‹ François BaconChapitre 108 sur 120 · IV. — l'influence morale · texte numérisé non relu

IV. — l'influence morale

sentons en présence d'une grande faillite morale. Avant que Montégut eût déclaré que la Révolution avait fait banqueroute à ses promesses, Musset avait déjà dit que l'anti-christianisme du siècle dernier n'avait réussi qu'à désoler la vie en détruisant toute espérance. Les partisans du progrès promettaient le bonheur par la science, et les pessimistes contemporains concluent à l'universel désenchantement. Le pessimisme n'est pas seulement une fantaisie morbide de l'intellrgence de quelques penseurs, il est quelque chose de plus sérieux, il est un état de conscience et un état d'âme. On s'aperçoit, et les statistiques le prouvent avec une irréfutable éloquence, que la moralité est en décroissance. A mesure que le positivisme a pris plus d'empire et a banni d'un plus grand nombre d'esprits les préoccupations supérieures à la science des phénomènes, un grand vide s'est fait sentir dans le monde de l'action et de la pensée. Nul n'oserait plus dire aujourd'hui que la science est capable de guérir tous les maux, de combler toutes les espérances ou même de donner le mot de tous les problèmes. Des intelligences hautes et fières ont revendiqué les droits du mystère et montré quelle place importante et légitime il devait

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remplir dans les préoccupations de l'homme. Loin de voir dans ces préoccupations qui empêchent l'esprit de borner sa vue aux horizons de la terre une infirmité de notre nature, on a proclamé au contraire qu'elles témoignaient de nôtre originelle noblesse. On a vaguement senti qu'en enlevant à l'homme la science humaine par excellence, la métaphysique, on lui a tout enlevé. La religion n'a plus de fondement, la science n'a plus d'autre contrôle que l'expérience, d'autre but que l'utilité, la morale ne peut plus avoir d'autre règle que la loi civile, rien du dedans ne vient plus nous imposer le respect et l'amour de nos semblables, seule la contrainte extérieure de la loi peut maintenir une apparence de cohésion, prête à disparaître au moindre heurt. C'est que la raison selile, la raison métaphysique, telle que la comprenaient Aristote et Platon, son maître, peut nous donner la connaissance des lois universelles et immobiles où sont contenus comme en leurs principes tous les êtres et tous les événements. Rien ne peut être plus utile que l'immobile coiitemplation de ces lois; loin que ce soit là une oisiveté inerte, c'est au contraire Pacte suprême de la peiisée. Car c'est là Tendeur capitale de Bacon et de ses

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modernes disciples. L'acte le plus élevé n'est pas dans le mouvement, mais dans te repos. Agir sans doute est le but suprême ; mais agir en homme; or, si les choses matérielle^ ne peuvent faire porter leur acte que successivement sur une diversité de choses, si dès lors le mouvement le plus rapide est aussi pour elles le plus actif, il en est^utrement des choses immatérielles de. rintelligence: car l'intelligence voit les choses dans leurs causes et leurs principes, c'est-à-dire dans le point unique et central d'où elles sortent ensuite pour se répandre et se manifester aux sens. Adhérer donc à ce centre unique, contempler cette cause premièrç^ cette loi simple et universelle, tel est l'acte le plus accompli que l'intelligence puisse réaliser. Donc, vouloir que l'homme néglige la contemplation pour l'action, qu'il renonce à la métaphysique pour ne s'attacher qu'à la physique, qu'il abandonne l'uniyersel pour se perdre et se dissiper dans les mouvements particuliers, c'est vouloir qu'il abdique sa nature et qu'il agisse contrairement à ses lois. Un tel oubli de sa condition ne peut qu'engendrer en lui la conscience de son infortune, le pessimisme est la constatation raisonnée de cet état anormal. C'est d'ailleurs dans cette contem-

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plation que l'homme prendra conscience de sa valeur et comprendra la valeur de ses semblables. Il se verra produit dans le monde par une raison souveraine agissant par des raisons de bonté qui méritent le respect et qui attirent l'amour. Dès lors il se sentira représentatif de cette bonté aimable et première et digne, à ce titre, du respect de toutes les volontés. II n'est plus sujet des édits capricieux ou arbitraires qui usurpent le nom de lois, il n'est sujet que de la Loi suprême qui gouverne la nature, qui se découvre à son esprit dans les longues et méthodiques recherches de la science et se révèle à son cœur par les voix intérieures de sa conscience. Il sait, quand il le doit, résister aux hommes pour servir Dieu. Ses semblables lui paraissent dignes du même respect qu'il revendique pour lui-même ; issus de la même cause, engendrés par le même amour, il doit les aimer dans leur cause, puisqu'il aime la raison qui les a produits; s'il ne les aimait pas, il n'aimerait ' pas véritablement Dieu, il ne s'aimerait pas intellectuellement soi-même. Sa perfection propre consiste à connaître le plus possible.à aimer ce qu'il connaît et àagir d'apréssa connaissance et son amour, comment alors pourrait-il être égoïs-

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