LES DERNIÈRES ANNÉES
Le surintendant des beaux-arts, Lenormand de Tournehem étant mort en 1751, c'est Poisson de Vaudières, marquis de Marigny, qui lui succède. C'est un ami de Boucher et il emploie tout son crédit à le servir. En 1752, il lui fait obtenir la pension de 1000 livres, laissée vacante par la mort de De Troy : la même année, il obtient pour lui le logement au Louvre. Il sollicite même pour son protégé le titre de premier peintre du roi, mais sans y réussir. La charge est donnée à Carie Van Loo et
Boucher ne la recueillera qu'à la mort de son collègue et ami, en 1765. Comme compensation, il est nommé sous-inspecteur de la manufacture des Gobelins.
Bien que vivant très largement, Boucher n'est pas riche. A la différence de La Tour, qui montrait des exigences parfois excessives, il ne recherchait pas l'argent et bien souvent on lui paya ses œuvres des prix que n'accepterait pas le plus infime de nos peintres d'aujourd'hui. L'État ne se montrait pas plus généreux : les peintures de la chambre de la reine lui sont payées 1000 livres : la Chasse au tigre, 2400 livres ; cinq tableaux pour la décoration de Fontainebleau, 4000 livres ; trois tableaux pour Choisy : Vénus qui désarme son fils, Vénus qui regarde dormir l'Amour, l'Amour qui caresse sa mère, ensemble 1200 livres, etc.
En 1765, Boucher a soixante-deux ans. Sa main est toujours ferme, son pinceau brillant,
son imagination féconde. Mais déjà la décadence se révèle par quelques traits; c'est le déclin de son génie qui commence. C'est moins Boucher qui change que l'époque qui évolue. Des jeunes sont là, d'ailleurs, avides de gloire, Vien, Greuze et d'autres, que gêne cette rayonnante renommée. Pour se faire une place au soleil, ils cherchent à en éloigner Boucher. Ils sont encouragés et soutenus dans leur projet par Diderot, le " critique influent " d'alors. On s'explique mal aujourd'hui l'espèce d'hostilité de Diderot contre Boucher; ses diatribes sont acerbes, violentes, presque toujours injustes et, par endroits, malgré lui, la louange jaillit de sa plume. Il semble qu'en jetant l'anathème sur l'artiste, il obéisse à des influences occultes, à des suggestions étrangères qu'il secoue et rejette en des sursauts d'impartialité. Boucher sent venir la disgrâce avec sérénité. Loin de se révolter, il se venge de ses détracteurs
par l'indulgence. Il saisit chaque occasion de louer Greuze, il patronne et défend Vien, àqui il confie son parent Louis David qui cherche un atelier. Il n'interromptd'ailleurs pas son œuvre. Successivement, il peint les Génies des arts pour les Gobelins, Vénus recevant le prix de la beauté, l'Amour désarmé, un Berger endormi sur les genoux de sa bergère ; il brosse des décors pour l'Opéra, donne des frontispices et des vignettes pour les Métamorphoses d'Ovide.
Mais la vieillesse arrive lentement ; il est las et triste, la mort a durement frappé dans son entourage, lui enlevant Deshays et Baudouin, ses gendres aimés. Enfin la main prestigieuse se raidit, l'activité se lasse et il ferme les yeux à cette lumière dont il fut l'amoureux obstiné.
Il mourut le 30 mai 1770.
La mort de Boucher coïncide avec la disparition d'une époque, la plus brillante et la plus aimable que le monde ait connue. L'une et
8o FRANÇOIS BOUCHER
l'autre subirent la même disgrâce posthume et soulevèrent les mêmes anathèmes. Mais après une longue éclipse, Tart de Boucher a retrouvé la faveur de jadis et brille d'un incomparable éclat.
Boucher n'est plus discuté désormais. Il nous apparaît aujourd'hui comme un peintre charmant, doué de qualités exceptionnelles, virtuose étincelant de la couleur, poète délicieux ^ de la beauté féminine. Il personnifie à nos yeux tout un siècle de politesse, de grâce, d'élégance, qu'il fait revivre et qu'il nous fait aimer. Sa cause est gagnée devant l'Histoire : il est classé au rang des maîtres et il conservera éternellement le beau titre que lui donnèrent ses contemporains : VAnacréon de la peinture.
Imprimerie Pierre Lafitte et Cii Paris.
OttaviâriS'L y
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