implicite à la volonté d'un officier était regardée comme plus importanteque l'observation du décalogue, et où les connnandemens de Dieu étaient en quelque sorte abrogés par les articles du code

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