‹ François BaconChapitre 74 sur 120 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Définition de la morale. — Division de la morale. — Doctrine du fnodèle. -- Distinction du bien individuel et du bien social. — Supériorité du bien social. — Absorption de l'individu au profit du tout. — La contemplation et l'action. — Réfutation de l'épicurisme. — Du stoïcisme. — Le bien individuel passif. — Stérilité de la perfection individuelle. — Géorgique de l'âme. — La morale laïque. — Nécessité d'une science des caractères. — Nécessité d'une scienve des passions. — Moyens pratiques de remédier au mal. — Caractère antichrétien de la morale de Bacon . — Étrangeté de certaines maximes. — Un mot sur la philosophie politique de Bacon.

On est en général si habitué à ne considérer dans Bacon que le novateur scientifique qu'on n'accorde presque aucune attention à sa morale. Les chapitres que notre auteur consacre à cette science (1) méritent cependant de compter par-

(1) De Augm. 1. vu/, en entier t. i, p. 713-744.

mi les plus intéressants de son œuvre, et ont eu certainement sur les théories morales des philosophes du XVIIP siècle une influence plus grande que les plus ingénieuses de ses méthodes sur les découvertes scientifiques. C'est ce que nous montrerons plus tard. Nous devons maintenant nous borner à résumer les idées de Bacon sur la morale et sur le droit public.

a La Morale, dit Bacon, a pour objet la volonté humaine. La droite raison gouverne la volonté ; le bien apparent la séduit. Les aiguillons de la volonté sont les passions, et ses ministres sont les organes et les mouvements volontaires » (1). Par ces paroles, Bacon indique très bien quelle est la matière de la morale, le but qu'elle se propose et les moyens qui sont à sa disposition pour atteindre ce but. La matière delà morale est la volonté, le but à atteindre est indiqué par la raison (2), et les moyens à employer sont les passions et la volonté qui doivent être soumises à la raison.

La Morale consiste donc à réaliser les buts proposés par la raison. De là les deux divisions

(1) Ibid. c. 1, t. I, p. 713. - Cf. 1. VI, c. 3, p. 671

(2) Ibid. 1. I, p. 462.

de la Morale : la doctrine du modèle^ où Ton cherche à déterminer le but que la raison propose aux actions humaines, le modèle que Thoni; me doit réaliser, et la géorgique de Vâme, où Ton apprend les moyens pratiques de soumettre à la raison les passions et, par elles, la volonté.

Chercher le but que la raison propose aux actions humaines, c'est cherchera découvrir la loi morale : « Or, il n'est pas douteux qu'une grande partie de la loi morale est trop sublime pour que la lumière naturelle puisse la montrer. Cependant on a raison de dire que les hommes ont par la lumière et la loi de nature quelques idées de vertu, de vice, de justice et d'injustice, de bien et de mal. Mais il faut remarquer que l'expression Lumière naturelle a deux sens : le premier parle dé cette lumière qui vient des sens, de l'induction, de la raison, des arguments, selon les lois du ciel et de la terre ; le second signifie la lumière qui brille dans l'âme humaine par un instinct intérieur, de là la loi delà conscience; cette lumière est une étincelle et comme un reste de notre native et première pureté. C'est surtout dans ce dernier sens que l'âme participe à quelque lueur qui lui permet de

concevoir la perfection et de discerner la loi morale ; cette lumière est loin d'être claire, et elle repousse ce qui est mal plutôt qu'elle ne fait parfaitement connaître ce qui est bien » (1). On voit par ce texte important qu'il ne faut pas demander à l'induction la formule de la loi moraie, la loi morale est innée, nous avons une sorte d'intuition native du but que doivent atteindre nos actions, du modèle qu'elles doivent réaliser, et ce qui manque, à la loi morale, de précision, ce sont les dogmes religieux qui doivent le suppléer. Le principe de la morale est donc rangé parmi ces Postulats qui se trouvent, d'après Bacon, au début de toutes les sciences (2), c'est la Religion révélée qui l'énonce, l'induction ne peut le découvrir, la conscience seul le pressent naturellement par une sorte d'instinct et de divination confuse.

Bacon a dit cependant que sa méthode s'appliquait à toutes les sciences, aussi bien à la morale et à la politique qu'à la physique (3), et ailleurs il explique cette pensée en disant que la

(1) De AïKjm. 1. ix, ib. p. 831,

(2) Ibid. p. 833.

philosophie naturelle étant la mère et la racine de toutes les autres sciences, elles doivent toutes se dessécher et languir, la morale comme les autres, si on les sépare de leurs racines nourricières (1). Y a-t-il entre ces derniers textes et le premier une contradiction véritable? Nous ne le pensons pas. Rappelons en effet qu'il y a dans la morale deux choses : un but à atteindre, une loi selon laquelle nous devons agir et des moyens pour atteindre ce but. Ces moyens consistent dans la domination des passions par la raison. Or, dans les deux textes où Bacon proclame la nécessité de l'induction pour la morale^ les exemples qu'il prend sont tous tirés de la connaissance des passions et des états intellectuels (2). Il semble donc qu'on puisse dire que la connaissance de la fin morale, de la Loi elle-même, est instinctive et innée, tandis que l'induction est nécessaire. pour déterminer les moyens à prendre pour réaliser la loi.

Nous allons voir cependant Bacon employer l'induction pour déterminer la formule de la loi,

(1) N. 0. 1, 79, 80; ib. p. 486-488.

(2) Affectus et prehensiones intellectuales. — N. 0. i, 80, ib. p. 488. — De ira, motu, et verecundia et similibus. N. 0. i, 427, ib. p. 220.

Bacon. — 49.

mais comme son raisonnement est fondé à la fois sur l'observation et sur un appétit instinctif de la conscience, il pourrait encore soutenir que c'est par une sorte de révélation naturelle qu'il découvre le principe de la morale.

La loi morale doit sans doute nous ordonner de faire le bien, mais quel est ce bien ? Tout être peut être considéré à deux points de vue, comme formant un tout en lui-même, ou comme partie d'un tout auquel il est uni, l'homme en particulier est naturellement uni à l'humanité dont il fait partie. Il y aura donc pour le même homme, selon le point de vue auquel il se placera, deux sortes de biens : son bien propre (honum suitatis ) et le bien de l'humanité, de la communauté à laquelle iV appartient ( honum communionis ) (1). De ces deux biens quel est celui qui doit l'emporter ? Ici l'observation et l'induction viennent à notre aide. Nous voyons partout dans la nature les formes les plus générales et les plus communes l'emporter sur les plus particulières et les moins communes. La forme du bien égoïste étant donc moins générale que celle du bien social, c'est celle-ci qui est

(1) De Augm. 1. vu, c. 1, 1. 1, p. 717.

la supérieure, celle qui doit dominer la première et se la subordonner. Ainsi certaines dispositions natives de notre être concourent avec rinduction pour déterminer la formule de la loi morale. C'est un appétit inné qui nous pousse à la double nature du bien (inditus est atque impressus unicuique rei appetitus ad duplicem naturam feom)(l), c'est Tinduction qui nous montre que le bien le plus général remporte toujours sur le bien le moins général.

Ainsi la formule de la loi morale est du genre de celles que nos contemporains appelleraient altruistes. Il faut vivre pour les autres hommes, travailler à leur bonheur. Bacon se réfère ici au christianisme, et sa formule paraît en effet très orthodoxe. Elle ne le restera pas longtemps.

Presqu'aussitôt, en effet, il déclare que sa maxime permet de résoudre toutes les questions sur la nature du souverain bien et en particulier celle-ci : La vie contemplative vaut-elle mieux que la vie active? Bacon répond que la pure contemplation est égoïste ( respicit individui iantum voluptatem et dignitatem) tandis que Faction est utile aux autres. Il n'appartient qu'à

(4) De Augm. 1. yii, c. 1, t. i, p. 717.

Dieu et aux anges de contempler le monde en spectateurs, Thomme doit être acteur et les Ordres les plus contemplatifs en apparence ont eu toujours en vue quelque bien de l'humanité (i). — Bacon a bien senti que ce n'était pas Aristote que sa critique atteignait ici, mais l'essence même du christianisme. Ce ne sont pas les disputes du moyen-âge, ce n'est pas l'esprit hellénique transmis par Aristote qui sont la cause de la prédominance accordée par la théologie chrétienne à la contemplation sur l'action, c'est Jésus lui-même qui a loué Marie et qui a proclamé la supériorité de son oisiveté apparente sur l'activité de Marthe (2). Il est vrai, et Bacon a raison de le remarquer, que l'amour de Dieu, qui fait le fond de la contemplation chrétienne, ne va pas sans l'amour de l'humanité, mais il n'en est pas moins vrai que la condamnation portée par Bacon sur la contemplation porte plus loin qu'Aristote et frappe en plein cœur le christianisme.

Bacon rejette ensuite au nom du même principe les doctrines hédonistes et utilitaires des

(1) De Augm. 1. vu, c. 1, t. i, p. 718, 749.

(2) Luc. X, 3842 .

Cyrénaïques, d'Épicure et de Pyrrhon. Il condamne aussi le stoïcisme d*Épictète qui place le souverain bien dans les choses qui dépendent de nous. Il lui semble qu'il vaut mieux travailler au bien public, alors même que nous ne serions pas assurés de réussir et que nous nous exposerions aux coups de la fortune, que réussir dans toutes nos affaires privées. En quoi il ne paraît pas que Bacon ait bien compris Épictète. Lorsqu'il recommande de ne considérer comme bonnes ou mauvaises que les choses qui dépendent de nous, Épictète ne prétend pas parler de nos affaires domestiques et particulières, il veut dire que Tusage de la volonté et les fins qu'on se propose ont seuls une valeur et méritant d'être appelés du nom de biens.

Mais cela reste vrai qu'on applique son activité aux choses publiques ou qu'on la restreigne aux privées. Le blâme de Bacon est plus juste lorsqu'il s'applique à ceux qui fuient les affaires publiques de peur de s'embarrasser et de troubler leur esprit. Ce n'est pas de leur vertu qu'ils prennent conseil, mais de leur lâche égoïsme. L'obligation où nous sommes de travailler au bien commun se nomme devoir; si on considère ce bien en tant que nous le réalisons, il prend

alors le nom de vertu. Les vertus propres à chaque état et même à chaque homme selon son état et sa vocation mériteraient chacune un traité particulier, et Bacon donne pour modèle de ces sortes de traités l'ouvrage de Jacques l^^ sur la libre Monarchie (1).

Malgré la supériorité du bien commun sur le bien individuel, la recherche du bien individuel forme une partie delà morale. Or, tous les êtres désirent naturellement trois choses : Se conserver, se perfectionner et multiplier (2). La conversation et le perfectionnement de Têtre constituent le bien passif ; la multiplication de l'être, le bien actif. Ce dernier bien est plus noble, plus généreux que les autres parce que l'être, pour l'atteindre, est amené à sortir de lui-même, à se répandre au dehors, à varier son action. Aussi coïncide-t-il souvent avec le bien général. Cependant il en diffère en ce qu'il n'a jamais d'autre but que l'être même qui se répand et se multiplie. De là viennent tous les funestes effets d'une ambition comme celle des Sylla, tout égoïste et bien différente de celle qui porte Fhomme

(1) De Augm. 1. vu, c. 2. p. 728.

(2) Ibid. c. 2, ib. p. 722, 724.

de bien à travailler au bonheur des autres.

Le bien passif consiste dans la conservation et le perfectionnement de Têtre. Le souci de la perfection individuelle est sans doute supérieur à la conservation pure et simple de ce qu'on a. Ce n'en est pas moins un mal et, selon Balcon, une véritable perte (1). C'est que ceux qui ne pensent qu'à leur perfection, veulent revêtir leur humanité d'une nature plus haute, ils veulent ressembler à Dieu ou aux anges. Or, qui veut faire l'ange fait la bête, dit Pascal traduisant peut-être Bacon. Ils s'exaltent et s'agitent à vidç comme des malades, eL croient avoir une perfection plus haute parce qu'ils se sont élevés en dignité. Ils croient avoir pris la forme de la dignité qu'ils occupent, ils n'en ont pris que la place.

Le bien de conservation est le plus infime de tous les biens, il ne consiste que dans la jouissance sans changement, et ne nécessite ni mouvement ni effort. Or, la valeur du bien se mesure à la quantité de ses effets. Le bien, pour Bacon, est dans le mouvement, dans l'action. Aussi blâme-t-il les anciens d'avoir fait consister le

(4) De Augm. 1. vu, c. 2, p. 724.

bien dans la constance et la sérénité de Tâme. Ils ont fait leur sage trop oisif. Bacon l'aimerait mieux plus remuant. Examinant la discussion de Socrate et de Calliclès dans le Gorgias, il donne à peu près raison au sophiste contre Socrate (1). Celui-ci faisait consister le bonheur dans la constance et la tranquillité de Tâme, celui-là au contraire dans la multiplicité des désirs et le pouvoir de les satisfaire. Sans doute, dit Bacon, il faut, pour être heureux, que les troubles de rame soient apaisés, mais ce n'est là qu'une condition pour ainsi dire négative du bonheur, le vrai bonheur, le bonheur positif peut-il exister sans le désir qui excite et avive la jouissance ? C'est la raison même que donnait naguère un esprit fort distingué de la nécessité du désir (2). Ainsi il ne faut pas craindre de désirer, il ne faut pas modérer ses désirs par peur de la souffrance et de l'inquiétude, il ne faut pas constamment se préparer à mourir. La vie doit être, comme le dira plus tard Spinoza (3), une méditation de la vie, non une méditation de la mort,

(1) De Augm. 1. vu, c. 2, p. 725.

(2) Brunetière. Conférence sur le

! pessimisme. Revue bleue.

(3) Efhic. IV, 67.

comme le disaient les anciens sages (1), et comme l'a répété après euxTauteur de Vfmitation (2). Il ne faut donc pas, pour conserver la sérénité, détruire et ruiner la force et la vigueur dans l'esprit et supprimer ainsi toute grandeur d'âme. Toute cette morale est parfaitement d'accord avec les principes généraux de la philosophie de Bacon. La forme enfermant plus de choses que l'acte de l'être particulier a d'autant plus de valeur qu'elle augmente en généralité, la communauté a donc plus de valeur que l'être individuel, l'action faite en vue du bien commun revêt une forme plus générale, et par suite se trouve meilleure que celle qui est faite en vue du bien individuel. De même l'action faite en vue de la multiplication du bien individuel a une forme plus générale, s'étend à plus de choses que celle qui est faite en vue de perfectionner un bien déjà existant ; celle-ci à son tour a une forme plus générale que celle qui n'a pour but que la simple conservation. Ainsi pas de perfectionnement, pas de multiplication du bien individuel, et surtout pas de production du bien général sans mouve-

(1) CicÉRON. Tusc. disp. 1,30, traduisant Platon, Phédon,

ment, et pas de mouvement sans désir, par conséquent la vertu ne consiste pas dans l'absence et la modération des désirs, ni dans la contemplation, ni dans le repos; la vertu est dans l'action, dans le mouvement et la plus haute vertu est dans le maximum de mouvement et d'action. Le repos, ce n'est pas la vertu, c'est la mort. Tout cela s'accorde très bien avec les théories inductives que nous connaissons sur la hiérarchie et la dignité croissante des axiomes à mesure qu'ils deviennent de plus en plus généraux. C'est encore en parfaite harmonie avec l'empirismQ de Bacon. Si toute idée vient des sens, si c'est la multiplicité des expériences qui, seule, engendre la science, comment savoir sans se transporter au dehors, sans agir ? Ce n'est pas par une contemplation intérieure delà raison que la science peut s'acquérir, c'est par une action incessante de l'esprit qui, semblable à l'abeille, est obligé d'aller au dehors butiner les matériaux dont son miel est composé. Et il ne pourrait y avoir de cesse à ce mouvement que si l'homme parvenait à franchir tous les degrés de l'échelle ascendante des axiomes, et alors encore il ne pourrait se reposer dans la contemplation de l'unité de la nature, car la mobilité des choses dont il fait

partie n'en suivrait pas moins son cours, et il se trouverait forcé de descendre Téchelie pour adapter sa vie à la mobilité de la nature. Ici encore il ne peut triompher de cette mobilité qu'en s'y soumettant, Natura non vincitur nisi parendo.

Après avoir ainsi décrit la nature du bien, Bacon prescrit les règles pour la réaliser, c'est ce qu'il appelle la géorgique de Vâme. Sans faire appel à la religion, bien qu'en reconnaissant ses droits^ Êacon veut travailler à une édification de la vie morale (1). C'est véritablement ce que de notre temps on appellerait une laïcisation de la morale. En dehors de toute idée de la fin morale, en dehors par conséquent de tout système religieux, il y a un art de conduire les mœurs, de les adresser à un but (2). Les actes de la volonté dépendent à la fois de la raison et des passions. Celui donc qui saurait gouverner les passions par la raison serait vertueux.

Toute action est le résultat et comme le produit de deux facteurs, l'un qui ne dépend pas

(1) De Augm. 1. vu, c. 3, ib. p. 732.

(2) Bacon se plaint beaucoup que les auteurs aient dédaigné cette partie de la morale. Il n'avait sans doute pas lu les auteurs mystiques qui entrent au contraire dans les plus minutieux détails.

de nous, naturel, inné, invariable, relativement du moins, dans le même homme, c'est le caractère ; l'autre, qui dépend de nous, acquis, variable non seulement d'un homme à l'autre, mais dans le même homme d'un instant à l'autre, c'est la passion. Pour faire faire à un homme les actions qu'on veut, il faut donc connaître 1« son caractère ; 2<> les passions qui, influençant à un moment donné le caractère, le poussent à l'action ou l'en éloignent. La morale a donc besoin, pour se perfectionner, de la constitution de deux sciences psychologiques, la science du caractère, ce que de notre temps on appelle l'éthologie et la science des passions. Quand on aura constitué ces deux sciences (1) on saura comment s'y prendre pour se perfectionner soimême et perfectionner les autres.

Mais, en attendant, nous pouvons toujours sinon ajouter précisément à notre perfection positive, du moinsamoindir nos imperfections, remédier à nos maladies morales. Or, cette science, dit Bacon, n'a encore été enseignée par personne.

(1) C'est précisément pour combler en partie cette lacune que Bacon a écrit un de ses ouvrages les plus intéressants, ses Essais de politique et de morale (t. vi, p. 365-519) traduits en latifl sous le titre de Sermones fidèles.

Il en entreprend Tesquisse et nous dit qu'il faut remédier aux habitudes vicieuses par des habitudes contraires. Il insiste sur la puissance de rhabitude en morale, et indique comment on peut arriver à prendre de nouvelles habitudes. Il faut commencer d'abord par les choses faci' les et s'élever peu à peu aux difficiles, choisir le temps favorable pour s'exercer aux bonnes actions, expier les fautes passées pour que la douleur nous en détache, et enfin se tracer un plan de vie de manière à ce que nos actions soient réglées et prévues d'avance, de peur que nous ne soyons pris au dépourvu. Surtout il faut en toute chose et en tout temps diriger nos actes vers les fins honnêtes et tâcher de nous élever jusqu'à la conception et à la pratique non plus d'une vertu particulière, mais de la vertu, Or^ quelle peut être cette vertu essentielle qui est comme la forme des vertus ? Ce ne peut être que la forme même de la nature humaine, l'humanité. Étant hommes, il faut être humains et pratiquer envers les autres la bonté, l'amour dont lea païens avaient déjà céjébré les louanges, la charité que le christianisme nous a enseignée (1).

(1) De Augm. 1. vu, c. 3, ih. p. 742.

On voit que Bacon, après avoir fait de la religion la base de sa morale, emprunte encore au christianisme le couronnement de l'édifice. Il semblerait que sa morale fût tout entière d'accord avec le christianisme. C'est pourtant le contraire qui est le vrai. La morale de Bacon n'est pas seulement en dehors du christianisme elle est nettement antichrétienne. Elle l'est par son principe, par ses tendances et par son point d'arrivée. Quel est pour Bacon le principe de la morale? C'est que l'individu est partie d'un tout et que le tout vaut mieux que la partie. Plusieurs valent mieux qu'un seul. De là l'obligation pour l'individu de se sacrifier toujours au bien public. Mais qui ne voit que cela même est contraire au principe du christianisme? C'est pour chaque homme en particulier aussi bien que pour tous les hommes que la Rédemption s'est accomplie. Tout individu humain a une valeur infinie, racheté qu'il est par le sang d'un Dieu. De là l'incomparable dignité dont le christianisme a revêtu la personne humaine et dont tous les autres systèmes n'ont présenté que des contrefaçons et des déchéances. Mais alors la valeur morale d'un seul a autant de prix que celle de tous, et aucun hom-

me ne peut être considéré par les autres comme un moyen mais comme une fm. Chaque conscience humaine est représentative du droit au même titre que la conscience de tous, elle n'est plus une partie, mais en elle-même un tout par la valeur infinie du sacrifice qui Ta rachetée et l'a fait entrer dans l'héritage de Dieu. Considérer un homme comme une simple unité dans un nombre c'est nier la valeur du sacrifice de la Croix, nier la rédemption et renoncer au christianisme.

C'est aussi ruiner la morale et détruire son originalité. Assimiler le problème moral à un problème d'arithmétique, ce n'est pas le résoudre mais le détruire. Bacon montre bien d'ailleurs en plusieurs endroits qu'il n'a pas une idée bien nette de la morale et en particulier quand il essaie de poser le problème des cas de conscience (1). Il se contente de dire qu'il faut faire toujours ce qui est juste au moment présent, il ne voit pas que la difficulté consiste précisément à déterminer ce qui est juste. Ce qui manque à Bacon c'est 'une définition du droit, et cette définition il ne pouvait la trouver qu'à l'aide d'une

(1) lUd. c. 2, ib. p. 730.

définition préalable du devoir. Mais il fait dériver le devoir d'une sorte de comparaison tout extérieure et physique entre l'individu et la société. Il n'a pas vu que le principe du devoir et de la morale est tout intérieur et non extérieur ; dans la conscience seule est le domaine et le principe du droit, hors de la conscience il n'y a place que pour le principe de la force et de la contrainte.

C'est que Bacon a négligé de définir avec précision quel était ce bien que l'individu devait se procurer et procurer à la société. Si ce bien est rationnel, qu'il s'appelle le salut ou la justice, il ne peut y avoir aucune opposition entre les fins sociales et les fins individuelles, car ce bien a une valeur infinie, il est universel et participable ; si au contraire ce bien peut se mesurer en quantité, il est borné, particulier et quelques-uns ne peuvent le posséder qu'à la condition que d'autres en soient privés. C'est le cas des biens sensibles. Or, Bacon ne nous parle nulle part que d'une vague félicité que notre humanité nous fait un devoir de procurer aux autres hommes. Il ne semble pas que cette félicité puisse être entièrement indépendante des biens sensibles et même des biens corporels, c'est du

moins ce qui paraît résulter du passage assez obscur où Bacon parle de l'harmonie entre le bien de Tâme et le bien du corps (1). D'après lui la vertu a besoin pour exister de la santé, du plaisir et même d'une certaine élégance. Ainsi le bonheur de tous peut être en opposition avec le droit d'un seul. N'est-ce pas détruire toute morale que de soutenir, comme serait obligé de le faire celui qui suivrait les principes de Bacon, que c'est au droit de fléchir et à la force numérique de l'emporter ? Et ce que nous disons du droit nous devons le dire aussi du salut individuel. Cette maxime de la morale commune : Il vaut mieux que plusieurs périssent et que le droit d'un seul ne soit point lésé, n'est que la traduction de cette maxime chrétienne: Il vaut mieux que plusieurs périssent de la mort corporelle que si un seul homme commettait un seul péché. Ici encore par conséquent, la morale de Bacon est nettement antichrétienne.

Elle Test encore dans sa dernière maxime. Malgré le nom qu'il lui donne de charité, la vertu suprême à laquelle il ramène toutes les autres,

(1) Ibid. c.3,.ib. p. 743.

Bacon. — 20.

rhumanité, ne ressemble en rien à la charité chrétienne. C'est de Dieu que celle-ci tire son principe, c'est grâce à Dieu qu'elle se propage et produit ses effets, et c'est à Dieu qu'elle retourne comme à sa fin. Le chrétien aime les hommes, quels qu'ils soient, même ceux qui le persécutent et lui font du mal, non parce qu'ils sont ses semblables, mais parce qu'ils sont fils de Dieu et rachetés de son sang. C'est pour cela qu'il leur pardonne et les aime encore jusque dans leurs injustices, c'est la bonté de Dieu qu'il aime en euX; c'est le sang du Christ qui est sur leurs fronts. S'ils n'étaient que des hommes, bien que ses semblables ou à cause de cela même, il rendrait le mal pour le mal, il conserverait le souvenir des offenses, se croirait autorisé à se venger, mais ils sont plus que cela ; injustes, le Juste a souffert pour eux,- méchants, le Bon est encore présent en eux. C'est pour cela que le chrétien les aime, et pourrait même donner sa vie pour sauver la leur. — L'humanité au contraire dont parle Bacon part de l'homme et s'arrête à l'homme. La charité chrétienne embrasse les hommes en Dieu, aussi n'est-elle ni jalouse, ni exclusive, ni vindicative. La vertu chrétienne est une vertu divine, elle remonte au ciel d'où

elle descend, la vertu selon Bacon n'est qu'une vertu sociale et ne s'étend qu'aux intérêts de la terre.

C'est bien là d'ailleurs la préoccupation constante de Bacon : travailler au bonheur de l'humanité, au bonheur social. C'est ce qui explique | les maximes plus qu'étranges qu'il donne sur ' les moyens de s'avancer dans le monde (1). Il considère que la fortune est un instrument qui peut servir à la vertu. On peut en effet faire plus de bien à proportion qu'on est plus puissant. On peut donc consacrer une science entière à l'art de parvenir. On ne doit pas^ sans doute, se servir de moyens déshonnêtes, mais parmi les moyens honnêtes que donne Bacon il en est que l'on peut trouver singulièrement aventurés.

C'est ainsi qu'il recommande la dissimulation, l'usage de l'audace, de la perfidie et du mensonge (2). Il ne blâme pas tant les moyens que les buts. Ce qui est blâmable, c'est l'égoïsme ; mais pourvu qu'on ait en vue le bien public les moyens ne sauraient être blâmables. S'il ne dit pas expressément: La fin justifie les moyens.

(1) De Augm. 1. viii, c. 2, ib. p. 771.

(2) Ibid. p. 774. Cf. p. 789.

séquence directe de la doctrine qui ne considère pas la valeur morale et personnelle de Thomme, mais sa valeur comme membre physique d'un tout. En politique comme en morale le citoyen est subordonné entièrement à TÉtat, il n'a de droits que ceux que lui reconnaît la Loi.

Telle est, dans son ensemble, la philosophie morale de Bacon. Elle forme à notre avis un tout parfaitement cohérent et tout à fait en harmonie avec ses autres principes de philosophie. Il s'y montre penseur avisé, psychologue attentif et perspicace, et toutes les pages qu'il lui consacre peuvent se ranger au nombre de ses meilleures.

Empruntée au langage de la théologie chrétienne, mais ayant une portée et une signification tout autre, la maxime de la prédominance du bien public sur le bien individuel forme le pivot de la morale de Bacon. Par là il s'élève au dessus de l'utilitarisme individualiste qu'il condamne nettement (1), et il fonde la morale sur la base élargie de l'utilité sociale et même de l'utilité humaine. Cette morale s'explique par les principes empiriques de la philosophie de

(1) Ibid. c. 7, p. 739.

Bacon, mais elle nous explique à son tour le but de sa méthode et de toute sa philosophie. C'est le bien social, le bien de l'humanité qu'il poursuit, c'est la vie humaine qu'il veut améliorer, augmenter et embellir, c'est la puissance humaine qu'il veut agrandir et doter de nouvelles inventions, c'est l'homme enfin qu'il veut élever à l'empire de la nature. Ainsi ce n'est plus vers Dieu que les sciences tendent à élever l'esprit par de hautes contemplations, c'est dans l'expérience qu'elles ont leur point de départ, c'est à la pratique expérimentale qu'elles ont leur point d'arrivée et elles ne servent qu'à la puissance de l'homme. Ce n'est plus de Dieu que la morale tire son origine, ce n'est plus à Dieu qu'elle tend et qu'elle aboutit, elle part de l'homme et revient à l'humanité. Un des éléments de ce multiple composé que l'on appelle l'esprit moderne a trouvé sa formule : Dieu est relégué dans son ciel désert, l'homme seul règne et domine sur la terre, la science et la morale ne relèvent que de l'homme et n'ont pour but que l'humanité.

La théologie est détrônée et exilée, la raison pure gouverne. Le règne de la Divinité est fini, celui de l'humanité commence.

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