‹ Franck MildmayChapitre 7 sur 18 · FRANK MU 1) VI AV · texte numérisé non relu

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pitaine, suivant notre coutume, résolut de le prendre avec ses embarcations.

On fit, pendant la soirée, tous les préparatifs pour l'attaque, qui devait avoir lieu le lendemain matin. Le premier lieutenant fut chargé du commandement de l'expédition , et il alla se coucher plein de gaîté, songeant à l'honneur et au profit qu'il retirerait le jour suivant, en faisant une prise. M. Handstone était plein de bravoure, et ne perdait jamais son sang-froid dans l'action la plus chaude; aussi quand il commandait une expédition , chacun le suivait avec confiance, et se croyait sûr de la victoire. Je ne saurais dire si des songes fâcheux avaient troublé son repos, ou si quelques réflexions sur la nature difficile et dangereuse du service dont. il était chargé l'avaient alarmé, mais il est certain que nous remarquâmes tous, le lendemain matin, qu'un changement total s'était opéré en lui. Son ardeur était complètement refroidie; il se promenait à pas lents sur le gaillard d'arrière, d'un air pensif et soucieux ; il ne parlait à personne ; il était distrait et ne faisait aucune attention à ce qui se passait sur le vaisseau.

Chaque embarcation avait reçu son équipage , les officiers étaient à leur poste; les ra-

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meurs étaient sur leurs bancs , l'impatience brillait dans tous les yeux, et l'on n'attendait plus que M. Handstone, qui continuait à se promener sur le gaillard d'arrière, absorbé dans ses réflexions. Il sortit de cet état d'abstraction en entendant la voix du capitaine, qui lui demanda, d'un ton plus élevé que de coutume, s'il avait dessein de prendre le commandement de l'expédition. — Très-certainement, monsieur, répondit-il, et il se rendit sur son canot d'un pas ferme et assuré.

Je l'y suivis , et je m'assis à côté de lui. Il me regarda d'un air d'indifférence. Si son esprit eût été dans sa situation ordinaire, il m'aurait envoyé sur une autre embarcation. Nous eûmes à ramer assez long-temps avant d'arriver au bâtiment que nous devions attaquer. Nous le trouvâmes amarré à peu de distance du rivage, prêt à nous recevoir, et une bordée chargée à mi-

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traille fut le premier salut que nous obtînmes, même avant d'être à portée. Elle produisit sur nos hommes le même effet qu'un coup d'éperon sur un noble coursier. M. Handstone recouvra en un instant toute son ardeur; il encouragea les rameurs, tira son sabre, et se prépara à monter k l'abordage.

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Notre canot avait quelque avance sur les autres, et quand nous arrivâmes près du bâtiment ennemi , une seconde bordée nous tua ou blessa onze hommes sur vingt-quatre. Sans y faire attention, le premier lieutenant s'élança pour monter à bord du navire attaqué, au milieu d'un feu de mousqueterie. Je le suivis , mais à l'instant où il allait atteindre le pont, et avant que j'eusse eu le temps de tirer mon coutelas pour le défendre, il tomba à la renverse, m'entraîna dans sa chute et expira sur-le-champ. On reconnut ensuite que treize balles lui avaient percé la poitrine et l'estomac.

Renversé sous son cadavre, je fus foulé aux pieds par mes braves compagnons, qui brûlaient de nous venger ou de s'assurer leurs parts de prise. Us me supposaient mort, et mon corps leur servit de marche-pied pour monter sur le passe-avant du bâtiment attaqué. Environ huit minutes décidèrent l'affaire, et le navire fut bientôt après conduit hors de portée de la batterie. Mais j'avais alors entièrement perdu connaissance.

Les premiers momens de répit après le carnage, furent employés à séparer les morts des blessés. On me plaça au nombre des premiers,

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car j'étais privé de sentiment, et tout couvert dusangdu premier lieutenant. Une brisefraîche me rappela à la vie, mais en me laissant dans un tel état de stupeur que je n'avais ni la force ni la volonté de faire le moindre mouvement ; j'entendis pourtant les acclamations dejoie qui partirent de la frégate quand la prise fut placée à bord. Une embarcation amena sur-le-champ le chirurgien et ses deux aides pour inspecter les morts et donner des secours aux blessés. Murphy, qui n'avait pas été de l'expédition, les accompagnait, et me voyant rangé parmi les morts, il me poussa du pied, en disant gaîment : — Voilà un jeune coq qui ne chantera plus. C'est dommage qu'il ait ainsi échappé à la potence.

Le son de cette voix détestée m'aurait, je crois, fait sortir du tombeau , et je recouvrai assez de force pour m'écrier d'une voix faible : — Vous en avez menti! mots qui, malgré la scène lugubre qui nous entourait , firent partir des éclats de rire à ses dépens. On me transporta sur la frégate, on me mit au lit, on me saigna, et je fus bientôt en état de raconter les détails de mon aventure; mais je ne fus hors de danger que huit jours après.

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Tout l'équipage regretta vivement et avee raison la perte du premier lieutenant, mais je dois avouer que je me résignai en bon chrétien et assez facilement à la volonté du ciel. Je voyais qu'il ne m'aurait jamais été permis de regagner son estime, et je ne me trouvai pas fortà plaindre de cette séparation. Il fut prouvé qu'il avait eu le pressentiment de sa mort, car il l'avait dit au second lieutenant. J'avais entendu citer plusieurs exemples semblables , mais je n'en avais jamais eu sous les yeux.

Notre prise se nommait Y Aimable Julie et sa cargaison consistait en café, en coton et en indigo. Comme c'était alors l'époque à laquelle nos instructions nous prescrivaient de retourner en Angleterre, nous mimes. à la voile avec notre prise pour Spithead, où notre capitaine reçut le meilleur accueil de l'amiral.

La liste des morts et des blessés, et celle de tout ce qui nous manquait furent envoyées à l'Amirauté, qui nous fit fournir sans délai tout ce qui nous était nécessaire, et qui nous donna ordre de nous équiper pour un voyage de plus long cours. Personne à bord ne savait quelle serait notre destination ; le capitaine lui-même n'était pas supposé en être instruit; cependant

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toutes les filles de la ville nous disaient que nous irions dans la Méditerranée , et elles ne se trompaient pas.

Comme nous n'avions que quelques jours à rester dans le port, je ne pus aller voir ma famille, mais j'écrivis à mon père, qui m'envoya tout ce que je lui demandais, c'est-à-dire de l'argent. Je n'eus que le temps de lui en accuser réception à l'instant où nous mettions à la voile. Nous arrivâmes sans accident à Gibraltar, où nous trouvâmes ordre général pour tout vaisseau qui arriverait d'Angleterre, d'aller joindre l'amiral à Malle. Quelques heures nous suffirent pour compléter notre provision d'eau et de vivres, et nous partîmes : mais nous n'étions pas si pressés d'arriver à Malte que de quitter Gibraltar, car nous espérions, en longeant la côte d'Espagne, faire quelque prise qui nous vaudrait à la Valette un aussi bon accueil que celui que nous avions reçu à Porstmouth.

Le surlendemain de notre départ, nous vîmes le cap de Gaète. Dès qu'il fit grand jour, nous aperçûmes quatre felouques au lit du vent, et à peu de distance de la côte. Le vent était faible } et nous déployâmes toutes nos voiles pour leur donner la chasse; mais, m

plusieurs heures, nous ne gagnâmes que peu de terrain sur elles, et alors un calme survint. Le capitaine fit mettre les canots en mer, et ils partirent en s'écartant un peu les uns des autres pour avoir plus de chance de les rencontrer. Jetais sur celui que le master (i) commandait, et comme nous avions d'excellens rameurs, nous arrivâmes bientôt près d'une des felouques. Nous fîmes un feu de mousqueterie contre elle, mais, comme elle avait une assez bonne brise, elle ne voulut pas amener. Nous continuâmes à tirer, et un vieillard qui tenait le gouvernail, fut blessé au bras droit. Il ne fit un mouvement que pour prendre le gouvernail de la main gauche. Nous fimes encore feu sur ce brave homme, quoiqu'il me semblât que c'était commettre un meurtre, puisqu'il ne faisait aucune résistance, et qu'il ne cherchait qu'à nous échapper.

(1) Jusqu'à présent nous avions cru devoir traduire master par maure d'équipage. Un officier de marine nous a fait observer que , dans la marine anglaise , le master est officier, tandis que chez nous le maître d'équipage n'est que sous-ofticier, et remplit des fonctions différentes. Dans 1 impossibilité de trouver un autre équivalent, nous avons conservé le mot anglais. D'autres expressions de marine ont été moditiées d'après les remarques de notre obligeant correspondant.

(Note du Traducteur.)

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Enfin nous arrivâmes sur sa poupe, et nous y jetâmes le grappin. Les Espagnols le décrochèrent aussitôt, et comme nous avions quitté nos rames, nous restâmes en arrière. Nous les reprîmes sur-le-champ, et la brise ayant cessé, nous fûmes bientôt bord à bord. Nous montâmes de suite à l'abordage, et nous primes possession du bâtiment sans aucune opposition. L'intrépide vieillard était encore au gouvernail, tout couvert de sang. Nous lui offrîmes des secours, et nous lui demandâmes pourquoi il ne s'était pas rendu plus tôt. Il nous répondit qu'il était un ancien Castillan. Je ne sais s'il voulait dire qu'il se serait déshonoré en se rendant plus tôt, ou qu'il avait espéré jusqu'au dernier moment que son expérience lui fournirait les moyens de nous échapper. Il est certain que personne n'aurait pu mieux se conduire; et j'aurais donné tout ce que je possédais pour pouvoir guérir les blessures de cet homme intrépide, qui ne laissa pas échapper une seule plainte, et qui se soumit à son destin avec une patience et une fermeté dignes de Socrate. Il avait quatre balles dans le corps, et il ne survécut que quelques heures à la prise de la felouque.

Nous apprîmes que ce bâtiment et les trois autres, dont un fut pris par une autre de nos embarcations, venaient de Lima. Ils n'avaient qu'un seul mât, étaient du port d'environ trente tonneaux , et chacun d'eux avait un équipage de douze hommes. Leur cargaison consistait en cuivre, en cuirs, en cire et en cochenille. Ils étaient frétés pour Valence, et ils n'en étaient qu'à une journée quand nous les avions rencontrés. Telle est la fortune de la guerre. Ce brave homme, après une absence de cinq mois, aurait embrassé sa famille le lendemain , et lui aurait rapporté les fruits d'une honnête industrie, si ses espérances n'eussent été détruites par un acte légal de meurtre et de pillage. Nos parts de prises entrèrent dans nos poches, accompagnées des larmes et peut-être des malédictions de la veuve et de l'orphelin.

D'après quelques informations que le capitaine obtint à bord de nos deux prises, il se détermina à tourner le cap de la frégate vers les îles Baléares. Nous passâmes devant ïviça, et nous cinglâmes vers la baie de Palma dans 1 île de Majorque. A notre grand désappointement, nous n'y trouvâmes pas une seule voile! et R0U8 fi mes le tour de l'île,

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Il nous arriva là un événement si singulier qu'il est à peine croyable; mais beaucoup d'autres témoins peuvent l'attester aussi bien que moi. La mer était calme, le ciel superbe, et nous étions à plus d'un mille et un quart du rivage, quand le capitaine, désirant s'assurer de la portée des longs canons de dix-huit qui étaient sur le premier pont, ordonna au maître canonnier d'en tirer un coup à boulet. Celui-ci lui demanda quel objet il pointerait. Un homme se promenait sur les sables, et comme il ne paraissait à nos yeux que comme un point, il ne semblait pas y avoir la moindre chance que le boulet pût l'atteindre. Le capitaine dit au canonnier de le pointer, celui-ci obéit et l'homme tomba. Un troupeau de bœufs sortit en ce moment du bois, et l'on envoya les canots à terre pour en tuer quelques-uns et procurer ainsi des provisions fraîches à l'équipage.

Quand nous débarquâmes, nous vîmes que ce malheureux homme avait été coupé en deux par le boulet. Il appartenait certainement à une des classes supérieures de la société, car il était très-bien vêtu, portait des bas de soie, et il lisait les Métamorphoses d'Ovide, qu'il tenait encore en main, et que je pris.

On a souvent entendu parler du pouvoir miraculeux attribué à un coup tiré au hasard; mais jamais nous n'aurions pu nous douter que ce boulet infernal dût aller si loin, et produire tant de mal. Nous enterrâmes dans le sable les restes de cet infortuné, et ayant réussi à abattre trois bœufs, nous les écorchâmes, nous les coupâmes par quartiers ; et en ayant chargé nos canots, nous retournâmes à bord.

Indépendamment des Métamorphoses d 0vide, j'avais pris au défunt une miniature qu'il portait au cou , représentant une très-belle femme j et une épingle d'or qu'il avait à sa chemise. Quand je rendis compte au capitaine de tout ce qui s'était passé, je lui présentai ces trois objets. 11 me les rendit sur-le-champ, et m'engagea à les conserver pour les remettre aux parens de la victime, si le hasard me les faisait jamais rencontrer; il paraissait si désolé de cet accident, que jamais je ne lui en reparlai.

Deux jours après nous aperçûmes un bâtiment qui nous parut suspect, et comme c'était par un temps calme, les canots furent mis en mer pour lui donner la chasse. Quand nous en approchâmes, nous vîmes que c'était un chébec sous pavillon français, mais il amena ce pavil-

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Ion quand il nous vit et n'en arbora point d'autre. Lorsque nous fûmes à portée d'être hélés, on nous dit de nous retirer, ou qu'on ferait feu sur nous. Cette menace ne pouvait effrayer des officiers anglais , et surtout des mangeurs de feu tels que nous. Nous continuâmes à avancer, et il en résulta un combat acharné, le nombre étant à peu près égal de part et d'autre. Nous parvînmes pourtant à monter à l'abordage, et en quelques minutes nous fûmes en possession du navire; la perte avait été de seize hommes de notre côté, et de vingt-six de celui de nos antagonistes, tant tués que blessés.

Mais quel fut notre désappointement, quel fut notre chagrin , quand nous découvrîmes que, tout en répandant notre sang, nous avions versé celui de nos amis! Ce navire était un corsaire maltais; il nous avait crus français, à la manière dont les rames étaient disposées à bord de nos canots, et nous avions commis la même méprise, parce que nous lui avions vu un pavillon français, et que c'était en français qu'il nous avait hélés. Ce corsaire avait un équipage composé de toutes les nations, et surtout de Grecs, et quoiqu'il eût une commission du gouverneur de Malte, il est probable qu'il ne faisait

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pas une attention scrupuleuse au pavillon des bâtimens qu'il attaquait, pourvu qu'il se crût le plus fort.

Après cette malheureuse méprise, nous nous rendîmes à Malte; notre capitaine s'attendait à recevoir une réprimande sévère, pour avoir envoyé ses canots attaquer un bâtiment, avant d'avoir bien reconnu quelle en était la force et à quelle nation il appartenait. Heureusement pour lui, l'amiral était absent, et quand nous le vîmes ensuite, nous avions fait un nombre de prises suffisant pour couvrir à ses yeux une multitude de péchés. Il ne fut donc jamais question de cette affaire.

Tandis que nous étions à fancre dans le port de Malte, mon ami Murphy tomba un soir à la mer, justement à l'instant où l'on venait de hisser à bord toutes les embarcations. Il ne savait pas nager, et il se serait infailliblement noyé, si je ne me fusse sur-le-champ jeté par-dessus le bord pour le secourir, et je le maintins sur la surface de l'eau , jusqu'à ce qu'on eût le temps de mettre un canot en mer pour venir à notre secours. Cela me fit plus d'honneur dans l'esprit des officiers et de tout l'équipage, que je ne le méritais. On dit que sauver un camarade

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en de pareilles circonstances était déjà un acte méritoire, mais que risquer ma vie pour sauver celle de l'homme qui avait été constamment mon ennemi le plus acharné depuis l'instant où j'étais arrivé à bord, c'était le comble de la générosité et de la grandeur d'ame. — Ils se trompaient. — Ils ne me connaissaient pas. — C'était mon orgueil, c'était le désir d'écraser mon ennemi sous le poids de la reconnaissance, qui m'avait déterminé à le secourir.

Murphv ne chercha pasà diminuer le mérite du service que je lui avais rendu; car il convint qu'il éprouvait toutes les terreurs de la mort, à l'instant où je l'avais secouru : mais il l'oublia bientôt, et au bout de quelques jours il se déshonora par son ingratitude. Sans la moindre provocation , il me jeta un jour à la figure un bassin d'eau sale , tandis que je traversais îa grande chambre, et il en résulla un combat entre nous.

Mais je n'étais plus un novice dans l'art de boxer, j'avais profité des leçons que m'avait données le midshipmau surnuméraire dont il a déjà été question , et je les mis en pratique avec succès. Je dois lui rendre la justice de dire qu'il ne s'était jamais battu avec autant d'ardeur et

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décourage. 11 fut renversé trente-trois fois, et se releva toujours pour recommencer le combat. A la trente-quatrième, ses forces étaient épuisées, et il resta étendu sur le plancher, les deux veux fermés, et le visage si enflé et tellement couvert du sang qui lui sortait du nez et de la bouche, que ses meilleurs amis, s'il en avait eu, auraient eu peine à le reconnaître; tandis que j'avais si bien paré les coups qu'il m'avait portés, que mon visage en conservait tout au plus quelques légères marques.

Murphy avait eu pour second le plus ancien des midshipmen, qui avait servi trop longtemps en cette qualité, pour qu'il pût lui rester aucune chance de promotion , et l'aide du chirurgien qui m'avait tâté le pouls, quand j'avais subi la torture à laquelle le jugement inique de mes compagnons m'avait condamné. Us avaient toujours été les plus fermes appuis de la tyrannie de Murphy, et ils furent outrés de dépit et de fureur, lorsqu'ils entendirent mes jeunes amis pousser des cris de triomphe quand j'eus remporté la victoire; et le jeune Esculapc, qui dînait à notre table, fut assez fou pour me dire que, quoique j'eusse battu Murphy, je ne devais pas croire que je serais

désormais le maître dans notre cabine. J'étais bien décidé à profiter de ma victoire, et me précipitant sur lui, je le saisis par la cravate, fis retentir deux ou trois fois son crâne vide contre les planches des flancs du navire, et lui demandai ensuite s'il voulait que je lui donnasse surle-champ une leçon semblable à celle que Murphy venait de recevoir. Il n'en avait aucune envie, et à compter de ce moment, il me montra toujours le plus grand respect, et une déférence complète.

Le vieux midshipman, pendant tout ce temp, avait gardé la neutralité, quoique l'aide du chirurgien eût imploré son secours; mais il semblait consterné de la défaite de ses alliés. C'était lui qui remplissait les fonctions de pourvoyeur de la table des midshipmen, et comme il s'en était toujours acquitté au grand détriment des plus jeunes, je résolus de ne pas les lui laisser exercer plus long-temps. Ayant fini mon quart à minuit, je le vis monter dans son hamac, dans un état d'ivresse complète, et lui ayant laissé le temps de s'endormir, je pris une pierre infernale, et l'ayant mouillée, je lui traçai sur le visage des lignes qui auraient pu le faire passer pour un guerrier de la Nouvelle-Zélande.

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J'avais informé nies jeunes amis du tour que je lui avais joué, et le lendemain matin nous nous étions mis aux aguets, pour jouir de sa surprise et de sa consternation quand il s'en apercevrait. Dès qu'il fut levé, il prit dans sa caisse un petit miroir étoile, le suspendit à un clou, et s'en approcha, sa brosse à barbe à la main, pour se raser. Jamais je n'oublierai le mouvement d'horreur avec lequel il recula en vovantsa figure. 11 mouilla une serviette, mais il eut beau s'en frotter, il ne put faire disparaître les lignes infernales, et nous ajoutâmes à sa détresse en dansant autour de lui, et en poussant de grands éclats de rire.

Ce fut ainsi qu'en vingt-quatre heures je subjuguai les alliés qui m'avaient si long-temps opprimé. Une révolution complète s'ensuivit. Je destituai le vieux midshipman de sa place de pourvoyeur, je me chargeai d'en remplir les fonctions, et je le fis avec la plus grande impartialité. Je fis payer aux anciens midshipmen leur part entière des dépenses de la table, ce qu'ils n'avaient jamais fait jusqu'alors, et j'eus soin qu'ils n'eussent que leur part des morceaux les plus délicats, qu'ils étaient habitués à se réserver exclusivement. En un mot, je puis me flatter que, du moins à cet égard,

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je fis renaître l'âge d'or dans la cabine des midshipmen. Je n'eus plus de combats à livrer, car personne nV4spérait la victoire; et jamais je ne me servis de ma force , que pour protéger les faibles. Je prouvai ainsi que je n'étais pas querelleur, et que je n'avais lutté que pour obtenir justice. Je donnai au capitaine et aux officiers l'explication de ma conduite; ils en furent satisfaits, et il en résulta que j'obtins d'eux de la considération, et des marques d'une confiance que l'on accorde rarement à un aussi jeune homme.

Nous repartîmes de Malte dans l'attente de trouver notre commandant en chef à la hauteur de Toulon. Mais il est rare que le capitaine d'une frégate soit très-pressé de rejoindre son amiral, à moins qu'il ne soit chargé de dépêches importantes. Comme le nôtre n'était pas dans ce cas, nous cédâmes sans résistance à un vent d'est, qui nous fit descendre la Méditerranée, et nous eûmes à revenir sur nos pas le long des côtes d'Espagne et de France. Ce vent d'est, qui nous était en apparence contraire, nous fut pourtant très-favorable, car nous fîmes plusieurs prises en revenant, et notre capitaine, qui était l'homme le plus con-

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sommé en ruses de guerre que j'aie jamais connu, put les envoyer à Gibraltar, au lieu que si nous les avions faites dans les parages de Toulon , il aurait fallu les envoyer à Malte , et en partager le profit avec la flotte, ce qui aurait réduit nos parts de prises à peu de chose.

Après avoir ainsi envoyé plusieurs prises à Gibraltar, nous eûmes la bonne fortune de prendre encore un grand bâtiment, et un brick ayant une cargaison de vin et de tabac. Je fus chargé du commandement de ce dernier, mais jamais premier ministre n'eut à remplir des fonctions importantes avec de si faibles appuis. L'équipage de la frégate avait été tellement réduit par le nombre d'hommes qu'il avait fallu placer à bord de nos prises, et par la malheureuse affaire avec le corsaire maltais, qu'on ne me donna que trois hommes pour le conduire. Mais c'était la première fois que j'allais avoir le commandement d'un bâtiment, et j'en étais si enchanté, que je crois réellement que si l'on m'avait donné poqr tout équipage un chat et un chien, je m'en serais contenté.

Un canot de la frégate nous conduisit à bord du brick. Nous avions une bonne brise venant de lest, et prenant le gouvernail, je me diri-

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geai vers Gibraltar. Le vent ne tarda pas à fraîchir; il devint nécessaire de carguer nos voiles de perroquet, ce que nous ne pûmes faire que successivement, faute de bras. Lèvent augmentant encore, nous essayâmes de prendre un ris ou deux aux voiles de hune, mais cela nous fut impossible, et tout ce que nous pûmes faire fut de prendre un ris à l'espagnole, c'està-dire, d'amener les vergues.

Malheureusement pour moi la cargaison de vin et de tabac de ma prise avait été arrimée par un armateur espagnol. Un Anglais, connaissant le faible de ses compatriotes, aurait placé le vin en-dessous et le tabac en-dessus. L'Espagnol avait fait tout le contraire; et mes trois hommes d'équipage, ayant ainsi toute facilité pour arriver au vin , étaient presque toujours plus ou moins ivres, et hors d'état de faire leur service.

Tout alla pourtant assez bien jusqu'à environ deux heures du matin. Mais alors l'homme qui était au gouvernail , ne pouvant éveiller ses camarades à qui il demandait de lui apporter du vin, pensa que le brick pourrait bien se gouverner lui-même, pendant qu'il irait boire au tonneau. Mais à l'instant même, le navire se

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coiffa, c'est-à-dire prêta le flanc au veut et à la mer, et le grand mât fut brisé. Heureusement celui de misaine résista. L'homme qui venait de quitter le gouvernail n'eut pas le temps de s'enivrer, et les deux autres se réveillèrent à ce bruit, saisis d'une frayeur qui les dégrisa.

Nous jetâmes le mât rompu à la mer, nous remimes le navire sous le vent , et nous continuâmes notre course. Mais le marin anglais, le plus audacieux des hommes, est aussi celui qui profite le moins d'une leçon et qui songe le moins aux conséquences. La perte du grand mât, au lieu de faire sentir à mes trois hommes les suites funestes que pouvait avoir leur penchant pour le vin , leur inspira des idées toutes différentes. S'ils pouvaient s'enivrer quand ils avaient deux mâts, il y avait encore moins d'inconvéniens à le faire quand ils n'en avaient plus qu'un, et que par conséquent le nombre de leurs voiles était réduit de moitié. Il n'y avait aucun argument à opposer à cette règle de trois , et ils continuèrent de boire et à s'enivrer, tant que dura le voyage.

Le bonheur nous suit quelquefois quand nous ne le méritons pas. Je savais qu'il n'était pas probable que nous pussions passer le détroit

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de Gibraltar sans nous en apercevoir; et dans le fait, le troisième jour après le départ de la frégate, nous aperçûmes le rocher de bonne heure dans la matinée ; et à deux heures aprèsmidi , nous doublâmes la pointe de l'Europe. J'avais ordonné à mes hommes d'étal inguer le câble, et comme l'auraient pensé beaucoup de jeunes officiers à ma place, je m'imaginais qu'ils l'avaient fait parce que je leur en avais donné l'ordre, et je ne songeai pas à m'assurer s'il avait été exécuté. Il est vrai que j'avais alors autant d'ouvrage que j'en pouvais faire. Je restai au gouvernail depuis minuit jusqu'à six heures du matin. Je le confiai ensuite à un de mes hommes, et je dormis profondément jusqu'à dix heures; enfin j'eus à faire les plus grands efforts pour entrer dans la baie , et ne pas me laisser pousser par le vent à travers le détroit. Il n'est donc pas surprenant que je n'aie songé à vérifier si le câble était étalingué que lorsque j'eus besoin de lever l'ancre.

Tandis que je passais sous la poupe d'un des bàtimens de guerre qui étaient dans la baie, l'officier qui était à bord me héla, et me dit que je ferais bien de raccourcir mes voiles. Je le pensais aussi , mais mes hommes étaient trop

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ivres pour faire cette manœuvre. Nécessité n'a pas de loi. Je vis que je ne pouvais éviter un choc avec l'un ou l'autre des navires qui étaient dans la baie, et voyant un grand bâtiment de transport qui paraissait plus en état que les au^ très de le supporter, je lui donnai la préférence. Le choc fut terrible, et au milieu de îa bordée de juremens et d'imprécations que lâchèrent le maître et l'équipage, mon mât de misaine, rencontrant la vergue de misaine de ce bâtiment, tomba sur-le-champ, ce qui m'évita la peine de raccourcir mes voiles, puisqu'il ne m'en restait plus une seule. Je fus bientôt séparé du bâtiment de transport, et je donnai ordre qu'on jetât l'ancre. L'ordre fut exécuté, mais du diable si un câble y était étalingué. Je laissai dériver ma prise sur une frégate, dont le capitaine, voyant mon embarras, eut la bonté de m'envoyer quelques hommes pour m'aider. A cinq heures du soir j'étais amarré et en toute sûreté dans la baie de Gibraltar, et me promenais sur mon gaillard d'arrière aussi fier que dut l'être Colomb, quand il découvrit les îles de l'Amérique.

Ma frégate arriva le lendemain matin. Le capitaine m'envoya chercher, et je lui rendis

compte de mon voyage et de mes désastres. Bien loin de me reprocher d'avoir perdu mes mâts, il me dit que, tout bien considéré, il était surpris que j'eusse pu sauver le bâtiment. Nous étions depuis quinze jours à Gibraltar, quand nous apprîmes que les Français venaient d'entrer en Espagne, et bientôt des ordres arrivèrent d'Angleterre pour suspendre toutes hostilités contre les Espagnols. Cette mesure nous contraria, car elle diminuait nos chances de parts de prises, tout en augmentant nos travaux; mais en même temps elle stimula notre activité d'une manière étonnante, et nous ouvrit une scène beaucoup plus intéressante que si la guerre contre l'Espagne eût continué.

Nous reçûmes ordre d'aller joindre l'amiral devant Toulon ; mais nous fûmes chargés d'entrer en passant dans le port de Carthagène, et de faire un rapport sur la force de l'escadre espagnole qui s'y trouvait. Le gouverneur de la ville et les officiers de la flotte nous reçurent avec la plus grande politesse, mais la plupart des vaisseaux étaient dégréés, et ils n'avaient pas les moyens de les équiper.

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