Arch. nat., O
Boucher à laissé un certain nombre de tableaux érotiques. Thoré parle quelque part d’une série de peintures exécutées pour éveiller les jeunes sens du roi Louis XV. Ces peintures existaient encore sous l'Empire, dans quelque coin caché d’un château royal. Je ne sais ce qu'elles sont devenues, et je ne puis juger leur valeur, ne les ayant jamais vues; mais j'ai été à même d'étudier, il y a quelques années, chez le baron de Schwiter, un échantillon de cette peinture érotique, qui est certainement le morceau le plus franc, le plus gras, le plus harmonieusement décoratoire.
C'est une femme sur son bidet. Du fond des rideaux de lit jaunâtres, semblables à une perse de l'Inde, la femme se détache, la tête un peu tournée de profil et faisant face au spectateur. Ses cheveux sont entourés d’une fanchon couleur de ‘soufre; sa robe, très décolletée, est rose, et la chair de sa poitrine, de ses bras, joliment nacrée, jaillit du désordre d’un rien de linge blanc, du violet pâle de la ruche qui garnit son corsage, du violet pâle de ses engageantes. Dans la demi-teinte qui enveloppe le bas de son corps, un coup de lumière sur une rondeur de cuisse semble du vrai soleil dormant sur la peau. Et reviennent encore, dans toute cette ombre de volupté, la note violette aux jarretières qui attachent ses bas, la note rose aux mules qui chaussent ses pieds. Une chambrière, masquée par un dos de chaise, apporte du linge noyé dans une tonalité ambrée, sur lequel se détache le vert tendre de son corsage et le fard de ses joues. Ün chat tait le gros dos sous le bidet.
À ces peintures se rattache, presque décemment, la Femme nue et couchée sur un sofa, avec de gros oreillers de soie, gravée en couleurs par Demarteau, qui faisait pendant à une Lo de pierre, à une Anfiope endormie, de Vanloo, dans ce cabinet dont M. de Ménars laisse deviner la destination à Natoire dans une de ses lettres : « Je dois ajouter que, comme ce cabinet est fort petit et fort chaud, je n’y ai voulu que des nudités. » (Lettre du 14 mars 1753, publiée par M. Lecoy de la Marche).
En. er J. De Goncourr (L'Art au XVIIIe siècle).
Durant tout le reste de sa vie, il ne se fit pas moins de cinquante mille livres de revenus, c'est-à-dire cent cinquante mille livres d’aujourd’hui. 11 mena grand train. Outre son revenu, il fit des dettes; il afficha la philosophie du temps. Il donna des fêtes royales, une, entre autres, qui lui coûta plus d’une année de travail, fête célèbre appelée la Fête des dieux. Il avait voulu représenter l'Olympe et toutes les divinités païennes. Il s'était déguisé en Jupiter ; sa maîtresse, déguisée en Hébé, c'est-à-dire très court vêtue, avait passé la nuit à verser de l’ambroisie à tous les dieux et à toutes les déesses de contrebande. Les académiciens, malgré ces hauts faits, se décidèrent à accueillir Boucher, dont l’école bruyante avait effacé l’Académie! Boucher, nommé, n’en devint pas davantage académicien.
Boucher, qui ne vendait pas ses œuvres à un très haut prix, devait son grand revenu à sa prodigieuse facilité. M" Geoffrin lui avait acheté deux de ses plus jolis tableaux, moyennant deux mille écus; ce ne furent pas d’ailleurs les plus mal payés. L'impératrice de Russie les
Musée secret.
Le faste de Boucher.
L'Aurore et Thétis.
Marmontel et
Les modèles de Boucher.
racheta à M Geoffrin moyennant trente mille livres. M"**° Geoffrin alla au plus vite trouver Boucher et lui dit: « Je vous avais bien dit que les tableaux sont placés chez moi à hauts intérêts; voilà vingt-quatre mille livres qui vous reviennent pour l'Aurore el Thélis. » Ce n’était pas la première fois que la bonne M®* Geoffrin se livrait à ce commerce; elle avait commencé avec Carle Vanloo.
Il ne cessait pas d’aller dans le monde, M“ Geoffrin, qui avait recueilli la société de Mrs de Tencin, donnait deux diners par semaine, le lundi aux artistes, le mercredi aux gens de lettres. Marmontel, qui ne dinait guère alors qu'à la condition de diner en ville, était à table chez M Geoffrin le lundi et le mercredi. Dans ses mémoires, il passe en revue les convives; il dit, à propos des artistes : « Je n'avais pas de peine à m'apercevoir qu'avec de l'esprit naturel ils manquaient presque tous d'instruction et de culture. Le bon Carle Vanloo possédait à un haut degré tout le talent qu'un peintre peut avoir sans génie; mais l'inspiration lui manquait, et, pour y suppléer, il avait fait peu de ces études qui élèvent l'âme et qui remplissent l'imagination de grands objets et de grandes pensées. Vernet, admirable dans l’art de peindre l’eau, l’air, la lumière et le jeu de ces éléments, avait tous les modèles de ces compositions très vivement présents à la pensée, mais hors de là, quoique assez gai, c'était un homme du commun. La Tour avait de l'enthousiasme; mais, le cerveau déjà brouillé de politique et de morale, dont il croyait raisonner savamment, il se trouvait humilié lorsqu'on lui parlait peinture. S'il fit mon portrait, ce fut pour la complaisance avec laquelle je l’écoutais, réglant les destins de l'Europe. Boucher avait du feu dans l'imagination, mais peu de vérité, encore moins de noblesse; il n'avait pas vu les Grâces en bon lieu; il peignait Vénus et la Vierge d’après les nymphes des coulisses, et son langage se ressentait, ainsi que ses tableaux, des mœurs de ses modèles et du ton de son atelier. »
ARSÈNE Houssaye (L'Art du XVIIIe siècle).
Rien de plus inconnu au xvin siècle que les modèles des peintres. Rien de plus anonyme que l’immortalité qu’ils reçoivent du pinceau, du crayon. Une empreinte de leurs formes, c'est tout ce qui en reste. Il n’est guère d’autre document à leur sujet que cette correspondance où le père d’un élève de Doyen témoigne, pour les mœurs de son fils, une si grande peur de ces demoiselles; et encore cette gravure de l’Académie, où Cochin nous a représenté le modèle du temps en grande tenue, la jupe falbalassée et retroussée par la mule au haut talon, les cheveux surmontés d’une couronne, posant pour la tête d'expression. Arrêtons-nous donc un instant au modèle de Boucher, et donnons ici ce fragment de la chronique intime des ateliers du règne de Louis XV. Ce modèle habituel du peintre, que Paris appelait la petite Morfil, était la demoiselle Murfi, d’origine irlandaise, sœur du modèle en titre de l'Académie de peinture, dont elle avait la survivance. Quand M"° de Pompadour se résigna à chercher des maïitresses au roi, ce fut la Murfi qu'elle fit peindre dans une Sainte Famille destinée à l’oratoire de Marie Leczinska; et ses prévisions ne furent pas trompées : le portrait parla aux désirs du roi; et le modèle de Boucher eut l'honneur d'ouvrir, pour la première fois, la porte du Parc-aux-Cerfs. Mais alors, Boucher n'avait plus besoin de la Murfi; il ne recourait plus guère au modèle; il en avait fini avec les enseignements de la nature et les tâtonnements de l'étude. Reynolds raconte que, lorsque, dans son voyage en France, il alla voir Boucher, il le trouva fort occupé à peindre un fort grand tableau pour lequel il n'employait ni esquisse ni modèle d'aucun genre; et comme il
lui en témoignait sa surprise, Boucher lui répondit qu'il avait regardé les modèles comme nécessaires pendant sa jeunesse, mais qu'il y avait longtemps qu'il ne s’en servait plus. Quoi de plus charmant que ces académies de femmes de Boucher! Elles amusent, elles provoquent, elles chatouillent le regard. Comme le crayon tourne au pli d’une hanche! Quelles heureuses accentuations de sanguines mettant dans les ombres le reflet du sang sous la peau! Quel dessin gras, facile, lutinant la chair! L’habile estompage de blanc et de noir, donnant à la peau les reflets du satin! De larges hachures de craie suffisent à Boucher pour faire circuler et serpenter le jour sur un épiderme qu'il semble sabrer de lumière. Un coup de noir, une pointe de blanc, voilà une fossette posée comme une mouche. Et quelle variété, quelle diversité de postures, renouvelant sans cesse ce poème de la nudité agaçante! Le corps de la femme joue sous son crayon comme dans le paravent de glace d’une alcôve. Boucher le jette sur les courtines d’un lit; il le dresse debout contre un nuage de soie, il l’adosse, il le renverse. Ici, c’est une bergère sans voile; là, quelque Vénus triomphante; et, s’il prend un papier chamois, s’il s'amuse à vivifier son académie d’un soupçon de rose étendu sous le doigt, s’il croise la sanguine et le crayon noir en tailles entrelacées, s'il égrène la craie sur la peau miroirante, s’il jette une fleur de pastel de côté et d’autre sur un fond de ciel ou un coin de draperie, il réalise, sur un carré de papier, le
charme de la nudité la plus aimable.
En. é£r J. DE GoncourrT (L'Art au XVIII: siècle).
1740-1752 Boucher à l'Opéra. — Le Théâtre des petits appartements. — Suile des travaux pour le
Roi. — Et pour M“ de Pompadour. — Le concours de 1747. — Boucher el les critiques.
— Les peintures pour Bellevue. — Le Salon
deNT750.
à ‘ ea) e< ln) OS =