‹ François BaconChapitre 2 sur 120 · B\CON. — I · texte numérisé non relu

B\CON. — I

Vie de Bacon.

Idée directrice de toute sa philosophie.

Vie de Bacon. — Sa naissance. — Ses études. — Procès du comte d'Essex. — Charges et honneurs. — Condamnation de Bacon. — Sa mort.

La fin de la science est la pratique. — L'utilitarisme baconien . — Utilitarisme matérialiste — et philanthropique. — Nécessité de la science de la nature. — Nécessité d'une rénovation des sciences. — Plan de VInstauratio magna. — Ordre du présent travail.

François Bacon naquit le 22 janvier 1561, à York House, résidence de son père à Londres, dans le Strand, non loin de Charing Cross. Il était fils de sir Nicolas Bacon qui fut pendant plus de vingt ans lord Keeper ou lord garde du grand sceau de la reine Elisabeth. Sa mère, Anne Cooke, était une femme du plus rare savoir et du plus brillant esprit.

A treize ans, le 16 juin 1573, il entra à l'Université de Cambridge qu'il quitta trois ans

après, sans avoir pris ses degrés. Il ne rapportait de son passage à l'Université que le dédain d'Aristote, de la scolast i(^w çl.des sciencesqu'on y enseignait.

l'uis Bacon voyE^ea en France et fut un moment employé à l'ambassade d'Angleterre alors occupée par sir Amyas Paulet. Il se trouvait à Poitiers quand il fut rappelé en Angleterre par la mort de son pèi-e ( 20 février 1579 ). Comme il avait un frère aioè, nommé Anthony, Françoisïacon n'hérita que d'une tn>s faible partie de la fortune paternelle qui n'était d'ailleurs pas très considérable. Il dut donc songer à prendre une profession qui lui permit de vivre honorablement. Il se destina aux emplois de judicature et dut se mettre à étudier le droit. Il entra en 1580 à Gray's Innet l'on montre encore sous le n° 1, dans Gray's Inn-square, le logement qu'il occupa durant ses études et que, selon la coutume, il garda toute sa vie. Ses études en droit furent poussées assez loin.

Cependant il semble que dès ce temps même il visait t la rénovation des sciences et à la refonte de toute la philosophie. Dès 1585, il avait esquissé les grandes lignes de r/Hs(aMm(io magna et il intitulait fièrement le premier écrit

VIE DE BACON

OÙ il rassemblait ses idées : Temporis partus maxinius.

Peu de temps après avoir été admis à plaider, il fut nommé par Elisabeth conseil extraordinaire de la couronne. Cette position plus honorable que lucrative n'empêchait pas Bacon de se débattre dans les embarras d'une fortune gênée. Désespérant d'arriver directement aux hautes charges, il se résolut à prendre un détour. En 1593, il se présenta aux électeurs du comité de Middlesex et fut élu membre du Parlement, Il porta à Westminster un rare talent de parole auquel tous ses contemporains ont rendu hommage. Mais il fut d'abord moins habile dans la conduite de ses affaires privées. Il indisposa la reine par son opposition et se trouva condamné pour de longues années encore à la médiocrité.

Cependant il s'était attaché au comte d'Essex alors tout puissant sur l'esprit d'Elisabeth. Mais Essex avait beau prier, Bacon avait beau écrire des suppliques respectueuses et attendries et composer même une Allégorie en l'honneur d'Elisabeth, la reine demeurait inflexible et laissait Bacon se morfondre. La charge de solliciteur général qu'il ambitionnait, devenue deux fois

vacante, fut donnée successivement à deux autres concurrents. Pour le dédommager, Essex lui fit présent du domaine deTwickenham. C'est là que Bacon acheva de tracer le plan de son grand ouvrage et qu'il mit la dernière main à ses Essais de morale et de politique qui parurent en 1597 et furent plus tard traduits en latin sous le titre de Sermones fidèles.

Cet ouvrage eut un grand succès et força l'estime d'Elisabeth. Sur ces entrefaites survinrent la disgrâce d'Essex, sa conspiration et son procès. Bacon, en sa qualité d'avocat conseil de la couronne, prit la parole contre son bienfaiteur et son ami. Ne pas parler lui eût enlevé tout espoir d'être nommé solliciteur général. Bacon parla donc et requit sévèrement. 11 alla même jusqu'à composer après la condamnation un écrit intitulé : Déclaration des pratiques et trahisons tentées et accomplies par Robert, comte d'Essex. On a beaucoup blâmé la conduite de Bacon, Ceux qui prétendent que les charges publiques dispensent ceux qui les possèdent de tout examen des ordres qui leur sont donnés, ont voulu excuser son ingratitude par son loyalisme . Ils oublient que Bacon, qui ne devait rien à Elisabeth et devait tout au

VIE DE BACON

comte d'Essex, avait la ressource de renoncer à sa charge et à ses espérances d'entrer plus avant dans les conseils de la couronne. Ayant à choisir entre sa reconnaissance et son ambition, Bacon préféra son ambition. Il eût sans doute mieux aimé concilier tous les intérêts, mais ni Elisabeth, ni Essex ne voulurent bien s'y prêter ; forcé de choisir, il choisit. Son choix, sans doute, fut très humain et l'on peut trouver beaucoup de raisons pour l'appuyer, il est difficile d'en trouver de bonnes.

Cène fut qu'après lamortd'Élisabeth, survenue en 1603, que Jacques I«^ nomma enfin Bacon au poste qu'il ambitionnait depuis si longtemps, le 25 juin 1607. Deux années auparavant, il avait publié le premier de ses grands ouvrages philosophiques : The proficience and advancement of learning divine and human , lequel , traduit par ses secrétaires, devint plus tard le De dignitate et augmentis scientiarum. Vers le moment même de sa nomination, il terminait l'ouvrage auquel il donna le titre de Cogitata et visa de interpretatione naturœ, qui est comme la première ébauche du Novum Organum . Cet ouvrage demeura en manuscrit, mais en 1609, Bacon publia son traité De sapientia veteru

s F. BACON, — INTRODUCTION

(loiit nous aurons à nous occuper plus tard.

A partir de ce moment Bacon entra à pleines >iles dans la carrière de la fortune et des honsurs. Son loyalisme tant vanté le poussa à serir Jacques I'^ de toutes les façons et à souinir de ses arguments et de ses plaidoyers les assentiments et les injustices de son maître. Gloria in obaequio, c'est tout ce que je puis ofir à votre Majesté», écrivait-il au roi en lui delandant la place du chancelier dangereusement lalade. Solliciteur, puis attorney-généraljgrefer delacharabre étoilée,puis membre du conseil rivé ( 1616 ), garde du sceau comme son père 7 mars i6i 7 ), et enfin lord chancelier ( 4 janier 1618), il fut en outre créé par le roi baron e Vérulam ( 12 juillet 1618 ) et vicomte de aint-Alban ( 21 janvier 1621 ), !l arriva ainsi Li faite des honneurs et de la puissance. Il ne evait pas tarder à descendre.

En 1621, le Parlement s'assembla et une de ses remières décisions fut de demander la réforme es cours de justice et en particulier de celle de hancellerie. L'enquête qui suivit démontra des lits de concussion dont Bacon avait profité u qu'il avait couverts de son autorité. Il fut en \séquence expressément accusé ; il n'essaya

VIE DE BACON 9

même pas de plaider non-coupable, il se contenta de s'excuser. En conséquence, il fut condamné à payer quarante mille livres sterling d'amende, à demeurer prisonnier dans la Tour de Londres, tant que ce serait le bon plaisir du roi ; déclaré incapable d'occuper aucun poste , dans l'État, aucun siège dans le Parlement ; il eut défense, sa vie durant, de résider où séjournerait la Cour (3 mai 1621 ).

Ici encore Bacon a été vivement attaqué, très vivement défendu (1). Pour nous, nous n'avons qu'à constater les faits. Ils sont patents, indéniables. Tout homme sent quelles excuses on peut faire valoir, toute conscience voit quel jugement on doit porter.

Dans la retraite forcée qui suivit sa condamnation, Bacon fit de grands efforts pour reconquérir la faveur royale et quelques-unes de ses charges et de ses prérogatives. Il y réussit même en partie, mais il n'en profita pas. Il avait soixante ans lors de sa disgrâce, il consacra ses loisirs aux travaux de l'esprit. Ce fut d'abord une Histoire de Henri Vil y qui ne paraît pas

(1) V. La vérité sur la condamnation du chancelier Bacon^ par Camoin de Vence, in-8°, Thorîn, 1886.

avoir eu grand succès, puis un écrit De la justice U7iiverselle et des sciences du Droit. Enfio et surtout il revit soigneusement tous ses écrits antérieurs. Il avait, un an avant sa chute, publié le Novum Organuniy il fit traduire et publier en latin Touvrage sur V Avancement des sciences et fît un grand nombre de recherches, d'observations et d'expériences qu'il écrivait à mesure, selon la méthode qu'il s'était prescrite. Le 2 avril 1626, il faisait une promenade quand la neige se mit à tomber. Il eut l'idée d'employer la neige à la conservation des viandes. 11 descendit de voiture, acheta un poulet à une fermière et se mit en mesure de tenter aussitôt l'expérience. Le froid le saisit et sept jours après, le 9 avril 1626, jour de Pâques, il mourut dans sa soixante sixième année.

Nous connaissons l'homme. Nous pouvons maintenant étudier le savant et le philosophe. Mais avant de procéder plus avant, il nous faut étudier l'idée directrice de toute sa philosophie.

« Personne, dit Bacon, n'a jamais encore assigné à la science son but véritable, il n'est donc pas étonnant que les philosophes se soient égarés dans tout ce qui dépend de la fm » (1). 11 est

(i) Itaque, si finis scientiarum a nemme adhuc bene positus

facile de voir par là que pour Bacon la science n*est qu'un moyen au service d'une fin plus importante, de même que la logique ou la méthode, VOrganumy n'est qu'un moyen au service de la science. Et si ses devanciers se sont trompés en philosophie et en logique, cela vient de ce que le but qu'ils assignaient à la science et par celle-ci à la logique était un but illusoire et impossible à atteindre. La découverte principale de Bacon, celle d'où découlent toutes les autres, et qui constitue son originalité comme penseur est donc la découverte du but véritable à donner aux sciences et à la philosophie.

Or, ce but à donner aux sciences. Bacon l'indique très clairement en une foule de passages, mais nulle part avec plus de force que dans ces lignes qui font suite à celles que nous venons de citer : a La fin véritable et légitime des sciences consiste uniquement à doter la vie humaine de nouvelles inventions et de nouvelles richesses » (1).

sit, non mirum est si in ils quœ sunt subordinata ad finem, sequatur aberratio. —iVov. Organ. 1. 1, 82 — édit. Spedding, Ellis et Heath, 7 vol. in-8o, Londres, 1857 et suiv., 1. 1, p. 188. Nous citerons toujours cette excellente édition.

(1) Meta autem scienliarum vera et légitima non alia est,

Il attribue lui-même aux habitudes de sa vie politique le peu de cas qu'il fait des belles spéculations qui ne peuvent servir à rien, artem jactanty uswn non prœhent (1). Il est né pour être utile aux hommes (2) ; ce qu'il veut, ce n'est pas fonder une secte, une philosophie nouvelle, mais asseoir les fondements de l'utilité et de la grandeur humaines, utilitatis et amplitudinis humanœ fundamenta moUri (3). Aussi ne recherche-t-il pas seulement l'ordre et la vérité, mais surtout l'usage et la commodité des hommes (4). Il médite une restauration de la philosophie qui n'aura rien de vain ni d'abstrait, mais qui rendra meilleures les conditions de la vie humaine : Quœ nihil inanis et ahstracti hàbeaty quœque vitœ humanise conditiones in melius provehat (5). Ainsi la science ne servira plus seulement au plaisir, comme une courtisane, elle ne sera pas non plus une servante mercenaire,

quam ut dotetur vita humana no vis inventis et copiis. — Nov, Organ. 1. i, 82, 1. 1, p. 188.

(1) De Augm. 1. v, 5, 1. 1, p. 648.

(2) Instaur. mag. Prœfat. t. i, p. 132. — Cf. Cogit. et vis. t. m, p. 618.

(3) De interpret. nat.y t. m, p. 518.

(4) De Augm. 1. vu, 6, 1. 1, p. 576.

(5) Redargut. philos, t. m, p. 550,

mais une épouse qui donnera à Thumanité une continuité agréable et prospère : Sponsa ad gènerationemy fructum atque solatium hominum (1). Tel est donc le but que se propose Bacon, la vérité dont il se proclame le héraut. II appelle les hommes au combat contre la njature afin d'étendre les bornes de la puissance humaine (2). Avant lui, les philosophes n'ont cherché qu'àsatisfairé leur orgueil par de contentieuses discussions, ils n'ont rien inventé de ce qui peut servir à soulager et à embellir l'état de l'humanité (3). Son entreprise est donc nouvelle, svnt ista prorsus nova, nouvelle d'une absolue nouveauté, etiam toto génère (4), tellement qu'il est étonnant qu'un homme en ait pu concevoir l'idée (5). Il ne recherche cependant pas la nouveauté comme telle (6), il a un but plus élevé que la vaine recherche de l'originalité, ceci encore est stérile et vain. II n'élève pas une pyramide à l'orgueil, mais un temple au modèle de l'uni-

(1) De AugmA . i, 1. 1, p. 163.

(2) De Augm. 1. iv, 1, t. i, p. 579.

(4) Epist. dedicat. 1. 1, p. 122.

(5) Epist. dedicat. t. i, p. 123.

(6) De Aug. 1. ix ad fin., t. i, p. 837.

14 F. BACON. — INTHODCCTION

vers(l). Ce qu'il désire trouver, ce n'est donc pas une science purement théorique, qui ne satisfait que l'esprit, mais avant tout une science active et productrice, scientia activa, capable d'enfanter un grand nombre d'inventions. Ce sont en effet les inventions qui augmentent la puissance de l'homme et agrandissent son empire, aussi fl dans les temps primitifs les hommes encore barbares ont-ils placé au rang des dieux universels les premiers inventeurs, tandis qu'ils n'ont considéré les conquérants et les législateurs que comme des demi-dieux dont l'action est bornée à une seule ville ou à une seule contrée » (2). On voit en effet que la découverte de ia boussole a ouvert un monde entier à l'activité des hommes civilisés (3). Ce sont les inventions qui augmentent le domaine de l'homme et lui permettent de s'asser\'ir les forces de la nature pour les employer à son bien-être. Mais jusqu'à

(1) Nos autem non Capitolium aliquid aul Pjramidem hominum supcrbiœ dedicamus autcondimus, sed (emplum sanctutn 9d e^iemplar mundi in iniclicclu humano rundamui.— M 0. 1. 1, 120, l, 1, p. 214.

(2) De interpr. nat. 1. m, p. 518, el paatim. Cf. N. 0. i, 73, 1. 1, p. 183.

{3) N. 0. 1. I, 10», 1. 1, p. 209 elpaaim.

Bacon les inventions se sont faites au hasard et ont été bien plutôt des faveurs de la fortune que des productions de rart(l). Ce qu'il voudrait découvrir, le but qu'il propose à ses recherches, c'est l'art de faire des découvertes, ce n'est pas tant un art particulier, que l'art d'inventer les arts. Cet art universel, il le définit : aArs qusedam indicii et directionis quse ceteras artes earumque axiomata atque opéra detegat et in conspectum det » (2).

De là vient le caractère encyclopédique de l'œuvre de Bacon. Pour découvrir l'art de faire des découvertes en tout genre, il faut évidemment avoir parcouru la nature tout entière et s'être au moins rendu compte de l'étendue du domaine qu'on veut s'approprier, de la portée des forces qu'on veut s'asservir. Ainsi au lieu de subordonner, comme Aristote, la pratique à la théorie, l'art à la science. Bacon subordonne la théorie à la pratique, la science à l'art (3). Ce dessein peut paraître modeste et bien terre à terre,

(1) N. 0. 1. 1, 73, 1. 1, p. 183. — Omnino per casum. — Ibid* II, 31, 1. 1, p. 285, etc.

(2) De Augm. 1. v, 2, t. i, p. 622.

(3) De Augm. 1. vu, 7, 1. 1, p. 718. Cf. /V. 0. 1. ii, 4; 1. 1, p. 229, etc.

16 F, KACoN. — INTBODCCTION

mais n.icon rappelle que dans V Enéide les vraies apparitions pénètrent par la modeste porte de corne tandis que la superbe porte d'ivoire ne laisse passer que des songes trompeurs (1>, Le but qu'il poursuit n'est donc pas un vain plaisir de l'esprit, une sorte de dilettantisme qui se contente de s'expliquer les choses sans s'inquiéter de leur usage, il vise à agir, & produire des choses et des œuvres, il le répète en cent endroits, non verba, sed res et opéra. Il veut réagir contre la spéculation désintéressée, il donne ouvertement l'utilité pour but à la pliilosophie et à la science, son système est donc un système ulililaire (2).

(1) De Augm. I. \n, 3 , t, i, p. 743.

(!) On peut contcsicr l'intcrpn'-lalion ulililaire que nous donnana de la philosophie ilc Raron en s'appuya nt sur quelques passages qu'il nous laul brièvemenl discuter.

1° On poiirrail d'abord ciler (et on l'a fait) les passages assez nombreux olj Bacon dit à plusieurs reprises et presi|ue dans les mSmes termes qu'il faut s'attacher « aux expériences lumineuses plutAt qu'aux fructueuses * , — Hais le contexte explique bien la pensée de Bacon. Il ne faut pas ressemblera Atalinle qui, pour ramasser les pommes d'or, perdit le prix de la course, l^n texte dit méinc : « Il faut d'abord négliger les expériences fruclueuses pour s'attacher aux lumineuses ». Ainsi le dédain de l'utilité n'est que provisoire, ce n'est qu'un calcul en vue d'une utilité plus grande.

SuReux autres textes semblent plus formels et moins faciles à

Il faut même aller plus loin. L'utilité dont Bacon semble le plus se préoccuper est celle de la vie présente. Assurer la durée et le bonheur de la vie, telle est la fin dont il se préoccupe à peu près uniquement. Sans doute il ne nie pas la vie future, et il reste attaché par tradition et par habitude aux dogmes principaux du chris-

expliquer. Les voici : « Optra ipsa pluris facienda sunty quatenus sunt veritatis pignora, quam propter vitœ commoda ( N. 0. 1. I, 124, t. I, p. 218 ). — Certe ipsa contemplatio rerumy ptvut suntt sine supersUHone aut impostura, envre aut confusione in seipsa magis digna est quam universus inventorum frucius (Ibid. 127 ; t. i, p. 222). — Remarquons d'abord que le second ne fait que constafer la dignité supérieure du plaisir qui résulte de la vue de la vérité, mais cela môme peut être considéré comme un des vitse commoda ou des inventorum fructus. — Le premier vient tout de suite après ces mots : Veritas et utilitas ipsissimx res . . . etc., il est alors facilement expliqué par là. Lps axiomes théoriques sont convertibles en canons de pratique ; ainsi , les opéra servent de preuve aux axiomata. Mais quels sont les plus importants, ceux qu'on doit donner aux autres pour fins ? Ce sont évidemment ceux qui doivent être réalisés en dernier lieu. Or, l'œuvre entier de Bacon atteste qu'à ses yeux c'est la pratique qui doit venir après la théorie, que l'action doit être le but de la science et non la contemplation. C'est précisément lace qui tait l'originalité de sa tentative, l'originalité qu'il revendique partout avec une si fière assurance: Sunt ista j:rorsus nova.

BACOK. — 2.

18 F. flACUN. — INTRODUCTION

tiaiii<iiiio. Mais bien que la foi chrétienne ne paraisse [tas lout & Tait absente de son esprit et de son cii-ur, c'est une foi languissante et tiède qui ne produit pUis des o-uvres vivantes. L'idéal de Itacon n'est \as la vie éternelle, la vision béatîfî- (]ue ; le paradis qu'il n>ve n'est pas réser\'é à un autre monde et à une autre vie, il doit se trouver ici niOme et dans cette vie, c'est un paradis terrestre. Au moment où son compatriote Milton allait chanter la cbute de l'homme et le Paradis perdu, ne voyant le salut que dans l'Incarnation du Verbe de Dieu et la foi & sa parole, Bacon prédit le triomptie de l'homme sur la nature, la conquête d'un nouvel Éden, le salut par les œuvres industrielles, la rédemption progressive de l'homme par la science. Ce n'est plus en chrétien que Bacon comprend la vie, il n'est pas seulement utilitaire, son utilitarisme est à peu près exclusivement matérialiste.

La preuve de la justesse de cette assertion se trouve dans l'importance que Bacon accorde à la médecine. Quelle est en effet la condition essentielle du bonheur? La vie. Vivre donc, maintenir, allonger et peut-être même renouveler la vie, tel est le but suprême de l'art. Ainsi s'eiplique l'ouvrage si curieux intitulé if isfona VUx

et Mords et la place qu'il occupe dans l'œuvre entier de Bacon.

Mais ce n'est pas tout de vivre et même de vivre éternellement, il faut embellir et orner la vie, la rendre heureuse. Comment y parvenir?

Ici deux solutions se sont présentées à l'esprit de Bacon. La première est superficielle et vaine, le seconde est plus profonde. La première consiste à voir dans la richesse la condition ordinaire du bonheur et dès lors le but de la science consistera à se procurer la source de toute richesse, l'or. Faire de l'or, tel serait le but de la science. Ainsi les deux moyens pour atteindre le bonheur, pour donner à l'homme le paradis sur la terre seraient l'élixir de vie et la pierre philosophale. Bacon ne proposerait pas à la science un autre but que celui que s'étaient proposé les alchimistes. ,

Il faut reconnaître cependant que ce but étroit et mesquin ne semble pas avoir été celui de Bacon. La science, d'après lui, ne doit pas avoir pour but de procurer la richesse à celui qui la cultive (1). Car l'alchimiste qui cherche à faire

(1) N. 0. 1. 1, 117, 1. 1, p. 213.-Cf. Sap, veter.-N. Allant,

de l'or ne poursuit qu'un but égoïste puisqu'avec cet or il compte acheter le fruit des peines et des fatigues des autres hommes pour augmenter ses jouissances personnelles. Or, le but de la science est si peu un but égoïste que Bacon condamne ceux mêmes qui le font servir aux intérêts isolés de leur patrie(l). Il veut procurer le bonheur, non pas d'un homme, ni de quelques hommes, mais de l'humanité tout entière. Bacon est un philanthrope. L'alchimie n'est donc pour luiqa'un exemple quiluisertàexpliquer sa pensée. Les commodités que l'or procure à un petit nombre au moyen des fatigues du plus grand nombre pourraient être le lot de tous les hommes au moyen de peu de fatigue, si l'homme avait plus de puissance et d'empire sur la nature. Or, l'empire que l'homme peut prendre sur la nature est illimité, il y a une magie naturelle qui peut procurer à l'homme tous les plaisirs possibles en exigeant de lui aussi peu d'efforts qu'en exigeaient les enchantements des magiciens d'autrefois. Il suffit d'arracher ses secrets à la nature, de vaincre ses résistances pour obtenir d'elle

(1) A'. 0. 1- I, 1Î9, l. I. p. 222. - Cf. Cogit- et vis- 1. Jir,

le maximum de jouissances avec le minimum de travail.

Mais pour faire de la nature un instrument docile entre les mains de l'homme, il faut la connaître. Pour la dompter ^ faut pénétrer ses secrètes faiblesses et ses mystérieuses affinités. La science donc, voilà le sceptre de la puissance^ la baguette magique qui doit délivrer Thomme des maux, prolonger indéfiniment la vie, la rendre facile et douce. Par suite, tout ce qui dans la science n*est que curiosité et recherche spéculative sera négligé et rejeté, la valeur des sciences se mesuré à la valeur pratique de leurs résultats (1). Toute science qui ne peut servir immédiatement ou médiatement au bonheur humain, à la pratique, doit être exclue comme vaine, futile, babillarde et contentieuse. Le moindre défaut de telles recherches est de faire perdre aux hommes un temps précieux. Ce sont des paroles inutiles que rÉvangile même condamne.

Voulant ainsi yaincre la nature par Faction, recherchant non des arguments mais des arts, des

(1) iV. 0. 1. I, p. 73, t. I, p. 182. Fructus enira et opéra inventa, pro veritate philosophiarum velut sponsores et fidejussores sunt.

indicationsd'œuvres à laplace d'explications plus ou moins plausibles (1), il faut que l'esprit devienne l'égal de la nature (2) et il ne peut le devenir qu'en se mettant à son école. On n'entre dans le royaume de la nature que comme on entre dans le royaume des cieux, à la condition de se faire enfant (3). Et tel est le sens de cet adage tant de fois cité et souvent répété par Bacon : Natura non i'incilur'nisiparendo(i). On ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant, c'est; à-dire, on ne peut arriver à disposer des forces de la nature pour accroître et orner la vie qu'à la condition de suivre docilement les indications fournies par lanature elle-même. 11 faut soumettre son esprit aux choses et non soumettre les choses à l'esprit. C'est ainsi que les choses révéleront elles-mêmes leurs secrets et que l'esprit pourra dominer la nature, produire à son tour comme il lui plaira des choses nouvelles, augmenter sa puissance et sa liberté. S'asservir à la nature dans la connaissance pour la dominer

[i)Dislr.op.t.i, p. 135.

(ï) De Augm. I. v, c. 2, t. i, p. 622.

(3)JÏ. 0. I. I, 68, t. [, p. 179.

(4) Dùtr. op. , 1. 1, p. 144. - JV. 0. I- i, 129, t. r, p. 2ÎÎ Cogit. et vis. t. in, p. 611, etc.

dans raction, tel est le sens vraiment profond de Fadage de Bacon.

Or, c'est précisément la marche contraire qu'on a suivie jusqu'à lui. L'Occident est l'héritier de la tradition gréco-latine. C'est des Grecs que nous tenons tout ce qui passe pour science. Mais les Grecs étaient une nation babillarde et disputeuse qui aimait mieux parler qu'agir, qui faisait plus de cas d'une subtilité dialectique où l'éloquence et le bel esprit pouvaient parader que d'une découverte utile. Il n'est donc pas étonnant que toute notre prétendue science ne soit qu'un amas de subtilités contentieuses, un fatras de discussions scolastiques. Or, de la diversité des fins doivent résulter des différences notables dans la manière de procéder (1). Le premier soin qui s'impose au philosophe est donc de renouveler de fond en comble l'édifice scientifique. Delà le titre donné par Bacon à l'ensemble de son œuvre : Instauratio magna.

Cependant tout dans les sciences d'autrefois n'était peut-être pas également à dédaigner.* Il faut faire un inventaire raisonné des sciences utiles, non seulement de celles qui existent, maismê

(i) Distr. op. 1. 1, p. 135.

me de celles qui, nécessaires au but poursuivi, n'ontpaseu encore de promoteurs (1). Une théorie générale des sciences doit donc former la première partie de VInstauratio . Bacon a à peu près réalisé cette première partie en faisant traduire un ouvrage de sa jeunesse et en ajoutant sur la traduction de nouveaux développements. C'est ainsi que le Advancement of leaming en deux livres est devenu le De dignitate et atigmentis scientiaimm en neuf livres.

Après avoir dressé le tableau des sciences, après avoir critiqué les sciences anciennes, rejeté celles qui ne peuvent servir de rien, indiqué les lacunes de celles qui peuvent encore servir, et découvert celles qu'il faut inventer, il est indispensable d'indiquer la méthode à suivre pour constituer des sciences sur le fondement desquelles puissent s'élever des arts utiles. A la place d'une dialectique impuissante et contentieuse, il faudra mettre une méthode à la fois certaine et féconde. L'Organon d'Aristote enseignait « à parler vraisemblablement de toutes choses », comme dit Descartes, il consistait surtout en la déduction, instrument merveilleux

(1) Distr. oper. 1. 1, p. 134.

pour satisfaire l'esprit aux dépens de la réalité des choses, pour inventer des arguments et terrasser son adversaire. Mais à présent qu'il s'agit d'inventer non des arguments mais des arts, de triompher non d'un adversaire mais de la na» ture (1), la déduction doit céder la place à l'observation et à l'induction. Il faut se mettre à l'école de la nature. Le vieil instrument ne peut plus servir aux œuvres réelles et utiles, il doit faire place à un nouveau. Bacon écrira donc le Novum Organum, Tel est aussi le titre de la deuxième partie de Vlnstauratio magna, la seule complète, la seule rédigée et achevée avec une pleine conscience du but poursuivi Aussi est-ce l'ouvrage capital de Bacon, celui dont la lecture peut dispenser presque de celle de tous les autres.

Le Novum Organum nous a appris à faire la science, il reste à la faire, l'édifice entier reste à bâtir. Sa construction demandera encore qua^ tre opérations. Il faudra d'abord établir un vasr te répertoire de toutes les expériences et de touT tes les observations, écrire l'histoire de la nature.

(1) Distr. op. t. I, p. 135.

passer en revue « l'armée divine des faits »(1) <c qu'on aura rassemblés pour conduire l'esprit par ordre dans la fondation de la philosophie )i) (2). La troisième partie de VInstauratiOy qui doit servir à l'œuvre d'assise et de fondement, devra donc être constituée par une histoire de la nature; Bacon lui a donné pour titre : Phœnomena universi.

Les phénomènes connus, il faut les classer, les ordonner, les hiérarchiser selon Tordre et le plan tracés dans le Novum Organum. Lés phénomènes se hiérarchisent ainsi en degrés de plus en plus élevés et conduisent l'esprit par une sorte d'échelle au seuil du temple que Bacon se propose d'élever (3), Ce sera la quatrième partie de YInstauratio à laquelle Bacon a donné le nom de Scala intellectus.

Nous ne sommes cependant pas encore capables d'édifier le sanctuaire, il nous faut d'abord dresser une sorte d'abri provisoire. Avant d'arriver à* la science véritable, à la philosophie active qui doit mettre en la main de l'homme tou-

(1) Distr, op. 1. 1, p. 143.

(2) iV. 0. 1. I, 98. 1. 1, p. 202.

(3) Voyez plus haut, p. 13.

tes les forces delà nature, on peut connaître quelques fragments de la vérité universelle, découvrir et inventer quelques arts. Bien que ces vérités et ces inventions ne soient point le fruit légitime de la méthode, il ne serait cependant pas sage de les rejeter. On les acceptera donc et même on s'en servira comme on se sert de tentes en attendant la construction d'un édifice définitif (1). Bacon se propose donc de consacrer la cinquième partie de son ouvrage à la récapitulation de ces vérités, de ces découvertes provisoires, qu'il nomme des avant-coureurs, Prodromi.

Nous pouvons enfin construire le sanctuaire, atteindre le but de VInstauratio, constituer la science active, la Philosophie seconde ( Philosophia secundo) qui nous mettra en possession des formules magiques capables de faire de ce monde un nouvel Éden et de notre vie une suite infinie de jouissances sans cesse augmentées et sans cesse renouvelées.

Tel est le plan gigantesque que Bacon a tracé de son Instauratio magna. Malheureusement ce plan merveilleux n'a pas été réalisé. Des six parties que nous venons d'énumérer, la secon-

(1) Distr. op. t. I, p. 144. Delineat. et argum. t. m, p. 547.

de seule est achevée. Le De Augmentia nous permet assez exactement de suppléer à l'absence de la première, mais des quatre autres il n'exi^ te que des ébauches. A vrai dire, il n'y a même guère que la troisième et la cinquième partie qui aient reçu un commencement d'exécution.

Les écrits intitulés : Sylva ayîvaittm, Historia vilse el niorlis, Historia deiisi et rari, Historia soni, Historia ventontm, Inquisitio de magnete, ont été nommément désignés par Bacon comme devant faire partie de VInstauratio. Ces cinq der- ■ niéres monographies se terminent par une série de propositions que Bacon appelle Canones mo' biles et qui sont pour la plupart des règles pratiques et provisoires où l'on peut voir comment il avait l'intention de composer sa cinquième partie. Les Prodromi auraient probablement été le recueil de ces Canones que Bacon appelle mobiles, probablement pour bien marquer qu'il ne sont que provisoires et qu'ils peuvent toujours être remplacés par des régies définitives que seule la Philosophie seconde a le pouvoir de fixer. A peine si nous avons de la quatrième partie ( Scala intcllectua ) une préface et de courts fragments. Quant à la sixième partie, cette philosophie seconde vers laquelle con-

vergent tous les efforts de Bacon, nous n'en avons rien ; rien, pas même une note ou une préface. Nous savons bien les espérances que Bacon fondait sur cette sixième partie, nous ne savons rien de la manière dont il voulait rédifier.

Le temple sacré que Bacon rêvait de cons-^ truire n'est donc pas seulement resté inachevé, il n'a même pas été commencé, le terrain a été reconnu, aplani et mesuré, les avenues ont été tracées, mais ni le sanctuaire n'a été élevé, ni le vestibule n'a été construit, ni les degrés n'ont été posés, et les fondements mêmes n'ont pas été entièrement établis : Pendent opéra interrupla.

Prévoyant lui-même que le temps lui manquerait pour achever son ouvrage (1), Bacon a marqué la place que devaient occuper dans l'œuvre définitive différents écrits. Ces fragments nous suffisent-ils pour juger de ce qu'eût été l'ensemble ? C'est ce que nous aurons à examiner. Quoi qu'il en soit, nous savons maintenant le plan que nous devons suivre. Il nous faut d'abord ren-

(1) Distr. op. t.i, p. 14H; De Augm. 1. ix, ad fin. 1. 1, p. 837 ; N. 0. 1. 1, 114., t. I, p. 210.

dre coH(jpte de sa polémique contre les philosophies antérieures, puis exposer sa classification des sciences, sa méthode, les résultats de cetteméthode, rechercher enfin, d'après le principe même de Bacon, et pour le juger d'après la mesure qu'il employait pour juger les autres, quels ont été les fruits et les conséquences de sa philosophie depuis son époque jusqu'à nos jours. Ce sera tout l'ordre de ce travail.

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