François Bissot, sieur de la Rivière [microforme]
On peut dire que, sous le régime français, la traite des pelleteries et la pêche de la morue ont été à peu près les seules opérations de commerce auxquelles se soient livrés les colons du Canada.
Le pays possédait des mines superbes. Leur présence fut signalée, mais on tenta en vain de les exploiter. On pouvait fournir des bois, du goudron, de la résine, des légumes, de la farine, des huiles, contribuer par nos productions à la subsistance des colonies sœurs des Antilles. Dans les rares intervalles de paix que nous donnèrent les princes européens, des navires vinrent prendre ici des chargements de planches, de madriers et de farine. Mais la colonie n'eut jamais un ccmmerce régulier de ce genre de produits. Le ginseng, que le P. Lafiteau avait découvert, faillit un jour nous donner la fortune. On tua la poule aux œufs d'or, pour lui avoir voulu faire trop produire. La France estimait fort les pois du Canada, elle en fit des achats considérables. La disette vint et il fallut tout garder dans la colonie. Les raffineurs de sucre de la Guadeloupe et de la Martinique vinrent chercher le charbon de terre au Cap-Breton, mais cette exploitation ne nous rapporta rien.
Les rois avaient choisi la terre d'Amérique comme un champ elos où venaient se vider toutes les querelles du vieux monde. Pendant un siècle et demi le pays fut dans un véritable état de siège. Ce que l'on pouvait appeler la paix en Europe ne fut ici qu'un armistice mal dissimulé.
Comment jeter les bases d'une industrie indigène, comment faire progresser le commerce chez une population continuellement en armes ?
Talon et les Raudot, qui vinrent dans la colonie dans les temps les moins tourmentés de son existence, essayèrent d'y faire fleurir les arts de la paix. Mais que d'obstacles il leur fallut surmonter? La métropole qui voulait conserver son commerce d'exploitation voyait d'un œil jaloux l'établissement de manufactures dans un pays que ses négociants avaient été accoutumés à considérer comme un simple comptoir. Que d'autres misères encore? Le Canada était aux mains d'un groupe de marchands avides, désireux de faire vite fortune, s’acharnant à la chasse des fauves, parce que la traite des pelleteries rapportait de gros bénéfices sans exiger une mise de fonds trop considérable et un trop grand travail de préparation. Ces marchands avaient enrégimenté à leurs services l'armée des
1 Extrait d’une histoire de la seigneurie de Lauzon, en cours de préparation.
30 J-HDMOND ROY,
coureurs de bois, masse flottante, composée d'aventuriers hardis, qui entrainait dans son orbite les vigoureux, les jeunes toujours passionnés, toutes les forces vives de la nation.
L'industrie patiente et soigneuse convenait peu à ce peuple de guerriers, de voyageurs, À ces marins qui cultivaient la terre entre deux courses, sous la garde de sentinelles toujours en alerte.
L'année 1668 devrait être une date mémorable dans les annales du Canada. En cette année, en effet, la liberté du commerce fut proclamée, et l'on vit onze vaisseaux à la fois dans le port de Québec. C'est à cette année encore, soixante ans auprès la fondation de Québec, qu'il faut remonter pour trouver l'origine des premiers établissements industriels sérieux dans la Nouvelle-France.
Talon, plus que tout autre, avait contribué à faire secouer le lourd filet sous lequel depuis plus d'un demi-siècle les efforts légitimes des colons et des vrais habitants du pays étaient paralysés. Non content de harceler les ministres dans ses correspondances, il prêcha d'exemple, paya de sa personne et de sa bourse.
Doué d'une capacité de travail considérable, il entrait dans le détail des moindres choses, invitait les habitants à venir chez lui ou allait les visiter chez eux.
Grâce à lui on commenca à fabriquer à la maison les étoiles que la France avait jusque-là fournies. Après avoir établi dans Québec une brasserie dont il fit construire les bâtiments à ses dépens, il voulut introduire dans le pays l'industrie du tannage des peaux. Les gens de métier faisaient défaut, Talon en fit venir de France,
Parmi ce groupe de colons qui ne vivait que pour la traite des pelleteries et qui n'en voulait point démordre, Talon trouva heureusement un homme pour seconder ses efforts. Ce fut Francois Bissot, sieur de la Rivière. ‘
Quand tout le monde ne songeait qu'à faire le troc, Bissot fut le premier colon qui tenta une entreprise industrielle sérieuse dans le pays. Son nom mérite de sortir de l'oubli. L'industrie la plus importante de Québec est aujourd'hui le tannage des peaux. Sans elle, la capitale de la province ne serait rien où presque rien. Rendons hommage à celui qui sut sortir de la routine et commença la pratique d'un art qui a fait la fortune d'un grand nombre, et qui donne encore l'existence à plusieurs centaines d'ouvriers.
Le nom de François Bissot a été mêlé récemment à un procès célèbre. La seigneurie de Mingan, vaste domaine qui couvre sur la côte du Labrador près de huit cents lieues de pays, et que le gouvernement de Québec réclame comme sien, à eu autrefois comme propriétaire Francois Bissot, Depuis plus de deux ans une légion de jurisconsultes se disputent devant les tribunaux la possession de ce superbe apanage. C'est peut-être une raison de plus pour connaitre la vie humble mais bien remplie de celui qui en fut le premier seigneur. La terre de Mingan, prise comme elle l’est dans ce terrible engrenage qui s'appelle la justice, est fatalement destinée à être morcelée un jour ou l'autre. Avant qu'elle devienne la pâture des porteurs de papier timbré, sanvons du naufrage le nom de celui qui, il y a plus de deux siècles, essaya de mettre en valeur ses rives sauvages et inhospitalières.
Il est toujours difficile de dire la date précise de l’arrivée d'un colon dans le pays de la Nouvelle-France, Les compagnies étaient tenues de donner chaque année la liste des émigrés qu'elles embarquaient sur leurs navires. Mais elles ne paraissent pas s'être acquittées de cette obligation. Si elles l'ont fait, les listes produites ont été perdues.
On procède d'ordinaire par tâtonnement, La présence de François Bissot, sieur de la Riviere, est signalée pour la premiere fois dans la colonie dans un acte notarié de 1647".
Rien n'empêche qu'il soit venu au Canada avant cette année. Ferland, chercheur consciencieux et que l'on prend rarement en défaut, donne le nom de Bissot dans la liste des colons venus au Canada entre 1641 et 1647, sans préciser davantage. Francois Bissot, sieur de la Rivière, était originaire de Pont-Andemer, ville de l'ancienne Normandie, qui forme maintenant partie du département de l'Eure. Sa famille y habitait la paroisse de Notre-Dame des Prés. lle était de bonne bourgvoisie, puisque les documents de l'époque, parlant du père de François Bissot, Jean Bissot, sieur du Gommer, le qualilic d'honorable homme .
M. Paul Bréard, notaire à Hontleur, qui a publié de précieux documents sur le Canada, a bien voulu faire pour nous des recherches dans les registres de l'état civil de la paroisse de Notre-Dame des Prés à lont-Audemer, afin d'y découvrir les origines de la famille Bissot. Malheureusement, ces registres ne remontent qu'au milieu du 17" plus anciens registres de N.-D. des Prés—pour les naissances—sont de 1628.
Nous le nom de Bissot, M. Bréard a trouvé les trois actes qui suivent : 6 aout 1629— Baptème d'une fille pour Jehan Boquet et Louise Bissot, sa femme, nommée Charlotte : — 2 février 1630— Baptême d'une fille pour Claude Lebailleur et Jehanne Bissot, sa femme, nommée Madeleine ;—24 octobre 1632— Baptème d'une fille pour les mêmes.
C'est sur la côte de Lauzon, à la pointe de Lévy, que Bissot fixa d'abord son établis-
siecle, Les
sement.
Cette seigneurie concédée depuis 1636 était encore sauvage et inculte. L'exploration que le P. Druillettes fit sur la rive droite du Saint-Laurent, en 1646, en remontant la rivière du saut de la Chaudière pour se rendre à la Nouvelle-Angleterre, semble avoir donné la première impulsion aux établissements en face de Québec. C'est l'année mème du retour du P. Druillettes (1647) que fut construite la première maison à la pointe de Lévy. Bissot s'était associé à un de ses compatriotes normands, le fameux interprète Guillaume Couture, pour commencer son exploitation. Dans l'été de 1647 on aurait pu voir l'ancien compagnon du P. Jogues maniant la hache au milieu des grands bois qui couvraient alors la côte. À l'automne il avait abattu une certaine quantité d'arbres et terminé un petit corps de logis, rustique demeure faite de pièces grossièrement équarries. Bissot, qui avait contribué à la dépense et fourni des matériaux de construction, convint avec Couture de lui payer 200 livres pour son travail et de le laisser jouir du défrichement jusqu'à la Saint-Michel de 164$",
Le 15 octobre 1648, Jean de Lauzon, qui habitait alors Paris, accordait à ses deux
! Acte du # novembre 1647. — Greffe Claude Lecoustre.
* Pont-Audemer (Pons-Aldemari), ville fortifiée et célèbre par ses sièges, méme du temps des Romains, est située à sept lieues de Lisieux. Malte-Brun, parlant des monuments de Pont-Audemer, dit : * L'ancienne église de Notre-Dame des Prés, dont il ne reste plus qu'une partie de la nef, est remarquable dans sa construction mixte, qui laisse apercevoir les premières ogives de transition entre les époques romane et gothique.”
Daus un petit bourg de France, à Jean-de-Daye, à 15 kilomètres de Saint-Lô (Normandie), près de la rive gauche de la Vire, on voit les restes du château de la Rivière, bâti au milieu de marais. Il y a trois de ses tours encore debout,
La mère de François Bissot s'appelait Marie Assour.
* Accord signé le 4 novembre 1647, en présence de Nicolas Marsolet, Jean Bourdon, François Chavigny, Thomas Vivien, Guillaume Cochon.—Greffe Claude Leocoustre.
32 d.-EDMOND ROY,
premiers censitaires des titres réguliers de concession. Les établissements de Bissot et de Couture étaient voisins. Ils contenaient chacun 200 arpents en superficie, cinq arpents de front sur le fleuve et quarante arpents de profondeur dans les terres. Un petit ruisseau qui vient se jeter au fleuve près de l'anse des Sauvages, à vingt pas de la gare de l'Intercolonial, partageait les deux héritages. Couture habitait la droite du ruisseau, Bissot occupait la gauche. Ce ruisseau était commun aux deux colons.
Entre ies deux métairies, une ronte de dix-huit picds de large devait courir depuis le grand chemin royal projeté jusqu'au fleuve. Jean Bourdon, ingénieur et arpenteur, traca lui-mème ces bornes dès 1647. Bissot devait payer à son seigneur, chaque année, douze deniers de censive pour chaque arpent défriché et mis en terre labourable ou en nature de pré, et remettre au procureur fiscal à la Saint-Michel un quarteron d'anguilles salées et bien conditionnées. Il était tenu encore de faire travailler à ses terres sous un délai de trois ans, à peine de révocation de titre. De son côté le seigneur se réservait le droit de retrait en cas de vente, suivant la coutume de Normandie.
Le titre de concession accordé par Lauzon avait été signé à Paris le 15 octobre 1648. Dix jours après, le 25 octobre, Bissot épousait à Québec Marie Couillard, cinquième enfant de Guillaume Couillard et de Guillemette Hébert. La jeune épousée était âgée de quinze ans seulement. Elle avait été une des premières élèves des ursulines, et elle venait de sortir du pensionnat lorsqu'elle contracta mariage. Bissot avait trente-quatre ans.
Couillard dota sa fille d'une somme de 300 livres tournois. Bissot lui assura une rente de 40 livres tournois, payable au prix du roi, suivant la coutume de Normandie, à prendre sur les biens de sa famille soit à Pont-Audemer ou ailleurs. Par son mariage Bissot devenait le beau-frère d'Olivier le Tardif, Jean Nicolet, Nicolas Macart, Charles Couillard de Beaumont, Jean Guyon, Couillard de Lespinay. Ce fut M. Jean Lesueur, alors chapelain des religieuses hospitalières, qui bénit l'union de Bissot. Bissot passa en France en 1649, et il en revint l’année suivante au mois de juillet. Dans l'automne précédent sa femme lui avait donné ua fils qui fut appelé Jean-Francois.
Le 9 août 1658, Bissot était nommé adjoint dans le corps des syndics de Québec pour y représenter la côte de Lauzon.
Le seigneur de Lauzon, absent du pays, ne pouvait remplir envers ses censitaires les obligations que lui imposait le régime féodal Dès 1655, Bissot fit bâtir à la pointe de Lévy un moulin où les colons purent porter leurs grains à ia mouture. ‘ Le ruisseau qui séparait l'établissement de Bissot de celui de Couture faisait tourner les moulanges. Afin d'avoir la propriété entière de ce cours d’eau Bissot convint avec Couture qu'il ferait moudre son blé gratuitement au moulin pendant vingt ans.
Bissot de la Rivière, tout en faisant défricher ses terres de la pointe de Lévy, habitait le plus souvent Québec. Au recensement de 1667, on trouve sur sa ferme de Lauzon trois domestiques : Jean Guay, âgé de 28 ans, Martin L’Enfilé, âgé de 29 ans, Pierre Perot, âgé de 32 ans. |
Il parait avoir voulu grouper autour de son établissement de colon, des gens de son pays de Normandie. Guillaume Couture, avec qui il avait contracté à l’origine une société de défrichement, était normand comme lui, et il possédait en France des terres situées à la Haye-Aubraye, à 15 kilomètres de Pont-Audemer. Parmi les compatriotes de Bissot établis à la pointe de Lévy, on voit encore Louis Bégin, l’ancêtre du coadjuteur au siège de Québec, qui était originaire de Lieurey, petite commune des environs de Pont-
Audemer. François Becquet, qui acheta une terre dans Lauzon le 6 avril 1660, était le neveu de François Bissot. 11 venait de Notre-Dame des Préaux, commune située à six kilomètres de Pont-Audemer. Les familles Lemieux, Chartier, Pourveu, venaient égnlement de la Normandie.
Une lettre du gouverneur Jean de Lauzon, datée de Paris le 8 mars 1664, donna à Bissot une nouvelle concession de dix arpents de terre de front sur le fleuve Saint-Laurent, sur quarante arpents de profondeur. Cette concession touchait d'un coté la rivière des Étchemins et de l'autre Jean Adam. Elle comprenait tous les 1lots situés à l'entrée de cette rivière et le droit de chasse et de pêche. M. de Lauzon dit dans sa lettre qu'il veut par là récompenser Bissot des bons services qu'il a rendus aux habitants de la seigneurie,
Bissot, comme représentant des censitaires de Lauzon dans le corps des syndics, leur avait rendu en effet des services considérables, mais la funille de Lauzon lui devait encore plus de reconnaissance. C’est lui qui l'avait déchargé de l'obligation de construire un moulin banal, alors que la seigneurie à peine habitée ne pouvait donner encore un revenu suffisant par les moutures.
Il prit part aussi à l'organisation de la justice seigneuriale, fut procureur fiscal à partir de 1650 et succéda à Charles Nevestre comme juge prévôt. Bissot remplit cette dernière fonction jusqu’à sa mort.
Après le départ du gouverneur de Lauzon et la disparition tragique de la plupart des membres de sa famille, il prit la seigneurie à ferme, de concert avec Eustache Lambert, et s'occupa de son exploitation. En 1668, quand la métropole ordonna que les seigneurs rendissent foi et hommage et fissent l'aveu et dénombrement de leurs terres, c'est Bissot qui se présenta au contrôle et demanda souffrance pour les mineurs de Lauzon.
Dans l'automne de 1672, le 2 novembre, Bissot obtenait à son tour nn domaine seigneurial aux approches de Lauzon. A la naissance de son premier enfant, il avait acquis pour lui une concession foncière. Il voulut que ce domaine fat au nom de deux de ses enfants, Jean-Baptiste et Charles Bissot. Cette propriété de soixante et dix arpents de front sur une lieue de profondeur était bornée à l'est par la seigneurie de Beaumont, que Talon concéda le même jour à Couillard des Islets de Beaumont. C'est cette seigneurie acquise en 1672 par Bissot, qui a porté depuis le nom de Vincennes, illustré par un de ses enfants. Dès 1670, Bissot y fit commencer des défrichements. En effet le 24 novembre de cette même année, il vendait à Jean l'oliquin quatre arpents de terre de front sur quarante arpents de profondeur au lieu appelé la letite-Pêche, Le ruisseau de la Petite- Pêche traverse l’ancien domaine de Vincennes, jadis habité par la famille de M. Faucher de Saint-Maurice, et a longtemps fait tourner la roue d’un ancien moulin banal construit par le seigneur Joseph Roy, beau-père de ce Corpron, complice de Bigot, qui y amoncelait les grains quand Québec souffrait de la plus affreuse disette,
IIT
Pont-Audemer, la patrie de Bissot, était renommé autrefois pour sa pêche maritime, et ses pêcheurs n'avaient pas d'égaux pour la salaison des harengs. Aussi Bissot, tout en s'occupant de la culture des terres et du défrichement des forêts du Canada, voulut exploiter les ressources immenses de notre grand fleuve. Dans l'automne de 1650 (novembre) il formait une société avec Simon Guyon, Courville, Lespinay, de Tilly et Godefroy,
Sec. L, 1892. 5,