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allait à la dérive plus vite que !e pauvre diable ne pouvait nager, quoiqu'il fut un des meilleurs nageurs que j'aie jamais vus.
Chacun avait le cœur brisé en voyant les efforts incroyables que faisait ce malheureux pour regagner le vaisseau, efforts qui ne servirent qu'à prolonger son agonie. Nous le vîmes presqu'à un mille du vent, tantôt sur la cime d'une vague, tantôt disparaissant dans l'abîme qui s'ouvrait entr'elles, et enfin il ne se remontra plus. Dans le temps de cet accident, ie pensai que le capitaine avait été cruel en refusant de mettre un canot en mer pour le sauver; mais l'expérience m'a convaincu ensuite qu'il n'avait fait que céder aux lois d'une dure nécessité, et que de deux maux il avait choisi le moindre.
Le sort de ce jeune soldat fut une leçon pour moi. J'étais devenu, par habitude, si actif et si agile, et j'étais si fier de le prouver en faisant ce qu'on pourrait, appeler des tours de force de marine, que les plus anciens maîtres de timonnerie et la plupart des officiers prédisaient que je me briserais les os en tombant sur le pont, ou que je me noierais en tombant dans la mer, car je montais au haut des mâts et j'en descen-
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dais aussi vite qu'un singe aurait pu le faire. Je m'amusais à courir le long des vergues des hunes jusqu'aux taquets; à passer d'un mât à l'autre par les étais , ou à descendre sur le pont en un clin-d'œil par les drisses des hunes. Je ne craignais pas de me noyer, car je savais que j'étais excellent nageur. Mais quand j'eus vu périr ce pauvre homme qui nageait encore mieux que moi, je devins plus circonspect. Je reconnus qu'il y a des occasions où il ne suffit pas de savoir nager ; et quelque bonne volonté qu'eussent pour moi les hommes de l'équipage, il était évident qu'il pourrait être hors de leur pouvoir de venir à mon secours, quand même ils en auraient le plus grand désir.
Un événement qui arriva à peu près dans le même temps me causa beaucoup de satisfaction. Nous avions à bord un jeune homme fort aimable et fort tranquille, qui y était venu comme midshipman surnuméraire pour rejoindre son vaisseau, qui était dans la baie de Biscaye. Murphy, dont le caractère impérieux voulait toujours dominer, lui chercha querelle. Le jeune homme , malgré toute sa douceur, n'était pas d'humeur à souffrir une insulte, il
somma Murphy de lui en faire raison en boxant avec lui, et Murphy n'osa refuser. Comme le surnuméraire avait été invité à dîner avec le capitaine, il proposa de fixer l'heure du combat dans la soirée, ne voulant pas, dit-il, paraître à la table du capitaine avec un œil poché. Murphy répondit par une nouvelle insulte en lui disant qu'il avait besoin de puiser son courage dans le vin, et que si le capitaine ne lui en donnait pas assez, il ne se battrait pas plus le soir que le matin.
Le jeune homme ne répondit rien à cette insulte. Il alla dîner chez le capitaine, et appelant ensuite Murphy dans la grande chambre, il lui donna la meilleure leçon qu'il eût encore reçue. Il connaissait si bien l'art de boxer, et faisait un si bon usage de ses poings, que Murphy ne put le toucher une seule fois , et que l'étranger au contraire ne frappait pas un coup qui ne portât. Au bout d'un quart d'heure, Murphy, hors d'haleine et le visage meurtri et couvert de sang, se déclara vaincu et se retira au milieu des huées de presque tous les midshipmen, ma voix retentissant par-dessus toutes les autres.
Après une preuve si évidente des avantages
de cette science, je résolus de m'y perfectionner, et avec le jeune surnuméraire pour maître, je fis des progrès très-rapides. J'eus deux ou trois occasions d'en donner des preuves, ce qui me procura une tranquillité qu'on trouvait alors qu'il était dangereux de troubler. La balance du pouvoir s'établit ainsi, et Murphy lui-même devint plus civil , ou du moins cessa de m'insulter.
Parmi les devoirs que j'avais à remplir, il en était un auquel je ne pouvais m'habituer : c'était d'être de quart pendant la nuit. J'aimais à dormir; c'était un besoin pour moi, et après dix heures du soir, je ne pouvais tenir mes yeux ouverts. Ni les seaux d'eau qu'on me jetait sur le corps, ni les remontrances, ni les punitions de l'officier de quart ne pouvaient me tenir éveillé quand j'avais fait la moitié de mon quart. J'étais complètement dévoué au culte de Morphée, et je me soumettais pour l'amour de lui à toutes les persécutions possibles. Le premier lieutenant me mit de son quart, et il employa tour-à-tour la douceur et la sévérité pour rompre cette mauvaise habitude. Je trouvais toujours le moyen d'échapper à ses regards; j'allais me cacher et dormir dans
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quelque coin, et le lendemain matin j'étais sûr d'être envoyé au haut du grand mât pour faire pénitence de mes œuvres de ténèbres, pendant quelques heures du jour. Mais j'avais soin d'y porter des livres, et au total mon temps était peut-être mieux employé que si je fusse resté sur le pont ou dans la cabine.
M. Handstone prenait beaucoup d'intérêt aux jeunes officiers qui étaient sous ses ordres, et il voyait avec plaisir les efforts que je faisais pour m'instruire. Il me faisait souvent des remontrances sur ma conduite nocturne, et ma réponse invariable était que je sentais comme lui que j'avais tort de dormir quand mon devoir était d'être éveillé, mais que je ne pouvais m'en empêcher, que je méritais les punitions qu'il m'infligeait, et que je m'abandonnais à sa merci. Souvent il m'appelait pendant son quart sur le gaillard d'arrière, et appuyé sur la balustrade du côté opposé au vent, il conversait avec moi sur les sujets qu'il croyait pouvoir m'intéresser ou m'amuser, afin de m'empêcher de dormir. Voyant que je connaissais passablement l'histoire, il me demandait mon opinion sur différents points, me donnait la sienne, et toujours avec beaucoup de bon sens et de juge-
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nient. Mais mes paupières ne s'en appesantissaient pas moins, et au milieu d'une longue dissertation , je tombais endormi au bas de la balustrade.
Quand cela m'arrivait je n'en étais que plus sévèrement puni le lendemain, car c'était nonseulement négliger mon devoir, mais avoir l'air de mépriser mon officier supérieur et les instructions qu'il voulait bien me donner.
Enfin je m'attirai un soir complètement sa disgrâce, quoiqu'il y eût bien des choses à dire en ma faveur. Il m'avait envoyé à sept heures du matin au haut du mât de misaine, pour me punir de m'être endormi la nuit précédente pendant mon quart, et il m'avait laissé toute la journée, probablement par oubli. Quand il quitta le pont pour aller dîner je descendis dans la hune, je m'y fis un lit dans une des bonnettes de perroquet, et priant l'homme qui était en vigie de m'avertir un peu avant le moment où il était probable que le premier lieutenant reviendrait sur le pont, je me préparai tranquillement à faire un sacrifice à ma divinité favorite, Morphée. Mais comme l'homme en vigie ne m'appela pas assez tôt, je fus surpris endormi à la nuit tombante, car
M. Handstone en remontant sur le pont me fit l'honneur de songer à moi, et levant les yeux sur le haut du mât, il me dit d'en descendre.
Comme les diables de Milton, qui « furent trouvés endormis par celui qu'ils craignaient», je tressaillis et je me hâtai de regagner mon poste élevé, espérant que l'obscurité l'empêcherait de voir mon ascension. Mais M. Handstone avait des yeux de lynx, et il n'avait pas assez de présence d'esprit pour ne pas voir ce qu'il n'aurait pas dû voir. Il appela les trois hommes qui étaient dans la hune, et leur demanda où j'étais. Ils lui répondirent : Au haut du mât, monsieur.
— Quoi! s'écria M. Handstone en jurant, ne viens-je pas de l'y voir monter à l'instant?
— Non, monsieur, répondirent-ils, il est endormi au haut du mât.
— Descendez tous trois, menteurs que vous êtes, s'écria le premier lieutenant avec colère, et je vous apprendrai à dire la vérité.
J'étais alors tranquillement au haut du mât. M. Handstone m'ordonna aussi d'en descendre. Nous nous plaçâmes tous quatre devant lui sur le gaillard d'arrière, et il nous interrogea ainsi qu'il suit :
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— Maintenant, monsieur, demanda-t-il au gabier de misaine, me direz-vous où était M. Mildmay, quand je suis monté sur le pont.
Je voyais avec peine que ces trois hommes , pour m'éviter une punition, s'étaient exposés à s'en faire infliger une plus sévère, et j'allais déclarer la vérité et prendre tout le blâme sur moi , quand, à ma grande surprise, le gabier répondit : Au haut du mât, monsieur, sur mon honneur.
— .Votre honneur! répéta M. Handstone avec mépris. Il fit la même question aux deux autres, et en reçut la même réponse. Enfin, se tournant vers moi , il me dit : A présent, monsieur, je vous demande, sur votre honneur, comme officier, où vous étiez quand je vous ai appelé pour la première fois?
— Au haut du mât, monsieur.
— Soit! dit-il, vous êtes officier, je dois donc vous regarder comme un homme d'honneur, et par conséquent je suis obligé de vous croire de préférence à mes yeux. Et me tournant le dos, il se retira avec un air de fureur que je ne lui avais jamais vu.
Je vis clairement qu'il ne me croyait pas, et que j'avais perdu sa bonne opinion. Cepen-
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dant, à considérer justement les choses, pouvais-je agir autrement? J'avais été laissé trop long-temps au haut du mât, et depuis près de vingt-quatre heures , je n'avais pu prendre aucune nourriture : ces trois pauvres diables, pour m'éviter une punition nouvelle, s'étaient exposés à être battus de verges, en faisant un mensonge palpable pour l'amour de moi. J'en conclus donc que, comme ofïicier et comme homme d'honneur, j'étais tenu de mentir à mon tour pour leur épargner un châtiment cruel.
Je sens que c'est un cas de nature à être soumis aux casuistes; mais je dois dire que si la vérité, en celte occasion , n'avait dû nuire qu'à moi seul , je n'aurais pas hésité à la dire, quoique je ne prétende pas avoir la constance d'un martyr. C'était le premier lieutenant qui était à blâmer, d'abord pour m'avoir puni avec trop de sévérité, et ensuite pour avoir fait une enquête trop rigide sur un sujet qui n'en valait pas la peine. Cependant ma conscience me faisait des reproches, et quand je vis que la fureur de M. Handstone s'était assez calmée pour que je pusse être certain qu'il ne songerait plus à punir ces trois hommes, je saisis la première
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occasion que je trouvai pour lui expliquer les motifs de ma conduite. Il écouta mes excuses avec beaucoup de froideur; mais il ne me rendit jamais ses bonnes grâces.
Cependant notre capitaine ne faisait pas sa croisière pour la forme, et il fît plusieurs prises sur les cotes de France. Dans une expédition sur nos canots, je parvins à nf écarter des autres, je fis une descente près d'une batterie, je la surpris, je la détruisis, et j'enclouai les canons. Mes hommes pillèrent ensuite les huttes de quelques pécheurs, et y prirent beaucoup d'objets qui ne pouvaient leur être d'aucune utilité. Quelle était notre excuse pour infliger ainsi à des* malheureux sans défense les horreurs de la guerre? Je n'avais pas reçu ordre de faire cette descente; aussi fus-je puni, et j'ai souvent réfléchi depuis que je l'avais bien mérité.
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