BOUCHER PAYSAGISTE
Boucher, nous l'avons vu, place toujours un fond de paysage comme décor à ses tableaux. On a souvent accusé les peintres de cette époque de n'avoir rien compris à la nature et de s'être forgé des paysages de convention, peignés, lavés, entièrement issus de leur fantaisie. Boucher ne mérite pas un tel reproche ou du moins ne le mérite-t-il que si l'on prétend faire entrer dans le domaine de la réalité pure les fictions mythologiques de l'antiquité, ce qui serait, à notre sens, la plus grave des erreurs. Certes, il idéalise son paysage, il a bien soin d'en écarter tout ce qui risquerait de choquer le regard ou de rompre l'harmonie. N'y cherchez pas des sentiers raboteux, des ornières
boueuses, tout cela cadrerait trop mal avec les gracieuses personnes qu'il y veut faire passer. Pas de souillures sur le sol où ses baigneuses posent leurs jolis pieds ; mais levez les yeux et dites-moi si les arbres au beau feuillage vert delà Diane au bain ne sont pas de vraies ombres, si l'air et la lumière n'y circulent pas, si ce n'est pas la nature réelle, celle que nous voyons à chaque pas dans nos promenades à travers champs. Au surplus, est-il donc si paradoxal qu'une terre plus belle que nature soit diposée sous les pieds de déesses habituées à cheminer sur les nuées brillantes de l'Olympe?
Mais ce ne sont là que des paysages mythologiques, conventionnels par conséquent.
Boucher en a peint d'autres, par fantaisie et comme délassement, dans la campagne parisienne, au cours de ses voyages à Beauvais. Le Louvre possède an certain nombre de ces paysages : il suffit de les contempler une minute
pour s'assurer que Boucher, s'il l'avait voulu, aurait été un remarquable paysagiste, de même qu'il eût acquis une gloire réelle comme peintre de portraits, s'il avait jugé bon de cultiver ce genre. Boucher offre précisément cette particularité d'avoir possédé à un degré éminent toutes les qualités du peintre, d'avoir eu en mains le pinceau le plus divers et le plus habile, et d'avoir renoncé volontairement à tous ces dons pour se spécialiser dans un genre conventionnel, un peu factice, mais brillant, chatoyant, infiniment gracieux qu'il a créé, porté au dernier degré de perfection et dans lequel il est resté inimitable.
Ses paysages réels, exécutés dans le plein air de ses promenades, n'en sont pas moins des œuvres fortes, étudiées, qui rappellent par la minutie du détail, la solidité du dessin, la cha* toyante harmonie de la couleur, les meilleurs paysages de l'école hollandaise. Dans ces
pages sincères, écrites par rhomme en face de la nature, Boucher oublie qu'il est le peintre des pastorales de boudoir et des mythologies éclatantes; il ne voit plus que le coin de terre qui s'offre à lui et il le traduit avec une absolue franchise.
** Il n'y arrange rien, écrit Gustave Kahn, il n'esquive ni le délabré des escaliers, ni le branlant et la lézarde des vieilles architectures maladroites, ni l'inégalité hasardeuse des corps de ferme. Il aime transcrire les ponts se mirant dans une eau un peu fixe, à reflets bien délimités; il étudie les dessous d'un pont de village et situe dans son ombre des petits paysans allongés et causant; il ne songe point à atténuer le guingois de la rive ; dans des cours de ferme, près d'ormeaux très exacts, il montre une bonne vieille aux allures rondes, tassées, presque hollandaises. Jusque dans l'appartement du Dauphin à Versailles, il apportera la
note naturiste d'un démarrage de barque avec deux amants rustiques partant pour la pêche dans un décor de pont, de cabane, d'eau miroitante. "
En présence de ces œuvres vigoureuses et vraies, on se prend quelquefois à regretter que Boucher ait orienté sa voie vers l'allégorie pure et les ouvrages de fantaisie. Cette impression devient plus forte encore quand on regarde ces scènes de vie intime, comme le Déjeuner qui, par aventure, tentèrent son pinceau. Quel admirable historiographe il eût été de cette société élégante du xvin« siècle, surprise dans le décor famiher de son existence quotidienne! Quelles ravissantes scènes d'intérieur nous promettaient ces tableautins précis, gracieux, qui baignent dans une si douce lumière amortie par la gaze des rideaux ! Avec quel art il distribue ses personnages et comme leurs attitudes sont naturelles, différentes de celles qu'il attri-