CHAPITRE XXII
Bosquet à Moiiipellier (suite). — Sa fermeté pour la sauvegarde de la discipline. — Sa bouté envers les protestants. — Ses grandes vertus. — Sa mort.
Ordonnances de Bosquet : contre les ecclésiastiques qui vont se faire ordonner, sans lettres dimissoriales, hors du diocèse. — Contre les religieuses cloîtrées qui ne gardent pas la clôture. — Contre le chanoine sous-diacre Rosselly, qui a demandé l'annulation de ses vœux. — Encore l'œuvre des missions, — En 1666, elles ont failli coûter la vie à l'Évéque. — Le zèle de Bosquet ne se ralentit pas. — Les protestants. — Ce sont eux surtout qu'il a en vue dans son apostolat. — Mesures administratives dont ils ont été l'objet. — Leurs rancunes et leurs violences. — Bosquet les sauve d'une nouvelle Saint-Barthélémy. — Désarmés par sa bonté, ils tournent contre leurs coreligionnaires convertis toutes leurs fureurs. — Protestalion et intervention de Bosquet. — Ses fondations pieuses pour faciliter la persévérance des nouveaux catholiques. — Recommandations de l'Évêqueà toutes les associations tant d'hommes que de femmes de son diocèse.— Diligite invicem. — Nécessité du bonexemple. — Les pénitents-blancs.
— Il leur est interdit de recevoir des femmes dans leur confrérie. — Les Dames de la Miséricorde. — Vie édifiante de Bosquet. — Son austérité et sa charité.
— Catholiques et protestants sont d'accord pour proclamer que c'est un saint. — Bosquet à l'assemblée générale de 167^. — Charles de Pradel, coadjuteur. — La procession de la Fête-Dieu. •— Bosquet est frappé d'apoplexie. — Son testament et son épitaphe.
'ÉvÊQUE de Montpellier s'était engagé, devant sa conscience et devant Dieu, à faire aux abus, sous quelque forme qu'ils se produisissent, une guerre implacable, et l'on peut dire que jamais engage-
ment ne fut mieux tenu. Nous avons de lui, dans nos archives, un certain nombre d'ordonnances qui en font foi. Il est visible, à les lire, qu'il a autant que possible le sentiment de son rôle, plus encore celui de son autorité, et qu'il ne souffre pas que cette autorité, gardienne des lois religieuses, soit désobéie.
Les canons des conciles, ceux du concile de Trente en particulier, ont obligé les Evêques à ne conférer les ordres ou à ne délivrer des lettres dimissoriales qu'aux seuls ecclésiastiques qui appartiennent à leur diocèse, ou qui y possèdent paisiblement depuis trois années un bénéfice d'au moins trente écus d'or de rente annuelle. Le concile provincial de Narbonne, tenu en l'an 1609, a renouvelé ces prescriptions. A Montpellier, néanmoins, il est arrivé que plusieurs ecclésiastiques, pourvus dans un diocèse étranger d'un bénéfice insuffisant, ou même qui n'ont pu produire les titres d'un bénéfice qu'en recourant à la supercherie d'un emprunt, ont surpris la bonne foi des Evêques, et obtenu de ceux-ci soit une promotion aux ordres, soit des dimissoires pour les recevoir de la main de Bosquet. De tels procédés n'ont pas seulement, aux yeux du Prélat, le tort très grave de manquer de droiture : ils tendent manifestement au renversement de la discipline de l'Eglise et à l'amoindrissement de l'honneur du clergé, dont les rangs peuvent être ainsi ouverts à des sujets ou incapables, ou indignes. On ne saurait donc montrer trop de sévérité à les réprimer. C'est pourquoi l'Evêque décrète la peine de suspense contre tout ecclésiastique qui doit son ordination à des moyens aussi peu honnêtes. Sa volonté est formelle. Les canons n'ont pas été édictés pour rester lettremorte. Il entend qu'on les respecte, et dans une lettre adressée à tous ses collègues (i), il prie ceux-ci de « tenir la mani
(i) Ordonnance contre les ordinands qui se vont faire ordonner hors le
à ce qu'il ne soit plus contrevenu sur ce point aux décisions des conciles. »
Dans quelques monastères de femmes, grâce à un relâchement progressif, les rigueurs de la vie claustrale ont été singulièrement adoucies. Les religieuses n'en sont pas encore venues à sortir de leur couvent : peut-être n'en sont-elles plus beaucoup éloignées. En tout cas, elles reçoivent, dans l'intérieur même de la clôture, non seulement leurs parents, mais toutes les personnes du monde qui veulent les voir. Elles ne dédaignent pas d'être mises au courant des mille petites intrigues, pas toujours bien édifiantes, dont on s'entretient dans les salons. C'est là, évidemment, un état de choses qui ne peut durer. Bosquet est bien décidé à y mettre bon ordre.
Dorénavant, aux termes de deux de ses ordonnances, publiées le 24 août et le 4 septembre 1666 (i), les religieuses
diocèse sans dimissoire, du 17 octobre 1667. (Arch. départ., fonds de l'Evêché).
(i) Arch. dép., fonds de l'Evêché. — La première s'adressait à toutes les communautés de femmes : dominicaines, dites proidllancs, dont le domicile était à Saint-Guilhem (leur fondation remontait à 1294) ; bénédictines du Vignogoul, communauté en décadence établie dans le diocèse depuis le XI P siècle ; religieuses de la Visitation, etc., etc. La seconde était spécialement dirigée contre les visitandines. Celles-ci étaient venues à Montpellier, sous l'épiscopat de Fenouillet, en 163 1 . Leur communauté avait eu pour fondatrices six religieuses de la maison d'Annecy, envoyées par Jean François de Sales, frère et successeur du saint Évêque de Genève. Après une installation provisoire, qui dura cinq ans, elles allèrent occuper, en 1636, le monastère qu'elles venaient de faire construire, rue de la Blanquerie, et qui est resté la propriété de leur ordre. Ce ne fut que dix ans plus tard (1646) que la construction de la chapelle fut commencée.— Antérieurement à ces deux ordonnances. Bosquet en avait fait paraître une conçue à peu près dans le même sens contre les bénédictines de Saint-Geniez-les-Mourgues, coupables d'avoir reçu dans leur monastère un prétendu religieux bénédictin et des séculiers. — Ordonnance du 6 septembre 1658. (Arch. dép., fonds de l'Evêché.)
s'en tiendront strictement aux obligations de leur règle ; elles s'enfermeront dans la retraite à laquelle elles se sont astreintes par leurs vœux. La barrière claustrale ne s'ouvrira plus aux gens du dehors, que dans des cas de nécessité absolue, et pour les besoins du service. L'Évêque, d'ailleurs, a soin de mentionner dans ses ordonnances les personnes en faveur de qui il pourra être fait des exceptions : c'est le confesseur d'abord, mais celui-là seul que l'autorité diocésaine a commis pour ce ministère, et non tel autre prêtre qu'il pourrait plaire à chaque religieuse de choisir ; après le confesseur, c'est le médecin, l'apothicaire, le chirurgien, et non pas encore les premiers venus, mais bien ceux qu'une désignation épiscopale a officiellement attachés à la maison. Viennent ensuite les tailleurs de pierre et les maçons, les plâtriers et leurs manœuvres, les charpentiers, les menuisiers, le jardinier, le fontainier, l'horlogeur [sic), le vitrier, le serrurier, le cribleur de blé, le meunier, les portefaix ; ceux-ci toutefois avec cette réserve qu'ils n'auront accès dans le couvent que si leurs fardeaux sont trop lourds pour que les sœurs tourières puissent les prendre elles-mêmes à la porte de clôture. La liste des privilégiés est, comme on le voit, assez longue, et les religieuses qui, par leurs petites licences, avaient motivé les sévérités de Bosquet , eussent été mal venues de le trouver trop rigoriste.
Un chanoine de notre cathédrale, Pierre Rosselly, engagé depuis plus de 14 ans, sans aptitude et sans vocation d'ailleurs, dans l'ordre du sous-diaconat, résolut de sortir d'un état où il se sentait profondément malheureux et de rentrer dans le monde pour s y marier. Les vœux qu'il avait prononcés étaient un obstacle ; mais, à Rome, la puissance souveraine qui délie les consciences pouvait fort bien les déclarer nuls. Les lois de l'Église avaient prévu certains cas de nullité, et il semblait à notre chanoine qu\in de ces cas au moins était
le sien. 11 avait fléchi, à Tépoquc de son ordination, devant la volonté impérieuse et tyrannique de sa mère. Celle-ci, une demoiselle de Gavaudan, ne lui avait laissé ni trêve ni repos tant qu'il ne s'était pas décidé à entrer dans les ordres. Jusque-là, déclarait-il, elle lui avait fait subir toute sorte de vexations et de violences. Jeune et impressionnable comme il était, il avait cédé, de guerre lasse, et pour avoir le droit de vivre en paix ; sa liberté, dans ces conditions, avait été bien réduite, annihilée peut-être, et son ordination se trouvait dès lors entachée d'un vice radical qui ne devait pas permettre qu'on la considérât comme valide.
Sa requête, appuyée sur ces graves motifs, avait été favorablement accueillie au Quirinal. La bulle de sécularisation qu'il demandait venait d'être adressée par Clément IX à notre Évêque. Toutefois, avant de la promulguer, celui-ci (car l'Église est prudente) était chargé de faire une enquête, et il lui était enjoint de n'accorder le bénéfice de la dispense au jeune chanoine qu'après qu'il aurait acquis la preuve de la parfaite exactitude de ses allégations.
Une commission fut donc immédiatement instituée par Bosquet pour l'examen de cette délicate affaire. Elle comprenait, outre l'Evêque qui en avait naturellement la présidence, un de ses vicaires-généraux, Gaspard de Ranchin, officiai du diocèse ; un ecclésiastique étranger, venu à Montpellier pour y assister aux États : Simon Ribeyran , docteur en Sorbonne, archidiacre d'Aure et vicaire-général de Monseigneur de Comminges ; Timothée Tournesy, docteur en théologie, chanoine de la collégiale du Saint-Sauveur et procureur fiscal de l'évêché ; enfin Pierre Bernard, docteur en droit et conseiller au présidial de Béziers.
Pierre Rosselly vint exposer ses griefs devant ses juges. La dame Isabeau de Gavaudan, entendue par eux et confrontée ensuite avec son fils, se défendit vivement d'avoir
pesé sur la volonté de ce dernier avec la violence qu'il lui reprochait ; d'autres témoins furent appelés, qui confirmèrent son dire. La mère avait pu être imprudente, insister plus que de raison auprès de son enfant pour qu'il se décidât à embrasser l'état ecclésiastique ; mais elle ne l'avait jamais tyrannisé, et le jeune homme, somme toute, était resté maître de ses actions. En 165 1, on l'avait admis à la tonsure ; dès le mois de février 1652 il avait été pourvu d'un canonicat à Montpellier. Monseigneur l'Évèque d'Uzès, dont il était le diocésain, ne lui avait conféré les ordres mineurs et le sous-diaconat que le 20 décembre 1653, plus de 21 mois après la prise de possession de son bénéfice. Il avait donc eu tout le temps de réfléchir, de scruter sa conscience, de se rendre compte de ses aptitudes. Il reconnaissait maintenant qu'il avait fait fausse route. C'était assurément un très grand malheur, mais, ce malheur, lui seul l'avait voulu, et, les dispenses de l'Eglise ne pouvant, dans ce cas, lui être applicables, il n'avait plus qu'à le subir. Ainsi en décida la commission. L'Évèque prononça la sentence, et Rosselly, qui avait essayé, mais sans succès, de produire une requête remonstrative, fut bien obligé de réprimer ses désirs de vie plus libre, et, malgré qu'il en eût, de continuer à porter sa chaîne (i).
L'attention de Bosquet n'est pas sollicitée uniquement par les grands écarts. Rien ne lui semble petit de ce qui peut porter atteinte, même faiblement, à l'austérité de la vie chrétienne et à l'intégrité de la discipline. Son action est partout, elle s'étend à tout. Sa vigilance est minutieuse, ou du moins elle peut le paraître. Ses ordonnances (2), sous ce rapport,
(i) Cf. Ordonnance contre M. Rossell)', du 24 février 1668, et les actes du procès. (Arch. dép., fonds de rÉvêché.)
(2) Parmi les ordonnances de Bosquet que possèdent nos archives, nous relevons les suivantes : 1" Ordonnance contre les eslrangers habilans
seraient toutes très intéressantes à étudier si nous n'étions déjà fixés sur son caractère.
Un des principes de l'Evêque, c'est, autant qu'il le peut, de se rendre compte de tout par lui-même. Un pouvoir est bien fort quand il en est là. Bosquet, à ce point de vue, est merveilleusement servi par les missions. Grâce à elles, il parcourt son diocèse dans tous les sens, il séjourne dans les paroisses, et vraiment c'eût été merveille que, à ce prix, les fidèles, comme les prêtres, ne se fussent pas sentis mieux tenus.
Les missions, cette œuvre favorite de Bosquet, occupent presque entièrement les dix dernières années de sa vie. Il
le diocèse sans permission, du i'"" mars 1658. Ces étrangers, sans feu ni lieu, gens de mauvaise vie pour la plupart et fainéants, ont envahi notamment le territoire de Mauguio et y commettent quantité de vols. L'Evêque ordonne qu'ils soient expulsés du diocèse , et prescrit qu'aucun étranger n'y soit admis à l'avenir sans une autorisation écrite de sa main. — 2° Ordonnance sur V enlèvement de M"^ de Calvière, du 7 septembre 1658. Charlotte de Calvière ( une enfant de dix à onze ans) était pensionnaire chez les ursulines. Le ^ septembre, des hommes masqués étaient entrés par surprise dans le parloir des religieuses , s'étaient emparés de la jeune Charlotte, et l'avaient emportée hors de la ville. Bosquet ordonne à tous les fidèles, sous peine d'anathème, de dénoncer, dès qu'ils les connaîtront, les auteurs de ce sacrilège attentat, et fulmine contre ces derniers et leurs complices une sentence d'excommunication.— 3° Ordonnance portant déjjfense de danser, pendant le temps du jubilé, aux habitants de Saint-Bau\itle-du-Putois. — 4° Ordonnance pour le règlement des quesies qui se font aux bains de Balaruc, du 29 avril 1663. Ces quêtes, dont le soulagement des pauvres malades était le prétexte, n'avaient profité souvent qu'à des escrocs qui dépensaient en débauches les sommes qu'ils avaient obtenues de la charité des riches baigneurs. Bosquet enjoint au vicaire perpétuel et au viguier de l'endroit de désigner eux-mêmes deux ou trois personnes d'une honnêteté et d'une moralité incontestées, qui seront seules chargées du service des quêtes. — )° Ordonnances contre deux religieux qui ont quitté leur couvent : contre le frère Louis d' A umel as, du 17 avril 1663, contre le P. Bonaventure, de V ordre des conventuels, du 8 janvier 1664, déjà citées. — 6" Ordonnance pour interdire Ventrée de V église à Jean Abeille et à
y déploie une activité étonnante. Le mal qu'il s'y donne est inouï.
Une fois, c'était en 1666, il a failli périr à la tâche. Au lendemain d'une de ses courses évangéliques dans la campagne, il s'était vu atteint d'une maladie dangereuse qui, pendant deux semaines, avait autorisé toutes les craintes. La mort avait été débonnaire : elle l'avait laissé vivre.
(( Dieu ne m'a pas trouvé meur pour le Ciel, écrivait-il » deux mois plus tard à Séguier. Il m'a mortifié, et m'a » vivifié, afin que j'emploie les jours qui me restent de mon )) pèlerinage à faire une bonne pénitence; sij'avois mon cœur
Marguerite Sagnière, de Puéchabon (du 31 mars 1665). Jean Abeille et Marguerite Sagnière, n'ayant pu obtenir du vicaire perpétuel de Puéchabon son consentement à leur mariage, un empêchement de consanguinité existant entre eux, n'en ont pas moins cohabité ensemble et un enfant est né de leurs œuvres. Obligation leur est faite de réparer le scandale qu'ils ont donné à la paroisse : ils doivent se séparer jusqu'à ce qu'on ait pourvu aux moyens de régulariser leur situation, si la chose est possible, et, en attendant, s'abstenir de se présenter à l'église, où ils ne pourront entrer que lorsqu'ils auront fait une pénitence suffisante. — 7° Ordonnance pour l" estahlissemeni d^un prestre à Valergues et la saisie des fruits décimaux du dit lieu, du 8 décembre 1669. Le vicaire de Valergues a abandonné cette paroisse depuis six mois. Sur la requête d'Audibert, procureur fiscal, l'Évêque pourvoit à son remplacement, et le prive du droit de percevoir les fruits décimaux qui seront remis à son successeur. — 8° Ordonnance contre les enterrements clandestins, du 4 février 1670 (imprimé). Nul n'a le droit d'empêcher un prêtre de s'approcher du lit d'un mourant qui, toute sa vie, a fait profession de la foi catholique, ni de priver celui-ci des prières de la sépulture. L'Évêque prononce l'excommunication contre les délinquants. — 9" Ordonnance contre Figaret à Saint-Bau:{ille-du-Putois, du 22 septembre 1671. Ce Figaret a ouvert sans autorisation une école à Saint-Bauzille. Une école publique est déjà tenue dans cette paroisse par le sieur François Roussel, officiellement nommé par l'Evêque. Ce dernier seul a légitimement mission d'enseigner. Le sieur Figaret doit fermer son école sous peine d'excommunication, etc., etc.
» armé d'une patience véritablement chrestienne, je pourrois » remplir cette pénitence des frais, des ennuis et des » contradictions dont je suis accablé. Mais j'espère que la » miséricorde de Dieu supléera à mes défauts en acceptant » la bonne volonté qu'il m'a donné de soufrir pour le respect )) que je dois à sa Providence, pour l'obéissance que je dois )) rendre à tous ses ordres et pour le chastiment de mes » péchés ; je vivrai content dans le fond de mon âme s'il » plaît à la bonté de Dieu de se contenter de ce peu ou de » ce rien que je fais et que je souffre..., (i)
Et voici que, à peine remis, Bosquet reprend ses occupations ordinaires, sans compter davantage avec la fatigue. Il se soucie bien, en vérité, des conseils de la prudence humaine et des leçons que ses fréquentes indispositions et sa maladie récente peuvent lui donner. A ses familiers qui l'engagent à considérer que maintenant il n'est plus jeune, qu'il doit, par conséquent, modérer son zèle, ménager une existence dont l'excès d'activité ne peut qu'user rapidement les restes, il répond que des considérations de ce genre sont indignes d'un Evêque ayant quelque intelligence des responsabilités de sa charge. L'obligation d'un Evêque n'est-elle pas de se sacrifier toujours ? Et pourrait-il ambitionner rien de plus beau que de mourir à son poste de combat, les armes à la main ?
Il est, d'ailleurs, si éloigné encore de l'idéal de justice et de sainteté qu'il a rêvé de réaliser au milieu de son peuple. La tenue de ses clercs s'améliore, c'est quelque chose, sans doute ; mais de là à une réforme générale, complète, quelle distance ! et qu'il aurait de peine à la leur faire franchir ! La
(i) De Montpellier, ^ juin 1666. — Autog. (Biblioth. nat. Mss. fr., 17407, f. 19.)
religion est plus en honneur et mieux pratiquée en bien des endroits. Quantité de paroisses, évangélisées par lui et par ses missionnaires, sont presque entièrement régénérées ; mais combien ne s'en trouve-t-il pas encore de rebelles, là surtout où des centres protestants se sont formés !
C'était de ce côté principalement que, depuis l'organisation des missions, il avait dirigé les efforts de son apostolat et le zèle de ses religieux. Il y avait eu des consolations. Des familles entières de huguenots s'étaient converties ; mais qu'était-ce que ces résultats , comparés à ceux qu'il lui restait à obtenir ? Son grand coeur ne se consolait pas de voir le protestantisme faire, ici et là, dans son diocèse, de larges brèches à l'unité. Si les hérétiques ne dominaient plus à Montpellier, ils ne laissaient pas d'y former toujours une minorité considérable et remuante. A Gignac, à Lunel, à Mauguio et dans d'autres localités voisines des Cévennes, ils étaient encore fort nombreux. Eh bien ! il succomberait à la peine, s'il le fallait ; mais il ne serait point dit qu'il n'aurait pas fait usage jusqu'à sa dernière heure de toutes ses ressources pour éclairer et instruire ces égarés et les ramener sous sa houlette.
Et, devrai, durant les dix dernières années de sa vie, il ne devait pas avoir de préoccupation plus constante que celle de travailler directement le plus possible à la conversion des protestants. Cette infatigable ardeur de prosélytisme chez un Évêque que sa bonté et l'éclat de ses vertus rendaient éminemment sympathique, même à ses adversaires religieux, fut couronnée partout des plus beaux succès. L'auteur de la Vie inédite nous apprend que, sous son épiscopat, environ 2000 hérétiques rentrèrent dans le giron de l'Eglise.
L'Evêque ne leur avait cependant pas épargné les mesures administratives les plus sévères. Plus d'une fois ils avaient du lui trouver la main un peu dure.
C'était grâce à son intervention qu'ils avaient perdu le droit d'avoir autant de représentants que les catholiques parmi les consuls ; que, dans nos diverses Facultés, leurs coreligionnaires docteurs ne pouvaient plus prétendre aux dignités universitaires. Ils lui devaient, à Montpellier et dans la province, un effacement auquel ils ne se résignaient pas du tout, qu'ils subissaient avec la volonté bien arrêtée d'en sortir à la première occasion favorable ; mais notre Evèque était toujours là pour déjouer leurs desseins et les obliger à rentrer dans leur dépendance. Ils ne s'étaient jamais sentis mieux domptés que par cette énergie inflexible, mais sans arbitraire, qui ne se montrait aussi rigoureuse que parce que les principes étaient en jeu et que les principes ne pouvaient céder. Du reste. Bosquet ne se fût rien permis de ce qui aurait pu leur rendre plus pénible la condition où l'édit de Nantes les avait placés. Il entendait seulement qu'ils en respectassent toutes les clauses. Ainsi, ils avaient, en dépit des lois régissant la matière, bâti des temples à Mauguio, à Pignan, à Cournonterral, à Poussan, à Saint-Bauzille-du- Putois. A Montpellier ils en avaient deux, quand les règlements en vigueur spécifiaient très nettement qu'ils ne devaient jamais en avoir qu'un seul. Bosquet n'hésita pas à réprimer tous ces abus. Il écrivit au Conseil privé et au grand Conseil, sollicita des arrêts obligeant les huguenots à s'en tenir rigoureusement aux termes d'un édit qui faisait une part suffisante à leurs libertés. Les temples illégalement construits furent démolis. Seul, le vieux temple de Montpellier resta debout (i).
(i) Le petit temple (place Saint-Côme) fut détruit en 1670. Le grand temple (place des Capucins) ne devait guère lui survivre qu'une dizaine d'années. Les murailles en furent rasées en 1682, par ordre du Roi, à la suite d'incidents dont nous n'avons pas à nous occuper dans cette histoire.
Il était naturel que les protestants ne supportassent pas de sang-froid toutes ces défaites. Leur ressentiment contre l'Evêque avait été aussi vif que possible dans le principe. On les avait vus alors s'organiser avec la pensée de neutraliser autant qu'ils le pourraient son influence, tourner en dérision le catholicisme, vexer les fidèles à tout propos, chansonner les prêtres et les religieux et, dans plusieurs circonstances même, ne pas craindre d'en venir à des voies de fait.
Un jour, en sortant du temple où un de leurs ministres venait de prononcer un discours d'une extrême violence contre les catholiques, ils s'étaient jetés sur un pauvre clerc de la congrégation de Propagandâ fide qui passait par là sans songer à mal ; ils l'avaient criblé de coups et laissé presque mourant sur la place. On peut juger de quelle émotion les catholiques avaient été saisis à cette nouvelle. Il n'en fallait pas tant, en vérité, pour raviver chez eux le souvenir de la dure oppression qu'ils avaient subie pendant près d\in siècle et réveiller toutes leurs vieilles colères. Immédiatement on se rassemble, on se surexcite et l'on s'échauffe de proche en proche ; des cris de vengeance partent de la foule ; on réclame du sang pour prix du sang ; il n'est question de rien moins que d'une prise d'armes générale pour courir sus à tous ces huguenots. L'Evêque était intervenu assez tôt, heureusement, pour empêcher la nouvelle Saint-Barthélémy qui se préparait. « N'y avait-il » donc pas assez de pages sanglantes comme cela dans notre » histoire locale ? Allait-on rééditer, sous prétexte de reli- » gion, des horreurs que la religion flétrissait et sur lesquelles » elle avait eu autrefois tant à gémir ? A quoi aboutirait-on, » d'ailleurs, avec ces violences ? A décrier le catholicisme » et à éloigner plus que jamais les hérétiques de l'unité. » Et puis, quel droit avait-on d'user d'aussi cruelles repré- » sailles ? N'était-il pas profondément inique de rendre tout
» un parti responsable d'un crime que, seuls, quelques fanati- » ques^avaient commis ? Mieux valait laisser faire la justice, » qui saurait bien saisir les meurtriers et les châtier. La » conscience publique serait satisfaite et l'on n'avait pas à )^ désirer d'autre vengeance. » Ces discours avaient calmé l'irritation de la foule. L'orage s'était dissipé en un instant (i). Les calvinistes n'avaient pu que savoir gré à l'Evèque de son attitude. La reconnaissance aidant, ils sentaient tomber une à une toutes leurs préventions. Son caractère, qu'ils avaient cru bien juger en l'estimant dur et cassant, leur apparaissait maintenant sous son vrai jour. Ils ne pouvaient exiger de lui qu'il ne se montrât inflexible sur les principes. C'était son droit d'être ainsi, après tout. Ce droit, du moins, ils lui rendaient témoignage qu'il ne l'avait jamais dépassé, même quand il les avait le plus blessés par ses mesures. Ceux d'entre eux qui l'avaient vu d'un peu près, dans les missions ou ailleurs, ajoutaient que sa bonté et sa charité étaient sans égales, qu'il n'y avait rien de plus doux que son commerce. En réalité, c'était par là surtout qu'il était dangereux. Près de lui, la mauvaise impression laissée par la sévérité de ses ordonnances s'effaçait bien vite, tant était grand et irrésistible le charme qui se dégageait de sa douceur!
( I ) Bosquet écrivait à l'Archevêque de Toulouse, au lendemain de ces événements : « Je suis icy à souffrir ou à détourner les artifices des héré- » tiques qui en sont venus aux violences cette sepmaine saincte ; car ils » assassinèrent, sans le tuer pourtant, un homme, clerc de vostre con- » grégation de Pfopagandà fide, à la porte du temple. Je fis tous mes » efforts pour empêcher que les catholiques ne fissent main basse des » huguenots, et certes leur insolence méritait bien quelque châtiment. » Un des coupables est prisonnier et Ton luy fait le procès. Nous verrons » ce qu'en dira la Chambre des édits. J'en ay écrit un mémoire historique » à M. le Chancelier et à M. de la Vrillière. Si l'occasion s'en présente, j) je vous prie d'en entretenir Monseigneur, et de me mander ses avis et » les vostres... » (Lettre à de Marca, 1660.)
Et les chefs du parti huguenot s'en rendaient bien compte. Ils ne voyaient pas sans une sourde rage s'éclaircir chaque jour les rangs de leurs troupes. Impuissants contre TEvêque, que sa popularité et le souvenir de ce qu'ils lui devaient protégeait contre leurs attaques, et cependant, emportés par cette haine de secte qui est de toutes la plus implacable, ils résolurent de faire payer à leurs coreligionnaires convertis l'endos de toutes leurs colères contenues, et, autant pour se venger de leur défection que pour retenir dans leur camp, par la crainte, ceux qui pouvaient se sentir inclinés à en sortir, il n'y eut guère de vexations dont ils ne se plussent à les accabler. L'agent du consistoire chargé d'établir les rôles des contributions pour les réformés fut le principal instrument de leurs rancunes. Les règlements qui présidaient à la répartition et à la perception des impôts, des impôts indirects surtout, étaient trop élastiques pour que l'arbitraire, quand on le voulait bien, ne se glissât pas dans leur application. Maintenus sur le tableau des contribuables calvinistes, les nouveaux convertis y figurèrent avec d'énormes augmentations de taxes, qui devaient rendre impossible à plusieurs la continuation de leur commerce. C'était là un criant abus, d'autant plus que, par suite d'édits dont Richelieu avait été le promoteur, les hérétiques revenant à l'Eglise étaient autorisés à réclamer le bénéfice d'un dégrèvement de leurs contributions ordinaires.
Bosquet, indigné de ces procédés, s'interposa pour mettre fin à des vexations aussi misérables. Le 5 novembre 1662, il écrivit à Séguier, de Frontignan où il était en visite :
(( Monseigneur,
» Après une longue jurisprudence de la Cour des Aydes » de cette ville et plusieurs arrests donnés par le Conseil sur