CHAPITRE VI
Désirant naturellement voir un pays dont nous avions été exclus pendant tant d'années, nous demandâmes tous la permission d'aller à terre et nous l'obtînmes. Les matelots furent
traités avec la même indulgence, et il leur fut permis d'aller à terre par détachement de vingt à trente à la fois. On nous suivait, on nous regardait, puis on nous évitait comme étant des hereticos. Les auberges, comme celles de toutes les villes d'Espagne, ne se sont pas améliorées depuis le temps de l'immortel Santillane. Elles étaient toutes plus ou moins remplies de la plus basse canaille, et d'une troupe de bravos qui n'avaient d'autre métier que le vol, et qui ne se faisaient pas scrupule d'y ajouter le meurtre. La cuisine était détestable : l'ail et l'huile en faisaient les principaux ingrédiens. L'olla podrida, avec sa compagne inséparable, la sauce aux tomates, était insupportable, mais le vin était fort bon pour un midshipman. Toutes les fois que nous prenions un repas dans une de ces maisons, les bravos essayaient de nous chercher querelle, et comme ils sont toujours armés de stylets, nous trouvions nécessaire d'être toujours sur nos gardes, et quand nous nous mettions à table, nous avions soin de laisser voir les crosses des pistolets passés dans nos ceintures, ce qui les tenait en respect, car ils sont aussi lâches que scélérats. Nos matelots, moins prudens, ou moins bien armés, furent souvent vo-
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lés par ces misérables, et quelques-uns furent même assassinés.
Nous joignîmes l'amiral à la hauteur de Toulon et il nous ordonna d'aller croiser entre Perpignan et Marseille. Nous quittâmes la Hotte le lendemain , et nous tînmes toute la côte sur le qui-vive. Pas un bâtiment n'osait sortir du port : s'il se montrait Sur mer, il était pris. Nous nous moquions des batteries; nous les faisions taire avec nos longs canons de dix-huit, ou nous descendions à terre, et nous enclouions les canons.
Dans une de ces escarmouches , je fus sur le point d'être fait prisonnier, et si cela fût arrivé le lecteur aurait perdu la relation des dangers et des hauts faits qu'il trouvera dans les pages qui vont suivre, car, si je n'avais pas été sabré par forme de représailles, j'aurais été envoyé en prison à Verdun , où je serais resté pendant les six ans que dura la guerre.
Nous étions débarqués pour attaquer et faire sauter une batterie, et nous avions apporté à cet effet un sac de poudre. Nous arrivâmes à un canal qu'il fallait traverser, et comme on en ignorait la profondeur, on choisit les meilleurs nageurs pour porter les munitions sans les
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mouiller. J'étais de ce nombre. J'otai mes souliers et mes bas , je retroussai mes pantalons le plus haut possible, et l'eau ne me vint guère qu'aux genoux. Après que nous eûmes pris la batterie, j'étais si occupé à regarder le télégraphe, que je ne songeai à l'explosion qui devait avoir lieu que lorsque j'entendis ceux qui venaient de mettre le feu à la traînée , me crier : Fuyez! fuyez!
J'étais en ce moment sur le mur du fort , qui avait près de trente pieds de hauteur, mais qui formait un talus. Je me laissai glisser jusqu'en bas, et je m'enfuis aussi vite que je le pus, au milieu d'une grêle de grosses pierres que l'explosion fit pleuvoir tout autour de moi , et dont heureusement aucune ne m'atteignit. Mais une pierre m'avait coupé le pied pendant que je descendais de la muraille, j'en souffrais beaucoup, et j'avais à traverser deux champs couverts de chanvre avant d'arriver au canal près duquel j'avais laissé mes bas et mes souliers Le chanvre entrait dans la blessure , et augmentait mes souffrances; et je fus tenté plus d'une fois de me coucher par terre et de me résigner à mon destin.
Je persistai pourtant; j'arrivai au canal.
mais je n'eus pas le temps de reprendre mes bas et mes souliers. Je voyais devant moi nos canots qui se remettaient en mer, car on ne s'était pas aperçu de mon absence, et j'entendais par derrière un bruit semblable à celui du tonnerre grondant dans le lointain. C'était une troupe de cavalerie qui arrivait de Cette pour défendre la batterie. Je réunis toutes mes forces, je gagnai le bord de la mer, et je cherchai les moyens de rejoindre nos canots à la nage. Quelques chasseurs à cheval y arrivèrent presque aussitôt, que moi , et firent feu sur moi sans me blesser.
Les embarcations étaient alors à environ un quart de mille du rivage. Heureusement les officiers qui s'y trouvaient, aperçurent la cavalerie et me virent en même temps. Ils ordonnèrent à un canot de m'attendre, et je l'atteignis, non sans difficulté, et tellement épuisé par suite de mes souffrances et du sang que j'avais perdu, que j'arrivai à bord presque sans connaissance. J'avais le pied coupé jusqu'à l'os, et je fus un mois entre les mains du chirurgien.
J'étais à peine guéri de cet accident, quand nous prîmes un bâtiment que Murphy fut chargé de conduire à Gibraltar. Dans la soirée
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du même jour, nos canots prirent un schooner, et le commandement m'en fut donné. Trois jours après avoir quitté la frégate, je rencontrai un navire sur la côte d'Espagne , et je le reconnus pour celui que Murphy commandait, à une grande pièce blanche qui était au grand hunier. Il était tard quand j'étais passé à bord du schooner avec mon équipage de trois hommes, et dans notre précipitation, nous avions oublié un petit baril de vin qui nous était destiné. C'était tomber d'un extrême dans un autre, car, dans ma dernière excursion, nous avions trop de liqueurs spiri tueuses, et dans celle-ci, nous en étions entièrement dépourvus. Je savais que Murphy en avait emporté plus que son équipage et lui ne pourraient en boire, quand même ils s'enivreraient tous les jours. Je cherchai à le joindre pour l'engagera nous donner une partie de son superflu ; mais il fit d'aussi grands efforts pour m'éviter que j'en faisais pour le joindre. Comme j'avais à bord trois petits canons, j'en tirai un coup chargé à poudre pour lui faire un signal, mais il ne voulut pas mettre en panne. Enfin la nuit survint, et je ne le revis plus qu'à Gibraltar.
Le lendemain matin, je rencontrai trois bar-
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ques de pêcheurs espagnols. Ils me prirent pour un corsaire français, retirèrent leurs lignes et mirent à la voile. Je tirai un coup de canon, et ils mirent en panne pour se rendre. Je fis ma visite sur leur bord, et ayant trouvé un petit baril de vin sur chacune, je confisquai cette partie de leur cargaison, et leur en offris le paiement. Mais ils furent si charmés d'apprendre que nous n'étions pas Français, qu'ils ne voulurent rien accepter. E .fin je leur donnai du tabac, qu'ils acceptèrent avec grand plaisir en criant: Vlva Ingle terre ! et nous nous séparâmes en parfaite intelligence.
Comme le vent était fort léger, nous fûmes quelques jours en mer avant de voir Gibraltar, et quand nous y arrivâmes, il me restait encore deux barils de vin pour en régaler mes amis. La frégate et toutes ses autres prises étaient entrées dans le port avant nous, à l'exception de celle commandée par Murphy, qui ne nous rejoignit que le lendemain.
J'étais sur le gaillard d'arrière de la frégate quand il vint à bord, et il fit rapport qu'un corsaire français lui avait donné la chasse, mais qu'il l'avait forcé à prendre la fuite après une action de quatre heures. Ses agrès, dit-il, avaient
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un peu souffert, mais il n'avait pas eu un seul homme de blessé. Je le laissai se vanter ainsi sans rien dire. Bien des gens le crurent; quelques-uns doutèrent de sa véracité. Nous dînâmes tous deux dans la cabine des officiers, et quand le vin lui eut un peu échauffe le cerveau, il recommença ses fanfaronnades, et alla jusqu'à métamorphoser mon schooner et mon équipage de trois hommes en un cutter bien équipé et ayant autant d'hommes et de canons qu'il en pouvait porter.
Las d'entendre ses rodomontades, je racontai enfin l'histoire telle qu'elle s'était passée, et je fis venir le second maître de timonerie, qui était avec moi à bord de la prise, et qui confirma tout ce que j'avais dit. Depuis ce moment il fut en butte au mépris de tout l'équipage, et notre capitaine lui ayant offert de passer sur un autre vaisseau, il accepta sans peine cette proposition. Mais sa réputation l'y suivit, et jamais il n'obtint d'avancement.
Ce n'était pas le moment où les frégates étaient laissées dans l'inaction. Le sud de l'Espagne était le théâtre d'une guerre cruelle et dévastatrice, et l'on nous donna pour station les côtes d'Espagne et de France, depuis Barcelone jusqu'à
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Perpignan. Nos instructions , qui s'accordaient parfaitement avec l'esprit entreprenant du capitaine, étaient de soutenir les chefs de guérillas; d'intercepter les convois de provisions et de munitions envoyés par l'ennemi, soit par mer, soit par la route qui bordait la côte , et de déloger les Français des forts dont ils auraient pu se mettre en possession.
J'étais quelquefois absent du vaisseau trois semaines ou un mois pour de semblables missions, ayant été attaché à une division de fusiliers sous les ordres du troisième lieutenant. Nous souffrîmes de grandes privations , car nous n'emportions jamais de provisions que pour une semaine, et nous en passions souvent deux ou trois sans revenir. Quant à l'équipement, notre « catalogue négatif » comme le dit un auteur célèbre, était très-long. Nous étions fréquemment sans souliers, sans bas et sans linge. La plupart de nous étaient sans chapeau , et y suppléaient par un mouchoir de poche. Et pourtant nous avions à gravir des rochers et à traverser des ravines avec nos nouveaux alliés , montagnards endurcis.
Ces hommes respectaient notre valeur, mais n'aimaient ni notre religion, ni nos manières.
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Ils partageaient cordialement leurs rations avec nous; mais leur cruauté envers les prisonniers français était implacable, et tous nos efforts ne pouvaient obtenir la vie d'un de ces malheureux. On les massacrait à nos yeux , ou on les traînait sur le haut de quelque montagne en vue d'une forteresse occupée par l'ennemi , et là, on leur coupait la gorge à la vue de leurs compatriotes.
Pendant cette guerre irrégulière, tantôt nous faisions bonne chère, tantôt nous mourions presque de faim. Un jour que nous manquions de vivres, nous rencontrâmes un capucin ayant les joues fleuries et un embonpoint remarquable, et nous le priâmes de nous dire où nous pourrions trouver quelque nourriture, soit pour de l'argent, soit autrement. Il nous répondit qu'il n'en savait rien, et qu'il n'avait pas d'argent, les règles de son ordre lui défendant d'en porter. Comme il se retirait avec quelque précipitation, nous crûmes en tendre résonner quelque chose dans la poche du bon père. Nous prîmes la liberté de le fouiller, et nous trouvâmes sur lui quarante ducats dont nous le soulageâmes sans scrupule, en lui disant que notre conscience ne nous reprochait rien, puisque les
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règles de son ordre lui défendaient de porter de l'argent. Il nous chargea de malédictions; mais nous ne fîmes qu'en rire, car il avait lui-même causé son infortune par sa fausseté et son hypocrisie.
C'était ainsi que les moines espagnols se conduisaient en général envers nous, et c'était de cette manière que nous les en payions, quand nous le pouvions. Nous nous procurâmes quelques vivres avec les dollars du moine, et ayant rejoint notre détachement, nous croyions que nous n'entendrions plus parler de cette aventure. Mais il nous avait suivis de loin, et nous le vîmes monter la hauteur sur laquelle nous étions campés. Pour éviter d'être découverts, nous changeâmes de vêtemens de manière à nous rendre méconnaissables. Il fit sa plainte au chef de guérillas, dont les yeux lancèrent des flammes quand il apprit de quelle manière le moine avait été traité; et il est probable qu'il y aurait eu du sang de répandu, si celui-ci eût pu lui désigner les coupables. Il me regarda quelque temps avec un air de soupçon, mais j'étais bien déguisé, et j'avais aplati avec du savon mes cheveux qui bouclaient naturellement, et avec une impudence sans égale, je lui
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demandai s'il me prenait pour un brigand français. Enfin, quelqu'un lui dit que ceux qui l'avaient dépouillé pouvaient faire partie de quelqu'autre corps. Qu'il le crût ou non, il nous quitta en disant qu'il allait se mettre à leur recherche , et je ne fus pas peu charmé de le voir partir.
Peu de temps auparavant, la frégate à laquelle j'appartenais avait été chargée d'un autre service, et manquant d occasion pour la rejoindre, je fus envoyé, pro tempore, à bord d'une autre.