CHAPITRE VII
D'après la haute réputation dont jouissait à juste titre le capitaine delà frégate sur laquelle je reçus ordre de me rendre , l'amiral le chargeait des missions les plus délicates, et il devait
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alors aider les Espagnols à défendre l'importante forteresse de Roses en Catalogne. Le général français Saint-Cyr s'était déjà emparé de Figuèreset de Gironne, et il regardait d'un œil d'envie le château de la Trinité, dont la prise semblait devoir être le prélude de celle de Roses.
Mon nouveau capitaine avait résolu de défendre ce château, quoiqu'il vînt d'être abandonné par un autre officier de la marine anglaise, qui avait déclaré que ce poste n'était pas tenable. Quoique surnuméraire sur son bord, je me présentai volontairement pourservir dans cette expédition. Je dois avouer qu'on ne pouvait reprocher à l'officier qui avait abandonné cette place, d'avoir pris ce parti trop légèrement. Tous les murs du château étaient en ruines. Des monceaux de pierres et de décombres, des canons crevés et des affûts brisés, présentaient à l'esprit un champ de bataille très-défavorable. Le seul avantage que nous paraissions avoir sur les assaillans, c'était que pour monter à la brèche qu'ils avaient faite aux murailles, il fallait gravir une rampe très-escarpée, couverte de pierres détachées qui roulaient sur eux ou qui cédaient sous leurs pieds, tandis que nous
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pouvions les accabler d'une grêle de traits de toute espèce.
L'emplacement que nous occupions offrait un autre désavantage très-sérieux. Le château était situé près du sommet d'une montagne, dont la partie supérieure était en la possession de l'ennemi, qui se trouvait ainsi de niveau avec les murs du château. Trois cents tirailleurs suisse* s'y étaient logés, et avaient poussé leurs retranchemens jusqu'à trente toises de nous. Dès qu'une tête se montrait au-dessus des murailles, on entendait à l'instant siffler une vingtaine de balles, et quand une de nos embarcations arrivait , elle était saluée de la même manière.
Sur une autre montagne plus au nord, et par conséquent plus loin de la mer, les Français avaient établi une batterie de six pièces de canon de vingt-quatre. Ces agréables voisins n'étaient qu'à environ cent cinquante toises de nous, et sauf le temps qu'ils accordaient à leurs pièces de canon pour se refroidir, ils faisaient un feu constant sur nous, depuis le point du jour jusqu'à la nuit. Nous n'avions aucune chance de succès contre de telles forces, mais notre capitaine était un chevalier errant, et
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comme je m'étais offert volontairement, je n'a~ vais pas le droit de me plaindre.
Le château était défendu par cent trente marins anglais, une compagnie d'Espagnols, et une compagnie de Suisses à la charge de l'Espagne.
Jamais il n'y eut de troupes pins mal nourries, plus mal payées et plus mal logées. Il n'y avait aucune distinction de rang ; nous couchions tous sur de la paille qui n'était jamais renouvelée, et nous avions la même ration de vivres, distribués sans luxe ni abondance. Se battre est quelquefois un passe-temps agréable, mais se battre le ventre vide est toujours une vraie corvée , et c'était ce qui nous arrivait assez souvent. Cependant, comme notre commandant aimait la régularité, quand nos canots ne pouvaient venir à terre pour nous apporter des vivres et que nous en manquions, nous ne nous en assemblions pas moins à l'heure du dîner, et nous buvions un verre d'eau froide pour nous remplir l'estomac.
Je me souviens que mon vieil oncle disait que personne ne savait ce qu'il pouvait faire avant de l'avoir essayé, et certainement l'ennemi nous fournit bien des occasions de nous
fortifier dans la pratique du courage et de la patience, de l'industrie, de l'abstinence et de la résignation. Nous étions dans une situation toute différente de celle de Pénélope, car c'était le jour qui voyait détruire l'ouvrage que nous avions fait la nuit. Pendant les heures de ténèbres nous étions occupés à remplir des sacs de sable pour boucher la brèche, et à déblayer les décombres; au point du jour le feu de l'ennemi recommençait, et nous préparait une occupation semblable pour la nuit suivante.
Il y avait quelque originalité dans une de nos mesures de défense, et comme elle n'était pas secundum artem, elle aurait pu faire sourire un ingénieur. Nous joignions ensemble plutieurs planches de sapin bien rabotées, de manière à en faire une grande table sans pieds, et après l'avoir bien graissée, nous la placions en travers de la brèche, en lui donnant une pente en dehors. Ceux qui montaient à l'assaut , étaient obligés d'y passer, le pied leur glissait, et ils tombaient dans le fossé, chute qui leur cassait quelque membre, ou qui du inoins ne leur permettait pas de revenir à la charge surle-champ.
Un matin de très-bonne heure, j'étais, comme
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on l'aurait dit à bord d'un navire, en vigie. Le brouillard qui, en ce pays, descend pendant la nuit entre les montagnes et couvre toutes les vallées, commençait à se lever, et je regardais par-dessus les murs du château. Le commandant arriva en ce moment, et me demanda ce que j'examinais, je lui répondis que je pouvais à peine le lui dire, mais qu'il me paraissait que quelque chose d'extraordinaire se passait dans la vallée , en face de la brèche. Il écouta avec attention, prit son télescope de nuit, et s'écria d'un ton ferme, mais d'une voix concentrée: — Aux armes ! l'ennemi arrive.
En trois minutes chacun fut à son poste, et il n'y avait pas de temps à perdre, car on voyait déjà distinctement la colonne ennemie serpenter dans la vallée , et commencer à gravir la montagne pour monter à la brèche. Nous attendîmes les ennemis avec sang-froid et détermination, et l'ordre fut donné de ne pas tirer un seul coup avant qu'ils fussent à portée. Nous ne tardâmes pas à leur envoyer une décharge générale d'artillerie et de mousqueterie , qui mit le désordre dans leurs rangs. Ils reculèrent de quelques pas, maisils se rallièrentsur-le-champ, et ils revinrent à la charge avec le courage si
ordinaire aux troupes de Napoléon. Le feu fut alors maintenu des deux côtés sans interruption, mais nous étions en outre exposés aux canons du fort sur la montagne , et aux mousquets des tirailleurs suisses, nos proches voisins. Enfin ils approchèrent de la brèche. Nous avions creusé une mine en avant et dès qu'ils la couvrirent, nous mîmes le feu à la traînée. L'explosion fut terrible, elle détruisit la tète de la colonne qui s'avançait, jeta la confusion parmi ceux qui marchaient ensuite , et nous poussâmes des cris de victoire.
Cependant ils ne tardèrent pas à reformer leurs rangs, et nous vîmes s'avancer un corps d'environ mille hommes, conduit par un colonel. Ce brave officier semblait aussi calme et aussi tranquille que s'il se fût rendu à une invitation à dîner. Il étendit son sabre sur la brèche, et nous l'entendîmes crier à ses soldats : — Suivez-moi ! J'étais jaloux de son courage, j'étais jaloux qu'il fût Français , et je lui jetai une grenade entre les jambes. Il ne fit que se baisser, la ramassa, et la jeta à quelque distance.
— Voilà ce qui s'appelle du sang-froid, dit le commandant, qui était à côté de moi, mais
voyons ce qu'il dira à celle-ci. Il lui en jeta une seconde, et le colonel l'écarta de lui d'un coup de pied. — Rien qu'une once de plomb ne fera impression sur lui, dit le commandant. C'est pourtant dommage de tuer un homme si brave, mais il n'y a pas d'autre alternative.
Il prit un mousquet que je tenais à la main et que je venais de charger; il visa avec soin et fit feu. Le colonel chancela, appuya une main sur sa poitrine, et tomba dans les bras de quelques soldats, qui le prirent sur leurs épaules pour l'emporter. Ce petit groupe devint un point de mire pour tous nos mousquets, et pas un seul homme n'échappa. Le colonel se releva, se traîna jusqu'à un buisson qui n'était qu'à une dixaine de pas, et tomba: son sabre qu'il tenait toujours serré dans sa main, resta appuyé sur les broussailles, la pointe levée vers le ciel, comme pour montrer à son ame la route qu'elle devait suivre.
La mort du colonel mit fin aux espérances des Français pour cette journée. Les officiers firent leur devoir , ils encouragèrent les soldats, les pressèrent de reprendre leurs rangs, passèrent même leur sabre à travers le corps de quelques fuyards, tout fut inutile, et l'affaire se ter-
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mina par une sorte de sauve qui peut. Nous eûmes alors le temps de respirer et de compter nos morts.
Cependant le fort sur la montagne voisine, et les tirailleurs suisses n'en continuèrent pas moins à faire feu sur nous. Je mis mon chapeau sur la baïonnette de mon mousquet; je le montrai au-dessus de la muraille, et en une minute il fut percé de douze balles. Fort heureusement ma tête n'était pas dessous.
Le feu des batteries ayant cessé, comme cela arrivait nécessairement à certains intervalles, nous pûmes examiner le point d'attaque. L'explosion de la mine l'avait couvert de décombres, les Français avaient abandonné leurs échelles d'escalade, mais ils avaient emportéleurs blessés. La terre était jonchée de cadavres couverts de leurs capotes grises, et comme les nuits étaient froides, je résolus de m'en procurer une pour me tenir chaud quand je serais chargé d'un service nocturne. Je me promis aussi de prendre le sabre du colonel pour le présenter à notre commandant. Dès qu'il fit nuit, je sortis du château par la brèche, je ramassai une échelle d'escalade que j'y portai, siïc. nui. i. l(>
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et après avoir pensé aux intérêts du roi , je sortis pour m'occuper des miens.
Il faisait une obscurité profonde, le vent avait la force d'un ouragan, et il soulevait parmi les ruines une poussière qui m'aveuglait. Je ne pus m'empêcher de me comparer à un jackal rôdant pendant la nuit pour chercher une proie. Je frissonnais en errant ainsi au milieu des cadavres, et je ne rencontrai d'abord que des victimes de l'explosion, qui n'avait pas plus respecté les capotes que les corps. Enfin je trouvai un grenadier qui avait eu la tête traversée par une balle, et je n'hésitai pas à me porter son héritier. Cependant le corps et les membres étaient si raides, que ce ne fut pas sans peine que je le déterminai à me céder son surtout. Je m'en couvris sur-le-champ, et je me dirigeai vers le buisson près duquel j'avais vu tomber le colonel. J'y trouvai son corps, mais son sabre n'y était plus, j'avais été prévenu. Je me préparais à retourner au château, quand je rencontrai un ennemi, non mort, mais vivant.
— Qui vive? dit-il à voix basse.
— Anglais, répondis-je, mais les corsaires ne se battent pas,
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— C'est vrai. — Bonsoir! répliqua- Oil en s'en allant.
Je retournai au château , je montrai ma capote avec satisfaction à mes camarades, et plusieurs d'entre eux sortirent à leur tour pour tâcher de s'en procurer une semblable , et ils y réussirent facilement.
Au bout de quelques jours, les pillards anglais, français et espagnols n'avaient laissé sur la terre que des corps presque nus. Celui du colonel était le seul qui eût été respecté. Les lois de la guerre et celles de l'humanité exigeaient que le héros fût enterré, et notre commandant, qui était la fleur de la chevalerie, me dit d'attacher un mouchoir blanc au fer d'une pique, en signe de trêve, et de le suivre avec quelques hommes pour enterrer le colonel, et ensuite les autres morts, si l'ennemi le permettait.
Nous partîmes armés de pioches et de pelles, mais les tirailleurs firent feu sur nous, et un de nos hommes fut blessé. Je regardai le commanmandant, comme pour lui demander : ironsnous plus loin ? Il me fit signe d'avancer. Nous fûmes bientôt près du corps du colonel , nos hommes commencèrent à creuser une fosse
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tout à côté , et l'ennemi , voyant notre intention, discontinua son feu. Pendant que nous étions ainsi occupés, le capitaine fit quelques pas d'un autre côté pour examiner le fort et reconnaître la position de l'ennemi. Il fut luimême reconnu, et l'on se douta du motif qui lui faisait regarder le fort.
Quand il revint près de nous, la fosse était creusée, et comme deux hommes levaient le corps du colonel pour l'y placer, notre commandant, remarquant à l'un de ses doigts, une bague enrichie de diamans, dit à l'un d'eux : Vous pouvez la prendre, le pauvre diable n'en a plus besoin.
En ce moment la batterie du fort fit feu, un boulet de vingt-quatre laboura la terre presque à nos pieds et nous couvrit de poussière.
— Descendez le corps ! s'écria le commandant, et couvrez-le promptement de terre. Tout le monde y travailla , et dès que cet ordre eut été exécuté, il ajouta : Courez au fort maintenant, et nos hommes lui obéirent avec un empressement admirable. II se mit luimême en marche pour y retourner, mais d'un pas fort tranquille, quoiqu'au milieu d'une grêle de balles , car les maudits tirailleurs
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suisses avaient recommencé leur feu dès qu'ils avaient entendu celui de la batterie. Je les envoyai de bon cœur à tous les diables, car, en ma qualité d'aide-de-camp, je me regardais comme tenu par l'honneur de rester auprès de lui; et je m'attendais à chaque instant à recevoir une balle d'un côté où je n'aurais jamais osé montrer la cicatrice de la blessure. Il me semblait ridicule de marcher de ce pas funéraire quand les funérailles étaient terminées, mais le grave commandant ne voulait pas qu'on pût dire que les balles des Français l'avaient fait marcher plus vite.
Je m'estimai fort heureux quand nous rentrâmes au fort sans blessures, et je soupirai après l'instant où il me serait permis de revoir la cabine des midshipmen. La lâcheté bien connue des Espagnols ne tarda pas à m'en fournir l'occasion. Ils rendirent aux Français la forteresse de Roses, et comme la possession du château en ruines était alors sans objet , nous reçûmes ordre de retourner à bord.
Cette affaire offrit une particularité singulière : il y avait de chaque côté un corps de Suisses à la solde l'un de l'Espagne, l'autre de la France, Ils étaient par conséquent opposés
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les uns aux autres, et ils se comportèrent également bien , faisant leur devoir avec une fidélité exemplaire. Mais étant postés si près les uns des autres, et venant souvent en contact , il arrivait quelquefois qu'ils convenaient d'une trêve d'un quart- d'heure. Alors, ils se mêlaient ensemble, causaient, plaisantaient, se demandaient des nouvelles de leurs connaissances respectives, et reconnaissaient peut-être dans le parti opposé un père , un fils , un frère , un parent ou un ami. Mais quand la trêve était expirée, ils chargeaient leurs mousquets , se retiraient chacun de leur côté, et tiraient, s'il le fallait, les uns contre les autres avec une impartialité stoïque. Se battre était pour eux un métier.
De Roses nous allâmes joindre l'amiral devant Toulon. Ayant appris, chemin faisant, qu'une batterie de six canons de cuivre, qui se trouvait dans le port de Selva, serait en la possession des Français sous quelques heures, nous y entrâmes, et nous jetâmes l'ancre à une portée de pistolet de la batterie. Nous liâmes des poulies à nos mâts majeurs, nous y passâmes des câbles, dont les bouts furent portés à terre, et attachés aux pièces de canon , et à l'aide du
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cabestan, nous en tirâmes ainsi trois à bord. Nous nous préparions à en faire autant à l'égard des trois autres, quand les Français arrivèrent tout à coup, et comme il n'y avait pas à terre une force suffisante pour leur résister, nous fûmes obligés de regagner le rivage et de remonter sur nos canots, en laissant entre leurs mains un prisonnier.
Les Français prirent position derrière quelques rochers, et nous lâchèrent des bordées de mousqueterie qui nous blessèrent une dizaine d'hommes. Nous leur répondîmes, mais sans beaucoup d'effet, attendu l'avantage de leur position. Au coucher du soleil le feu cessa. Nous vîmes une barque se détacher du rivage et se diriger vers la frégate. Elle était conduite par un Espagnol, qui remit au capitaine une lettre de l'officier commandant le détachement français. Il y témoignait son regret d'avoir été obligé d'interrompre nos opérations ; ajoutait que le temps était froid, et que comme il avait dû partir avec précipitation, et qu'il n'avait pas eu le temps de se munir de toutes les provisions nécessaires, il le priait de lui envoyer quelques gallons de rum pour lui et son détachement.
Cette demande lui fut accordée, mais notre
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capitaine avait dessein de lui faire payer le prix de son rum autrement qu'en argent, et il lui envoya son mémoire à une heure du matin.
Tout était alors tranquille comme la mort, et le capitaine nous dit que c'était dommage de perdre un de nos canots qu'on avait été obligé la veille de laisser sur le rivage, et d'abandonner aux Français les trois canons qui restaient, et il nous proposa de tâcher de reprendre l'un et de nous emparer des autres. Une douzaine de nous se présentèrent pour ce service ; il en choisit six, et je fus du nombre. Nous ôtâmes tous nos vêtemens, et nous gagnâmes la terre à la nage dans un silence qui aurait fait honneur à des guerriers indiens. Nous montâmes à terre en face de la batterie, et ayant d'abord mis notre canot en mer sans aucun bruit, nous nous approchâmes doucement des canons, et nous y attachâmes les câbles dont les bouts étaient restés sur l'embarcation.
Une douzaine de soldats français étaient profondément endormis à deux pas , il nous aurait été bien facile de les tuer tous, mais nous pensâmes qu'ils devaient leur sommeil à l'influence du rum que nous leur avions fourni , et que ce serait violer les lois de l'hospitalité. Nous prî-
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mes cependant leurs mousquets, et étant retournés à notre canot, nous partîmes pour rejoindre la frégate. Le bruit des rames éveilla les soldats. Ne trouvant plus leurs armes, ils donnèrent l'alarme, un renfort arriva, et notre canot devint le but d'un feu bien nourri et bien dirigé, de sorte que les balles nous sifflaient aux oreilles.
— Nager n'est pas fuir, dis-je en me jetant à la mer. Les autres suivirent mon exemple , excepté les deux rameurs, qui ne pouvaient quitter le canot, et nous arrivâmes au vaisseau, non sans danger, mais sans accident. Ceux qui étaient sur le canot furent aussi heureux que nous. Dès que nous fûmes à bord, on se mit à travailler au cabestan, et les trois pièces de canon se mirent à galoper en descendant le rocher, comme déjeunes Kangourous. Ils furent dans la mer avant que les Français eussent le temps d'en couper les câbles, et arrivèrent bientôt à bord. Nous levâmes l'ancre avant la fin du jour et nous ne tardâmes pas à rejoindre la flotte.
J'y appris que ma frégate avait livré un combat glorieux à une frégate française qu'elle avait prise. Mais elle avait tant souffert pen-
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dant l'action, que le capitaine avait reçu ordre de retourner en Angleterre pour la faire radouber complètement.
J'avais des lettres de recommandation pour le contre-amiral , qui commandait la flotte en second, et je crus devoir les lui présenter. Je me rendis à bord du vaisseau amiral; j'y fus reçu par le capitaine, qui me demanda mes lettres de recommandation pour les remettre au contre-amiral, et qui m'apporta une réponse verbale m'enj oignant de rester sur le vaisseau amiral jusqu'au retour de ma frégate. Si c'était une faveur, la manière dont elle m'était accordée ne me chargeait pas d'un grand poids de reconnaissance. J'aurais préféré rester sur la frégate à bord de laquelle j'étais venu , et le capitaine le désirait aussi; mais c'est ce qui fut impossible.
Je passai donc à bord du vaisseau amiral, et jamais je n'ai pu découvrir pourquoi on m'y avait fait venir, à moins que cela fût pour compléter une ménagerie, car il s'y trouvait déjà de soixante à soixante-dix midshipmen. C'étaient pour la plupart des jeunes gens encore novices dans le service, et ils écoutaient avec avidité les récits que je leur faisais de tout ce que j'avais
vu et de ce que j'avais fait. Mes relations les enflammèrent d'ardeur, et un grand nombre d'entre eux sollicitèrent la permission de servir à bord de quelque frégate. Le capitaine en fut mécontent, et ayant appris que j'étais la tarentule qui les avait mordus, il me prit en haine, ce qui n'était que me payer de retour.
Ce capitaine était un homme gros et mal bâti, ayant de larges épaules, des yeux à fleur de tête, des lèvres aussi épaisses que celles d'un nègre, et une physionomie sans expression. 11 était irritable et violent, sa voix ressemblait au tonnerre, et tous les midshipmen tremblaient devant lui. Il me trouvait toujours en faute, souvent sans le moindre sujet, et il m'appelait en ricanant « un midshipman de frégate. »
Piqué de ce sarcasme si souvent répété, je lui répondis qu'à la vérité j'étais un midshipman de frégate, mais que je me flattais de savoir faire mon devoir aussi bien qu'aucun midshipman de vaisseau de haut bord. Cette réponse inconsidérée le mit en fureur; il m'ordonna de monter au haut du grand mât, et il alla trouver le contre-amiral pour lui demander la permission de me faire battre de verges. Le contre-amiral lui répondit qu'il n'aimait pas à infliger cette
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peine à de jeunes officiers, et que d'ailleurs il ne voyait pas que le cas l'exigeât. Je fus ainsi tiré d'affaire, mais je menais une vie misérable, et je désirais bien vivement le retour de ma frégate.
Parmi les diverses manœuvres auxquelles on exerçait la flotte , nous avions coutume de prendre des ris aux voiles de hune tous les soirs au coucher du soleil; ce qui se faisait au même instant par tous les bâtimens dès que le vaisseau amiral en donnait le signal. On mettait un esprit de rivalité absurde à exécuter cette manœuvre dans le moins de temps possible, et chaque navire voulait l'emporter sur les autres, il en résultait quelquefois des accidens sérieux. En ces occasions le capitaine beuglait et écumait sur son gaillard d'arrière, comme un taureau enragé.
Un certain soir, le signal fut donné, les voiles de hune furent amenées, et nos hommes étaient rangés sur les vergues quand un pauvre diable eut le malheur de tomber de la vergue de la grande hune, se cassa le bras en frappant sur les grands porte-haubans et fut précipité dans la mer. Je vis qu'il était blessé et qu'il ne pouvait nager, et me jetant à la mer, je le sou-
tins sur l'eau jusqu'au moment où une embarcation vint nous prendre tous deux.
En arrivant sur le pont, je trouvai le capitaine dans un accès de rage parce que cet accident avait été cause que son bâtiment avait été le dernier de la flotte à exécuter cette manœuvre. Il menaça l'homme qui s'était cassé un bras de le faire battre de verges pour être tombé du haut d'une vergue, et m'ordonna de descendre du gaillard d'arrière. C'était une double injustice; mais rien ne pouvait m'étonner de sa part. De tous les capitaines que j'ai connus, c'est celui qui était le plus indigne d'occuper un pareil rang dans la marine anglaise.
Bientôt après le contre-amiral se rendit à Majorque pour y faire radouber son navire. À ma grande joie, j'y trouvai mon ancienne frégate, et je secouai la poussière de mes pieds en quittant le vaisseau amiral. Pendant tout le temps que j'y avais passé, le contre-amiral ne m'avait jamais dit bonjour; et quand j'en partis, il ne me dit pas adieu.