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qu’elle tient au bout du doigt; pour le Midi, c’est une dame décolletée, charmante dans l’ombre légère de son parasol ouvert, réglant sa montre à un cadran solaire, avec ces vers :
D'une belle, Amour seul doit être l’horloger, Et l’on n’a pas besoin d’avoir réglé sa montre, Pour savoir celle du berger.
Enfin, le Soër est symbolisé par une dame en toilette de bal, sur le
pas de la porte, un loup de velours à la main.
Entre temps, les sujets « pour gravures », de « personnages chinois et français » alimentèrent les boutiques des marchands : Chéteau de cartes, Bonne Mère, École domestique, Quéteuse de grand chemin, Cre-
mière, Bergère laborieuse, Jardinière Fanchonette, Savoyard et marmolte, Vendeuse de céleri, etc., etc., et, pour les « sujets chinois, » Jardinière chinoise, Concert chinois, Curiosilé chinoise.
Parmi les sujets très demandés du xvi siècle, il faut bien signaler les sujets érotiques; on doit avouer que Boucher ne se refusa jamais à en fournir aux amateurs. Quelques-unes de ses peintures sont réservées aux musées secrets : nous ne les décrirons pas, mais il faut les rappeler, en passant, pour compléter le portrait de l'homme. Thoré a raconte comment M de Pompadour vint un jour demander à son peintre favori une suite spéciale à l'usage du roi Louis XV, qui s’ennuyait. Louis XVI découvrit, peu de temps après son avènement, et ordonna de faire disparaître «toutes ces indécences; » l’ordre fut donné à M. de Maupeou qui les cacha vertueusement chez lui. Passées en Allemagne au moment de l’émigration, elles furent rapportées en France à la Restauration et achetées par un grand seigneur anglais, lord Hertford. « Comme qualité de peinture, comme adresse de touche, charme de couleur, ce sont les plus beaux Boucher du monde. »
Si la Femme couchée (1745), de la collection Rothan, n'était pas très complètement vêtue, elle aurait pu faire partie d’une de ces séries secrètes. Son attitude, son air effronté, ses yeux décidés à ne s'étonner de rien et sa bouche prête à rire de toutes les aventures, permettraient de reconnaître, ainsi que le veut une tradition, la petite Murphy, modèle du peintre et sœur du modèle en titre de l’Académie de peinture,
qui eut l'honneur d’inaugurer le pavillon du Parc-aux-Cerfs. Le tableau de la galerie Rothan la montre, dans ses draperies chiffonnées, comme une fraîche note rose orangé s’enlevant sur un fond bleu : c’est un fouillis de coussins, de tapis, de soieries, de perles, de brüûle-parfums, d'une exquise délicatesse de ton.
Au Salon de 1745, il exposait plusieurs dessins sous un même numéro. C'était alors une nouveauté; les artistes, jusque-là, n'avaient pas semblé attacher de valeur aux études préparatoires de leurs œuvres. Boucher voulut en tirer parti. Le succès fut aussi rapide qu'éclatant. « À l’aide de ces compositons légères et galantes, dit le Nécrologe, il sut se conserver des acheteurs que des ouvrages plus essentiels et plus faits pour la gloire auraient difficilement arrêtés. » La mode s’en méêla et, jusqu’à sa mort, il eut peine à suffire, — en dépit des dix mille dessins qu'il reconnaissait avoir faits de sa main, — aux demandes des amateurs et du public. Tétes de caractère, profils de femmes, académies, scènes d'intérieur et de genre, croquis de paysages, pastorales, et même dessins d'ornements, mascarons, modèles d’orfévrerie, modèles de pantins', cours de ferme, châteaux, colombiers, coins de village, fontaines, abreuvoirs d'oiseaux, études(!) de moutons, de chèvres, d’ânes ou de bœufs pour ses caravanes, corps de garde, jeux d’enfants, amours, sujets religieux largement ébauchés comme l’Assomption de l’Albertina,.… on trouve de tout dans ces dessins enlevés avec un entrain infatigable, crayonnés quelquefois avec une telle furie, qu'on dirait, à l'ampleur des indications, au mouvement emporté et au cliquetis de la composition, la première pensée de quelque grande œuvre entrevue. Mais ce qu’il y prodigua surtout, avec une prédilection significative, ce furent des académies de femmes, dans toutes les attitudes de la grâce abandonnée et amoureuse, — célébrant, exaltant, avec une ferveur jamais refroidie, l'éternel féminin, tel que pouvait le rêver, tel que le cherchait et le rencontrait sans peine, dans
1. Lettres sur la peinture, sculpture et architecture, à M... Paris, 1745, in-8°, p. 40. À propos des Pantins, on lit dans le Journal du Barbier (Tome III, à la date de janvier 1747): « Dans le courant de l’année dernière, on a imaginé à Paris des joujoux qu'on appelle Pantins ; c'était d’abord pour faire jouer les enfants ; mais ils ont servi ensuite à amuser tout le public. Ces petites figures représentent Arlequin, Scaramouche, Mitron, Berger, Bergère.. et sont peintes, en conséquence, de toutes sortes de façon. Il y en a eu de peintes par de bons peintres, entr'autres par M. Boucher, un des plus fameux de l’Académie, et qui se vendaient cher. »
les espaliers de l’Opéra, cet enfant corrompu et candide et malgré tout charmant, d’un siècle qui fit un art du plaisir et de la volupté. Dans un dossier de la Direction des bâtiments contenant une liste
des meilleurs peintres (1745), il est signalé alors comme « peintre d'histoire, demeurant rue de Grenelle-Saint-Honoré, vis-à-vis la rue des Deux-Écus, élève de Lemoyne, excellent aussy aux paysages, aux
bambochades, aux grotesques et ornements dans le goût de Watteau, il fait également bien les fleurs, les fruits, les animaux, l'architecture, les petits sujets galants et de mode’. » Que ne fait-il pas? C'est l'artiste universel ; c’est le peintre du siècle.