TOI
) le soulagement de ceux qui se convertissent à la religion ) catholique, conformément à l'ordre donné par M. le Car- ) dinal de Richelieu, d'immortelle mémoire, ces néophytes ) se trouvent néantmoins vexés à la requeste de l'agent de la R. P. R. Mais j'espère que cette vexation cessera bientost, s'il vous plaist, Monseigneur, considérer l'advis que •) la Cour des Aydes vous en envoyé, en exécution d'un arrest du Conseil. C'est une affaire si importante que si la manière de juger qui a esté pratiquée depuis si longtemps estoit ') changée, outre l'empeschement qui en arriveroit à la con- ) version des hérétiques, les nouveaux catholiques seroient ) exposés à la violence des consistoires qui, se voyantz affoi- ') blir tous les jours, s'efforcent par toutes voyes à détourner de l'entrée dans l'Eglise ceux que Dieu y appelle. Bien que •) je sois certain de vostre zèle et de la pureté de vos inten- ') tions, j'ay creu néantmoins, Monseigneur, que vous ne trouveriez pas importune la liberté que je prens de vous représenter l'intérest d'une affaire en laquelle mon ministère
) m engage (i). »
Cette fois encore les calvinistes furent obligés de s'incliner, et nous ne voyons pas, à nous en tenir aux documents qui nous sont restés de cette époque, qu'ils se soient permis de nouvelles manifestations hostiles, pendant toute la suite de l'épiscopat de Bosquet.
Ils ne devaient recommencer leurs menées qu'après sa mort, à leur grand dommage, du reste, car ils y perdirent le grand temple.
Débarrassé de toutes ces entraves, notre Evèque n'en met que plus d'ardeur à évangéliser les hérétiques. En 1664, il
(1) De Frontignan, en visite pastorale, ^ nov. 1662. (Biblioth. nation. Mss. fr., n« 17401, t. XXXV, fol. ,287.)
fonde, à Lunel, la maison de la Providence pour l'instruction des jeunes filles converties (i). Puis, entre temps, bien convaincu que l'apostolat n'est fécond que dans la mesure où les prières des fidèles le soutiennent, il établit les confréries de
(i) Bosquet s'était adressé pour cette institution à la communauté des ursulines de Lodève. Roger de Harlay, son successeur sur le siège épiscopal de cette ville, lui envoya quatre de ces religieuses, savoir: la mère de la Treille, supérieure ; la mère de Pradel, assistante ; les sœurs de la Treille et de Latude, accompagnées d'une demoiselle de Vallier, originaire de Gignac, qui désirait consacrer une partie de sa fortune à la nouvelle fondation. Le succès dépassa les espérances de l'Évêque. La ville de Lunel n'était malheureusement pas, d'une part^ assez saine et d'autre part, assez sûre, à cause du continuel passage des troupes, pour que les ursulines, dont la communauté était devenue, dans l'espace de quelques années, fort nombreuse, pussent y rester. Bosquet prit donc ses mesures pour leur procurera Montpellier un établissement plus avantageux. Il fît choix à cet effet d'un local assez vaste, situé dans la rue de la Blanquerie, en face du monastère de la Visitation. La mort vint le surprendre quand les travaux d'aménagement étaient à peine commencés ; mais son dessein fut continué et achevé par son neveu Charles de Pradel, en juin 1679. L'année suivante (20 juin 1680), la maison de la rue Blanquerie ayant été jugée insuffisante, les nouvelles religieuses vinrent s'installer tout près de Saint- Pierre, vis-à-vis de l'église Saint-Charles, dont le nom resta affecté à leur nouvelle résidence pour les distinguer d'autres sœurs ursulines établies à Montpellier depuis le 17 avril 16^1, et qui avaient été détachées de la communauté de Pézenas. (Cf. d'Aigrefeuille, t. II, p. 312-31 3). Celles-ci occupaient alors un spacieux monastère situé rue de la Chapelle-Neuve. C'était leur troisième station depuis leur arrivée à Montpellier ; elles s'étaient logées tout d'abord dans une toute petite maison sise près delà porte de la Blanquerie, et qui appartenait aux anciennes religieuses de l'abbaye d' Arboras, « de l'ordre de Sainte-Catherine la martyre». Deux ans après elles avaient transféré leur domicile derrière l'église Notre- Dame, dans la maison d'un sieur Marmy, où elles furent bientôt trop à l'étroit et qu'elles quittèrent au bout de trois ans, pour aller se fixer à la Chapelle-Neuve. (Cf. Mém. de Deloii, t. P"", p. 171-172.)
Les ursulines de Saint-Charles ne furent point les seules dont Bosquet ne devait point consacrer l'établissement définitif, après les avoir appelées à Montpellier. Il venait, lorsqu'il mourut, de confier à des religieuses du Refuge, envoyées de Toulouse, la direction d'une maison de retraite pour
l'Ange gardien et du Saint-Sacrement dans sa cathédrale (i), celle de Saint- Roch dans l'église de Notre- Dame-des-
Tables (2).
Mais c'est à la charité surtout qu'il demande ses moyens d'action. Il n'est pas de vertu qu'il ait plus instamment engagé ses prêtres et ses fidèles à pratiquer. Ses exhortations à son clergé et à son peuple s'inspirent toutes de l'esprit de saint Jean, et le « diUgltc invicem » du grand apôtre est sa devise. Que les catholiques marchent unis, que la fraternité chrétienne règle leurs rapports, qu'ils se montrent secourables aux malheureux et prêts à soulager toutes les misères : s'imagine-t-on que les hérétiques puissent résister longtejnps à ce spectacle } Les païens n'y avaient pas résisté autrefois. Seraitil donc plus difficile à la charité de vaincre aujourd'hui quand elle avait eu si complètement raison du paganisme, renversé les faux dieux, et assuré le triomphe de l'Eglise naissante ?
Aussi il faut voir avec quelle sollicitude il s'intéresse aux progrès des diverses associations d'hommes, confréries et
les pécheresses repentantes. L'ordonnance relative à cette dernière création est datée du 18 février 1676. (Arch. dép,, fonds de Tévêché). Mais le local destiné par Bosquet à l'oeuvre nouvelle n'était pas encore aménagé ni même achevé à cette époque, et les dames du Refuge durent accepter pendant plus de trois mois l'hospitalité qui leur fut offerte par les religieuses de la Visitation. Elles ne purent s'installer chez elles qu'après la mort del'Évêque. Elles réalisèrent, dès la première année, beaucoup de bien : ce qui engagea Charles de Pradel à publier ( 12 février 1677 ) une nouvelle ordonnance pour confirmer leur institut. Trois ans plus tard (1680), elles furent officiellement approuvées par lettres patentes.
A cette même époque, le neveu de Bosquet mit à leur disposition la maison de la Providence, sise rue delà Blanquerie, que les ursulines de Lunel avaient, comme nous l'avons vu, abandonnée pour aller habiter près de Saint-Charles. Les dames du Refuge ont aujourd'hui un couvent très vaste dans le quartier de Boutonnet.
(i) Arch. dép. Fonds de l'évêché.
(2) Fisquet, France pontificale.
corporations qu'il a trouvées établies dans son diocèse (i). La charité présida à leur fondation. Elle seule est encore leur raison d'être. Voilà ce qu'il ne cesse de leur rappeler à tout propos.
En tète de ces Associations figure la très dévote confrérie
(i) Il ne supporta jamais que ces associations dégénérassent en sociétés secrètes ni surtout qu'on y déshonorât la religion par un odieux mélange des choses saintes avec des pratiques superstitieuses ou peu décentes. Il devait se montrer, dans ces cas-là, impitoyable. Nous avons trouvé dans nos archives départementales (fonds de l'évêché) une ordonnance datée de 1672 par laquelle il s'élève énergiquement contre la conduite de certains maîtres et compagnons tailleurs qui s'étaient rendus coupables de ces abus. Voici le texte de cette ordonnance :
« François, par la miséricorde de Dieu, Évesque de Montpellier, » Comte de Melgueil et de Montferrand, Marquis de la Marquerose, )) Baron de Sauve, Conseiller ordinaire du Roy en tous ses conseils, etc. )) Sur ce qui nous a esté représenté par M. Fulcran Audibert, nostre » procureur fiscal, que plusieurs maistres et compagnons tailleurs d'habits » de cette ville font des assemblées dans lesquelles, procedans à » la réception d'autres maistres et compagnons de leur mestier ou » autres en leur société , ils font jurer aux dits prétendans sur les » saints évangiles de ne révéler ce qui se passe dans la dite assemblée à » qui que ce soit, pas mesme à la confession, leur font prandre un » parrain d'entre eux qui les instruit de l'origine de leur fausse confrérie, » qui n'est qu'une fable superstitieuse, sale, et induisant à péché, en )) mémoire de quoy ils mettent sur une table trois morceaux de pain » picquez chacun d'une aiguille et profèrent irreveremment fsicj par » diverses fois le très saint nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit^ et » pratiquent plusieurs autres superstitions ; a quoy il nous auroit requis » de pourvoir. Nous deffendons aux dits maistres et compagnons » tailleurs d'habits et tous autres de faire ces superstitions et impiétez » sur peine d'excommunication encourue ipso facto; enjoignons à nostre » dit procureur fiscal de faire signifier aux dits maistres et compagnons » tailleurs d'habits nostre présente ordonnance et de s'informer s'ils )) font leur dite assemblée et en cas qu'ils la fassent, leur faire les » deffenses portées par icelle.
» Donné à Montpellier, le vingt -unième février mil six cent soixante » douze. »
des Pénitents-Blancs, la plus importante de toutes sinon la plus ancienne (i), et qui compte parmi ses membres de nombreux représentants de tous les corps d'état et les personnages les plus considérables de la ville. L'Evêque a pour elle une prédilection singulière. Il n'est point de privilège qu'il ne lui accorde ; mais c'est à la condition qu'elle veillera à l'observation scrupuleuse de ses statuts. Et ce n'est pas tant de l'assistance régulière aux offices qu'il se préoccupe que des charitables devoirs auxquels chacun de ses membres s'est engagé. Assister ceux de la compagnie qui sont dans le besoin, leur assigner des pensions pour qu'aucun d'eux ne soit réduit au pain de l'hôpital, visiter les malades, se tenir à leur disposition nuit et jour pour les soigner à tour de rôle, se faire une loi de n'avoir jamais avec un confrère le moindre procès : telles sont les obligations principales qui incombent à tout pénitent et auxquels l'Evèque ne cesse de recommander à la confrérie de rester fidèle.
Cependant la charité, pour être efficace, a besoin d'être soutenue par le bon exemple. Les pénitents ne sauraient oublier que le sac dont ils ont accepté qu'on les revêtit est l'emblème d'une vie austère ; qu'ils doivent par conséquent s'imposer à l'estime et au respect de tous par la régularité de
(i) Les Pénitents existaient à Montpellier depuis l'an 1^17. Ils n'eurent une chapelle spéciale qu'en 1602, époque à laquelle l'évêque Guitard de Ratte leur céda une chambre voûtée dans la maison du vestiaire de Maguelone ; mais ce ne fut pour eux qu'une installation provisoire. Bientôt après, ils obtinrent qu'on leur fît abandon de l'église ruinée de Sainte-Croix, où ils s'établirent après l'avoir restaurée (1609). Puis vinrent les troubles de religion, pendant lesquels cette église leur fut enlevée, et leurs réunions interdites. Lorsque le joug des protestants fut brisé, après le siège, ils reçurent l'autorisation de s'assembler dans la chapelle du Palais (février 1623). Ils la quittèrent dans les derniers mois de 1624 pour aller occuper l'église de Sainte-Foix, qu'ils venaient de faire réparer à leurs frais, et qui est restée depuis leur propriété.
leurs mœurs. Il ne suffit même pas, à ce point de vue, qu'ils soient irréprochables devant Dieu. La religion qu'ils ont fait plus étroitement profession de servir leur commande une réserve qui ne permette pas à la malignité publique de les atteindre. On a rapporté à l'Évèque que certaines confréries du diocèse, notamment celle de Cournonterral, ont ouvert leurs rangs à des femmes et à des filles qui se chargent de l'entretien de leur chapelle et marchent sous leur croix dans les processions.
Les intentions ont pu être louables, l'Évèque ne songe pas aies discuter. Mais ce mélange des sexes dans une association religieuse lui paraît souverainement répréhensible. En supposant qu'il n'en résulte pas de graves désordres, on n'empêchera pas les commentaires méchants d'aller leur train. Or Messieurs les Pénitents doivent être comme la femme de César : il ne faut pas qu'on les soupçonne. C'est pourquoi ils s'abstiendront à l'avenir, sous peine d'excommunication, d'accepter tout enrôlement féminin et renverront à leurs foyers ces « confréresses » trop dangereuses (i).
Que si les femmes veulent absolument utiliser leur zèle, il ne manque pas d'oeuvres particulières à leur sexe auxquelles il leur est loisible de s'affilier. Les confréries du Saint-Sacrement, de la Bonne-Mort, de Saint-Dominique et du Rosaire, et bien d'autres encore, leur sont ouvertes. Libre à elles après cela , si ces confréries ne suffisent pas à leur besoin d'activité et de dévouement, d'organiser dans leurs paroisses des congrégations de la Miséricorde sur le modèle de celle qu'il a établie à Montpellier, pour le soulagement des pauvres et des malades. Déjà les dames de la Miséricorde de Montpellier ont trouvé des imitatrices et des émules à Lunel, à
(i) Ordonnance contre les Péniienis qui reçoivent des filles dans leur confrérie, du lo mars 1672. (Arch. dép., fonds de l'Évôché.)
Gangcs, à Frontignan (1666). L'œuvre va fonctionner incessamment à Anianc (1671). Il ne demande pas mieux qu'elle se propage (i).
Ne jamais fournir de prétexte au scandale, édifier par la charité, tels sont les deux principes d'après lesquels l'Évoque entend que les personnes pieuses se conduisent. C'est d'après eux, d'ailleurs, qu'il se dirige lui-même. Son austérité n'est pas inférieure à celle des plus grands saints, et sa réserve à
(i) Voici les statuts de l'Œuvre de la Miséricorde telles qu'ils furent dressés par Bosquet :
« I. — Les femmes ne seront receuës en la congrégation que du » consentement de leurs marys et les filles que du consentement de » leurs pères et mères, et qu'elles ne soient de vie exemplaire, zélées et » capables de servir les malades.
» 2. — Elles feront tous les ans élection d'une mère ou supérieure et » d'une assistante, au jour de la feste de la Conception Immaculée de » la très Sainte-Vierge, qui est le 8""^ du mois de décembre, l'après )) disnée, dans la chapelle de Nostre-Dame du Rosaire de l'Église )) parochialle où elles s'assembleront pour cet effet immédiatement après » midy (après qu'elles auront toutes communié le matin). Celles qui » seront esleues promettront, en présence du Directeur, de fidellement » exercer leurs charges pendant l'année, et les autres confréresses de » leur obéir. Dans les élections on préférera les plus anciennes aux » plus jeunes.
» 3. — Les confréresses établiront le mesme jour d'un commun » consentement deux sacristaines qui auront soin de demander pour les » malades dans les Églises et aux portes d'icelles, tous les dimanches et » festes et remettront chaque mois tout ce qu'elles auront receu entre » les mains de la supérieure, laquelle sera obligée d'aller demander en » compagnie de l'assistante ou de quelque autre confréresse dans les » maisons particulières où elle jugera recevoir quelques secours pour » les malades.
» 4. — Tout l'argent qu'on pourra trouver sera mis dans une cassète )) à deux serrures dont la mère tiendra une clef et l'assistante l'autre et » elles en rendront compte tous les mois devant deux autres confréresses )) des plus anciennes qu'on nommera discrettes et qu'on choisira avec » les autres officières pour servir au conseil de la dite mère.
l'égard du sexe est si grande, qu'on serait presque tenté de la juger excessive. Aucune femme ne peut se flatter d'avoir logé chez lui, ni d'avoir été admise une fois à sa table. Il ne fit même pas d'exception pour ses nièces quand elles passèrent par Montpellier. Une sévérité de mœurs poussée à ce point ne va pas sans beaucoup d'esprit de mortification et de pénitence. L'Évêque, si jaloux des prérogatives de sa dignité
» ^ . — Toutes les confréresses s'assembleront en présence du Direc- » teur les premier et troisième dimanches du mois dans la chapelle du » Rozaire, pour dire les litanies de la Sainte-Vierge/ pour y lire les » présens réglemens, et nommer quatre confréresses qui auront soin de » visiter les malades et de leur faire porter les charitez que la congré- » gation pourra leur faire. Quant aux meubles, linceuils , chemises et )) autres linges de la congrégation, ils seront gardez et conservez par » l'assistante ou la plus ancienne des sacristaines, qui aura soin de les » faire blanchir et repasser quand il en sera besoin pour en pourvoir les » malades.
» 6. — Lorsque les confréresses visiteront les malades elles prendront » soin de les consoler et exhorter à la patience et dez le premier jour » qu'elles les auront visitez les feront confesser et communier s'il est » jugé à propos par le Directeur et accompagneront le Saint-Sacrement » chez le malade.
V 7. — Chacune des confréresses contribuera selon ses commoditez » et dévotion de quelque aumosne annuelle pour l'entretien des malades, » qui sera de 10 ou i) sols pour le moins.
» 8. — Les confréresses assisteront à l'enterrement des pauvres » malades qu'elles auront assistez et feront dire une messe basse des » mortz pour le repos de leur ame.
» 9. — S'il arrivoit quelque inimitié ou mauvaise intelligence entre les confréresses, la mère avec l'assistante feront tout leur possible pour les réconcilier ; que si après elles négligent de se corriger elles en recevront la correction qui leur sera faite par la mère, dans la congrégation, en esprit de douceur et de charité. » 10. — Les confréresses s'entraymeront comme personnes que Nostrc Seigneur a unies par le lien de la charité, se visiteront, se consoleront et s'assisteront dans toutes leurs afflictions et maladies. » (Arch. dép., fonds de l'Évêché.) — Ces statuts sont une copie de ceux qui furent envoyés à Aniane par ordre de l'Évoque et portent la date de 1671.
et des honneurs publics qui doivent être rendus aux Pontifes, mène dans son palais la vie d'un véritable anachorète. Il prend souvent le ciliée et la discipline et couche sur la dure. Sa table est d'une rare frugalité, même quand il y reçoit des personnages du plus haut rang; du reste, d'une sobriété qui ne se dément pas, il n'accepte aucune invitation, et, sauf en voyage, on ne le voit jamais prendre un repas hors de sa maison. Vous ne trouverez chez lui aucun des jeux à la mode, qui sont la grande attraction des réunions et des soirées, même dans les palais épiscopaux de ce temps-là. Son passe-temps est de lire, et, quand il ne peut plus se servir de ses yeux, de se faire lire quelque ouvrage de piété ou d'érudition. Il ne faudrait pas que ses domestiques s'avisassent de lui rapporter les cancans de la ville ou essayassent de le distraire par des nouvelles un peu gaies. <( Si vous n'avez rien de mieux à me conter, retirez-vous », leur dirait-il. Une fois il leur a fait cette réponse ; ils se sont tenus pour avertis. Il a pour le luxe une sainte horreur. Son mobilier est des plus simples. Deux bassins, deux aiguières et quelques flambeaux constituent seuls sa vaisselle d'argent; tout le reste est de vil métal. Il n'a gardé dans son écurie que les chevaux qu'il lui faut pour ses visites. Son personnel de serviteurs, car il n'a que des hommes à son service, est également réduit au strict nécessaire. Mais s'il dépense fort peu pour lui-même, en revanche il donne beaucoup, non pas aux membres de sa famille, par exemple. Ses nièces, notamment, n'ont pas à se louer de ses largesses: quand elles se sont mariées, elles n'ont pas reçu de lui le moindre présent. Sa charité le rend exclusif, et il se reprocherait comme un crime de diminuer la part des pauvres.
Ceux-ci n'en sont par suite que mieux traités. Il donne sans ostentation, sans bruit, simplement, et cache le plus qu'il peut le bien qu'il fait. Ayant appris indirectement qu'un homme de condition se trouvait placé dans une situation fort
délicate, faute de vingt louis dont il avait immédiatement besoin pour régler une affaire d'honneur, il lui fait parvenir aussitôt cette somme par une personne de confiance, en recommandant bien à celle-ci de ne point dire qui l'envoie. Cette personne s'acquitte de la commission ; mais, tout en respectant le nom de l'Evêque, elle croit pouvoir prendre sur elle de sauvegarder ses intérêts. Elle demande au gentilhomme un reçu attestant que cette somme de vingt louis, «envoyée du Ciel », lui a été remise ; puis, toute hère de son invention, elle revient porter cette reconnaissance à l'Evèque. (( C'est beaucoup trop de zèle, lui dit Bosquet. Vous deviez savoir que je ne prête pas ; je donne, et il n'est pas dans mes intentions de réclamer jamais ce que j'ai donné. » Et là dessus il déchira le billet. Tous les matins, à ii heures, il fait une distribution d'aumônes aux pauvres qui se présentent à sa porte ; ce qui ne l'empêche pas d'avoir la bourse toujours ouverte quand il va en ville. Un jour, un pauvre admis à la distribution du matin ne craint pas de venir implorer une seconde fois sa charité. Le maître d'hôtel, qui le reconnaît, croit de son devoir d'en avertir l'Evêque. Celui-ci n'en donne pas moins au mendiant ce qu'il désire, après avoir fait au maître d'hôtel cette réponse exquise : « Mon ami, vous êtes vraiment trop économe ; est-ce que par hasard vous ne mangez qu'une fois le jour ? »
Sollicité par des personnes charitables de contribuer au rachat d'un de ses diocésains qui a été pris en mer par des pirates, il demande à son valet de chambre de lui apporter trente écus qu'il compte avoir dans son secrétaire. Or, le secrétaire se trouve vide, a Monseigneur a dépensé tout ce qu'il avait. » — « Qu'à cela ne tienne, répond Bosquet. Voici deux flambeaux en argent, dont je n'ai que faire. Vendez-les. Je puis fort bien me passer de ces deux flambeaux, tandis que le pauvre esclave ne peut pas se passer d'être secouru. »
Ces traits et une foule d'autres du môme genre, répandus dans le public, y augmentent chaque jour la vénération qu'on a pour lui. Au surplus, il n'a pas seulement cette générosité qui se prodigue sans calcul au profit de toutes les misères; il a la générosité plus rare qui veut oublier les injures et les efface par le pardon. Des offenses dont la religion serait blessée l'indigneraient. Il reste froid devant celles qui n'atteignent que le Pontife, ou s'il s'en émeut, ce n'est qu'autant qu'elles peuvent gêner son apostolat. 11 a l'âme trop haute pour céder jamais au moindre sentiment de rancune. Plus magnanime peut-être envers ses ennemis qu'il ne se montre libéral envers les pauvres, il triomphe de leur hostilité par la persévérance de sa mansuétude. Ce serait peu pour lui de se contenter de ne leur point nuire. Il dit d'eux, à l'occasion, tout le bien qu'il sait, relève leurs mérites et met son plaisir à les obliger. Sous ce rapport, on est presque tenté de trouver sa bonté excessive : il est telles circonstances où il fait moins pour ses amis que pour ceux dont il a eu à se plaindre.
Il n'y a qu'une foi ardente, une piété vive et profonde pour entretenir dans une âme des sentiments aussi élevés sans qu'elle connaisse de défaillances. L'éloge de la piété et de la foi de Bosquet est dans toutes les bouches. On aime à le voir à l'autel, où il paraît si pénétré de la sublimité des divins mystères que son émotion se trahit souvent par des larmes. On aime à l'entendre dans ses discours, dont le ton d'inébranlable conviction et la chaleur communicative brisent les résistances des plus endurcis.
Les catholiques disent de leur Evêque que c'est un saint ; ils ont raison. S'ils ne le disaient pas, les protestants euxmêmes seraient les premiers à le proclamer. Il force l'admiration de ceux-ci par sa vertu, en même temps qu'il les attire à lui par sa douceur. Il est vrai que nul ne s'est opposé plus que lui à leurs envahissements dans son diocèse ; mais vis-à-
vis des personnes sa délicatesse est si grande, son tact si parfait, son urbanité si exquise, il rachète si bien par la grâce de ses procédés ce que les mesures dictées à l'administrateur par le devoir paraissent avoir de trop sévère qu'on n'est plus frappé que de sa bonté. II n'est pas un Evèque que les protestants entourent de plus de respects. Il n'en est pas dont ils doivent honorer la mémoire un jour par plus de regrets. Après cela, les deux mille conversions mentionnées par l'auteur de la Vie inédite ne sont point faites pour nous surprendre. Est-ce que le mot de nos Saints-Livres : Mirabilis Deiis in sanctis suis^ n'est pas vrai toujours ? La sainteté n'estelle pas nécessairement victorieuse et n'est-ce pas à son action que les plus grandes merveilles sont promises ?...
En 1675, Bosquet fut député pour la deuxième fois (1 à l'Assemblée générale du clergé de France, qui devait tenir ses séances, cette année-là, à Saint-Germain. Nommé membre de presque toutes les commissions (2), il ne put répondre comme il l'aurait voulu à la confiance de ses collègues. La
(i) Il avait assisté, mais en partie seulement, à Pontoise, à l'Assemblée particulière de 1670. Nous remarquons, dans les procès-verbaux, qu"il fut remplacé au début par son neveu Charles de Pradel, par qui il s'était fait représenter. C'est dans cette même assemblée de 1670 que fut approuvé le règlement dressé par Bosquet, de concert avec l'intendant de Bezons, pour la réforme des universités du royaume.
(2) Les commissions où nous voyons figurer le nom de Bosquet sont les suivantes: commission pour l'examen des comptes des ministres convertis ; pour le paiement du don gratuit ; pour certaines affaires concernant les huguenots; pour les dots des religieuses; pour l'examen d'une plainte de Monseigneur de Grenoble qui, ayant refusé d'admettre à l'ordination un ecclésiastique du nom de Giraut, avait reçu du cardinal Dataire une lettre dans laquelle celui-ci le priait, au nom de la congrégation du Concile, de s'expliquer sur les raisons qui l'avaient déterminé à ce refus. Bosquet, chargé d'un rapport sur cet incident, conclut à l'absolue indépendance des Evêques dans le fait des ordinations. (Procèsverbaux, passim.)
vieillesse était venue pour lui, malheureusement surchargée d'infirmités, et, si son esprit n'avait rien perdu de sa sagacité et de sa pénétration d'autrefois, il ne retrouvait plus dans son corps, maintenant affaissé, l'infatigable auxiliaire des travaux de sa jeunesse et de son âge mûr. Il ne s'attendait plus à vivre longtemps, et il se préparait à bien mourir (i).
Ce fut sous la préoccupation de cette pensée qu'il demanda au Roi de lui donner son neveu, Charles de Pradel, pour coadjuteur.
Louis XIV acquiesça avec une grâce charmante au désir du vénérable Evêque. 11 lui témoigna que rien ne pouvait le réjouir davantage que d'avoir l'occasion d'être agréable à un prélat d'un si grand mérite ; et quand Charles de Pradel se présenta pour le remercier de sa nomination ; « Vous
(i) Souvent perclus de douleurs, Bosquet était menacé depuis longtemps déjà de perdre la vue. Sa patience, au milieu de ses maux^ était admirable, et rien n'est touchant comme la résignation dont est empreinte la lettre suivante qu'il adressait au Père Combefis : u Votre lettre du 6 de ce mois m'a bien donné de la joye, m'aprenant Testât de vostre bonne santé, laquelle je prie Dieu de vous continuer pour longues années. La mienne semble vouloir revenir, mais c'est à petits pas et bien lentement. Les autres fonctions de mon corps vont assez bien. Je puis encore faire quelques lignes de ma main, mais je ne les puis lire ') après les avoir écrites. Et toutefois, je vois jusques aux petits atomes et aux lignes et marques de ma main et aux plus petits objects qui se présentent à mes yeux de loin et de près. Nos médecins ont recours en cette occasion au ôstoVTt d'Hypocrate et moy au jugement du vray Dieu qui me chastie justement, quoique doucement, de la lecture inutile que j'ay faite depuis cinquante ans de toute sorte de livres. Sa bonté, néanmoins, m'a laissé quelque sorte de liberté, quoyque petite, pour lire le missel avec le secours de mes aumôniers et célébrer la sainte messe à ces festes de Pasques. Je ne scai si cete veuë reprendra ses premières forces pour me servir aux fonctions de mon ministère... »
De Gigean, le i8 avril 167J.
La signature seule est autographe. (Arch. nat. Supplém. lat. 1082.)
n'avez qu'à imiter votre oncle , lui dit-il , si vous voulez que votre Roi soit content de vous. » (i).
Le 4 juin de l'année suivante, Bosquet tint à présider la procession de la Fête-Dieu. Il avait coutume, ce jour-là, de porter le Saint-Sacrement, la tète et les pieds nus. Malgré ses infirmités et son grand âge, il ne voulut rien changer à cette habitude.
— Vous vous tuerez, lui disait-on dans son entourage.
— Dieu me donnera la force, répondit-il. En tout cas, je m'estimerais bien heureux de mourir comme les bons capitaines, les armes à la main.
On remarqua que, pendant la procession, le pieux Evèque eut souvent la tète hors du poêle, par la faute de ceux qui le tenaient. Le soleil était extrêmement ardent ce jour-là.
Le soir et les jours suivants, il se sentit incommodé ; mais rien dans son état ne laissait présager une catastrophe, lorsque, le 24 du même mois, il mourut subitement, frappé d'une attaque d'apoplexie. Il avait 71 ans.
« Son corps fut exposé dans la grande salle de l'Evêché
» jusques au 27. Il n'estoit point du tout changé ; il sembloit
» qu'il dormoit. On dressa dans la salle deux autels où l'on
» dit continuellement des messes pendant deux jours, depuis
» quatre heures jusques à midy. Toute la ville et tout le
» diocèze furent semblablement touchés de la perte de leur
» digne prélat. » (2^
Bosquet laissait à son successeur une église florissante, un des plus beaux sièges du royaume, agrandi au temporel des châteaux de Gigean et du Terrai (3) et de l'importante
(i) Vie inédite.
(2) Vie inédite, p. 10.
(3) L'auteur de la Vie inédite dit qu'il les fit bâtir (p. 8); Fisquet, dans h France Pontificale^ dit seulement qu'il les fit restaurer.
baronnie de Sauve, aliénée depuis plus de cent ans, ainsi que nous l'avons dit, et dont la duchesse d'Angoulôme était en possession lorsqu'il était arrivé à Montpellier (i). Mais tous ses revenus étaient passés entre les mains des pauvres. Après sa mort, on ne trouva pas dans son cabinet de quoi payer les frais des funérailles.
L'Évèque de Nimes présida à ses obsèques (2). On l'inhuma dans la chapelle de l'Ange gardien, qui lui avait été concédée par le chapitre de Saint-Pierre (3) et où il avait souvent manifesté le désir qu'on plaçât ses restes. L'humilité qu'il avait si admirablement pratiquée pendant sa vie, et qui l'avait fait s'éloigner toujours, autant qu'il le pouvait, du faste et du pompeux appareil des grands, l'avait poussé à s'opposer d'avance à ce qu'on entourât de trop d'honneurs sa dépouille. Son testament portait qu'il ne voulait après sa mort ni caveau, ni mausolée. Un coin de terre, simplement, et une croix. Aucune inscription ne devait, en marquant l'endroit de sa sépulture, rappeler aux hommes ce qu'il avait été. Il lui suffisait qu'on sût que, sous les dalles de la chapelle qui garderait son corps, dormait un chrétien.
Les volontés dernières du saint Évéque furent respectées par M^^'de Pradel. Mais la génération qui suivit pensa qu'il y allait de l'honneur de l'Église de Montpellier d'arracher à l'oubli du temps une si grande mémoire. Un des petits-neveux de Bosquet, Jean François de Nègre de Lacan, premier archidiacre du diocèse, lui érigea dans la chapelle de l'Ange
(i) La baronnie de Sauve ne comprenait pas moins de trente-deux villes ou villages.
(2) Jacques Séguier, neveu de l'illustre chancelier.
(3) Cette chapelle lui avait été concédée dès son arrivée dans le diocèse, en 16^7. Le Chapitre lui accorda également plus tard l'autorisation d'ouvrir dans cette chapelle une porte (qui existe encore) pour lui permettre de communiquer directement de l'Évèché avec la cathédrale, (Reg. des délibérations.)
gardien un superbe mausolée, sur le marbre duquel il fit graver cette inscription :