Lettres de M"” du Boccage. Dresde, 1771, p
3. Voir la lettre de Lagrenée (8 mai 1782). Lecoy de La Marche, l'Académie de France, p. 33i.
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ture dun homme attristé, ou du moins guéri du sourire. Le coloris est terne 1 exécution sent la fatigue, Natoire se souvient à peine qu'il a cru dans sa jeunesse à la séduction des tons roses. Et en effet le directeur était tourmenté et il avait sur les bras une fâcheuse affaire.
Dès son arrivée à Rome, Natoire s’était montré fort attentif à se conformer à 1 étiquette du pays et a complaire à la cour romaine. Il s’agissait de vivre en bon voisin avec le curé de la paroisse. Une certaine dévotion, réelle ou apparente, était de rigueur, non seulement pour lui, mais pour les jeunes gens entietenus à 1 Académie. Natoire voulait qu’on fit régulièrement ses pâques. Cette exigence déplut a quelques-uns, et il était bien difficile en effet que, même en leur solitude lointaine, ces têtes ardentes ne fussent pas troublées pai les inciédulités qui venaient de Paris. Dès i/jj, une première résistance se produisit. Un jeune architecte, Louis Clérisseau, invité à se mettre en règle et à se munir dun certificat de communion pascale, protesta avec énergie, et comme il était peu maître de lui il s emporta et laissa échapper des paroles malsonnantes. Clérisseau dut être exclu de l’Académie. « Nous sommes bien hcuieux d en être débarrassés, écrivait Natoire, car il étoit capable d’entretenir 1 indocilité et la zizanie. Ce garçon a été gâté... par des ouvrages qu'il a faits pour des Anglois, de ses dessins de ruines : cela luy a procuré quelques sequins, et il se croit en état de se passer de tout. »
Le même esprit de révolte se manifesta en i ~(yj à propos d une exigence analogue. Un autre architecte, Adrien Mouton, refusa de faire ses pâques. Natoire, obéissant vraisemblablement a des ordres venus de Pans, expulsa le récalcitrant. Le sculpteur Claude Monot s était associé à Mouton dans ses résistances: il fut également congédié. Telle fut 1 origine d’une affaire qui dégénéra bientôt en procès et qui fit rire les moqueurs aux dépens du pauvre Natoire. On parla bien vite de ses dévotions excessives, et comme on avait alors un certain goût pour findisciphne, on s intéressa au jeune architecte Mouton. Celui-ci aimait la bataille : il alla trouver les gens de loi et fit rédiger un copieux mémoire (1768) qui est conservé parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale. L’instance fut portée au Châtelet qui, au printemps de 1770, finit par condamner Natoire à payer à Mouton une indemnité de 20,000 livres. Informé de l'issue du procès, le malheureux directeur poussa un cri de désespoir. Il avoue, dans une lettre du 4 avril, qu il ne sait plus à quoi s en tenir, et qu'une pareille décision lui fait perdre la tête. II proteste avec amertume contre la perversité du siècle. « Il est aisé, dit -il, de s apercevoir que cest une pure cabale conduite par l’esprit d’indépen-
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dance. » Et pendant ce temps les gazetiers, heureux de cette bonne aubaine, étaient dans la joie de leur ame.
A dater de cette aventure, il se fiiit dans la biographie de Natoire un certain silence. Louis XV allait mourir, et bientôt le décor devait changer. Lorsque, en 1774, le comte d’Angiviller est nommé directeur des bâtiments du roi, Natoire lui envoie ses compliments du ton soumis d'un fonctionnaire qui désire ne pas perdre sa place. Sa lettre venait fort à propos, car on était précisément occupé à Paris à se demander s’il ne convenait point de lui donner un successeur. Le coup ne se fit pas attendre. Le comte d’Angiviller nomma d’abord un intérimaire, Noël Hallé; puis il confia la fonction à Vien qui était, beaucoup mieux que Natoire, dans l’esprit du temps et qui rêvait de grandes réformes. Vien arriva à Rome en 1775. Froissé dans son amour-propre, et triste comme si le monde allait finir, Natoire n’avait pas attendu le nouveau titulaire. 11 s'était retiré à Castcl-Gandolfo, et dans sa retraite il maudissait l'injustice des hommes. Un autre malheur l'atteignit bientôt : le 16 juillet 1776, il perdit la fidèle compagne de sa vie, sa sœur Jeanne, et l’échafiiudage de ses rêves s’écroulant tout à coup, il fut obligé — douloureuse occupation pour un septuagénaire — de refiiire son testament. Il vécut encore une année et il s'éteignit le 29 août 1777, dans sa solitude de Castel-Gandolfo.
Depuis longtemps, Natoire avait cessé d’être à la mode. On l’oubliait. La nouvelle de sa mort mit plusieurs mois à parvenir à Paris. C’est seulement le IJ décembre que l’auteur des Mémoires secrets annonce, sans trop de mélancolie d’ailleurs, la perte que l’art français vient de faire. « On n’a su que depuis peu la mort de M. Natoire, ancien directeur de l’Ecole de Rome, élève de Lemoyne et rival de Boucher.... On lui a reproché d’être plus exact sur le papier que sur la toile. Scs défenseurs citent, au contraire, un Saint Sébastien^ au moment qu’un ange retire une flèche de son corps, et ils assurent que ce maître a quelquefois peint, dessiné et colorié comme le Guide. Il était dévot et fort attaché aux jésuites. »
Une nécrologie improvisée au courant de la plume par un nouvelliste qui ne sait pas toujours bien les choses dont il parle doit nécessairement contenir quelques inexactitudes. Prétendre que Natoire a été plus correct comme dessinateur que comme peintre, c’est montrer qu’on ne l’a pas étudié de très près. Son crayon ne vaut ni plus ni moins que son pinceau. Ici et là, c’est le même goût pour les formes peu écrites et presque coulantes, le même culte pour les élégances molles et sans caractère. Natoire parlait beaucoup du dessin. Il avait plusieurs statues
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antiques, et il introduisait le portrait de Raphaël dans une allégorie qu’il peignit pour M. de Jullienne et dans laquelle la Peinture était formellement invitée à prendre conseil du maître souverain. Mais dès qu'il se retrouvait devant une feuille
ÉTUDE DE FEMME ASSISE (Collection de M. de Concourt.)
de papier, Natoire oubliait toutes ses belles théories. Son talent comme dessinateur s’exprime bien dans le croquis que nous reproduisons, l'étude de femme, assise et imparfaitement vêtue, qui appartient à M. de Concourt, l’accent est fiible. C’est le « petit goût de mode » dont un critique a parlé, et une facilité peu scrupuleuse qui n’a pas, pour le modèle sacré, la nature, tous les respects qui lui sont dus.
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On voit qua propos du style de Natoire et de sa manière de dessiner nous osons penser autrement que Nicolas Vleughels, qui admirait si fort les premiers essais de son crayon, autrement que l'abbé Leblanc, dont la complaisance avait salué dans l'auteur de la Fête de Bacchus un successeur de Poussin. Le caractère du dessin de Natoire nous paraît être l'indécision et une sorte d'indifférence. Artiste incomplet, esprit resté à l’état d'ébauche, il a comme un caprice mou qui ne parvient jamais à devenir une volonté. La nature met sous ses veux des formes curieusement dessinées et il ne s'y intéresse qu'à demi. 11 ne lui importe guère de savoir comment les choses sont faites, et quand il essaie d'en rendre l'aspect optique il se contente d'un à-peu-près; il respecte à peine les apparences. Pas la moindre trace de passion chez le calme Natoire.
Et ici l'art ressemble à l’homme. Devant une œuvre si faiblement écrite, il est impossible de ne pas penser au portrait élégant, mais doucereux, dans lequel facadémicien Lundberg nous a laissé Limage de son collègue. Nous voulons parler du pastel du Louvre. Quand il posa devant le portraitiste, Natoire avait plus de quarante ans, et il a la jeunesse sans accent d’un grand écolier dont la physionomie, agréablement fade, ne fait aucune promesse. Ce beau garçon est sans éloquence et sans flamme. Dans un temps où le masque humain est si facilement spirituel, le visage de Natoire reste muet.
L'auteur des Mémoires secrets se méprend donc étrangement lorsque, répétant ce qu’il a entendu dire, il essaie de faire passer Natoire pour un dessinateur. Il eût été mieux avisé en voyant en lui un coloriste commencé, un peintre modéré, médiocrement nouveau, mais attentif à la musique des tons. A 1 origine, quand il revenait d’Italie, Natoire eut quelque courage. Dans [Histoire de Psyché, qui restera son chef-d’œuvre, et aussi dans les Muses de l’ancien cabinet des médailles, la préoccupation de la couleur est évidente : les carnations sont chaleureuses et ambrées; si la palette n’est pas très riche, elle a du moins, comme un bouquet, des notes brillantes et inégales. Natoire croyait encore aux différences. Il se rattachait alors à l’école de Pierre de Cortone et de Bencdetto Luti. Mais il changea bientôt de principe, et c’est dans l’effiicemcnt qu’il chercha l’unité.
Qiiant à assurer que Natoire a peint quelquefois à la façon du Guide, c’est se permettre une assertion paradoxale bien faite pour surprendre le lecteur. Et pourtant, comme un élément de vérité se mêle souvent à l’à-peu-près des jugements les plus frivoles, on croit deviner ce que le chroniqueur de 1777 a voulu dire. Il s'est rappelé sans doute que, vers la fin de sa vie, le maître bolo-
nais eut une manière décolorée et blanchissante. L'aventure de Natoire est presque pareille : lui aussi, il s est éteint dans les pâleurs. Ici la réalité est entrevue et la question se précise, car si jamais Natoire a eu un semblant de charme, il la dû d aboi d a I emploi de quelques nuances fleuries et plus tard .au choix de certaines colorations claires. Mais l'énergie lui manqua toujours, et toujours, dans sa recherche des harmonies agréables, il modéra le ton local, il en .abaissa la puissance. Natoire na jamais été qu'un Lemoyne adouci et atténué : il a semé dans des blancheurs fltdes et mélangées parfois d'un peu de jaune les pétales des roses qu'il avait cueillies au jardin de son maître.
LA JEUNESSE DE FRANÇOIS BOUCHER
N écrivain qui se prenait sans doute pour un moraliste, Gault de Saint - Germain , a bien voulu nous prémunir contre les dangers de toute sorte que l'œuvre de Boucher 11 r à notre innocence. C’est un sentiment
charitable dont il fliut lui tenir compte. Malheureusement, l’auteur des Trois Siècles de la •peinture en France était faiblement informé des belles questions auxquelles il a consacré tant de pages, et il a trop oublié que la vertu devient désagréable quand elle ressemble à l’injustice. Gault de Saint-Germain ne s’est pas contenté de parler de Boucher avec cette passion ignorante qui donne tant de piquant aux opinions des critiques de 1808 : il a cru opportun de nous üiire un peu de morale. Apres avoir constaté avec son élégance ordinaire que les compositions de Boucher, si prisées jadis, sont reléguées « dans les galetas de la brocante », il déclare pontificalcment que « cet homme , original dans son esprit de dépravation , semble n'avoir aiguisé son crayon ou broyé ses couleurs que pour charmer les yeux du vice ».
LA JEUNESSE DE BOUCHER
Il est toujours bon d'être averti. On nous fait savoir que si, pendant sa lon^e carrière, Boucher a passé dix heures par jour assis devant son chevalet de peintre ou devant sa table de dessinateur, c’est uniquement pour complaire a quelques libertins et à quelques femmes de mœurs incertaines. Et nous -même si, plus d’un siècle après la mort de Boucher, nous avons la curiosité detudier son œuvre, d’en préciser le caractère et de prendre à cette recherche un plaisir qui n’est pas d’ailleurs sans mélange, que sommesnous, sinon un de ces dépravés dont le « ci-devant pensionnaire du roi de Pologne » a si bien dit les instincts vicieux et famé basse ? Gault de Saint- Germain nous a jugé et condamné par avance. Et pourtant une aussi sotte menace n’est pas pour nous arrêter dans notre travail d’historien. L’art n'a rien de commun avec cette morale maladive qui dégénère en niaiserie. En sa qualité de pinacographc assermenté et de peintre sans clientèle, Gault de Saint- Germain avait parflxitement le droit de ne pas aimer la peinture ; mais nous, nous l’aimons, et rien ne nous empêchera d’écrire en toute sincérité de conscience un chapitre de biographie et de critique.
Infiniment plus grave est le sentiment des nobles esprits qui, amoureux du grand art et de ses grâces austères, parlent au nom de l’idéal et nous supplient de ne pas laire injure aux vrais maîtres. Sur ce terrain, Boucher est vaincu : il 11 y a point à le défendre. S’il s'agissait de glorifier le peintre de M""* de Pompadour et de le donner comme un modèle, nous abandonnerions volontiers la tâche à une plume plus convaincue ou plus complaisante. Léonard de "Vinci doit être respecté, et Corrège, et "Véronèse, et Rembrandt lui-même, et tous ceux qui ont cherché la beauté des formes pures, le tressaillement de la vie dans la lumière, l’harmonieuse splendeur des colorations savantes ou le mvsténeux accord de la pensée humaine avec les transparences de l’ombre éclairée. La comparaison, ici, serait impertinente et presque criminelle. Mis en présence de pareils maîtres, de ces génies tendres ou fiers qui nous consolent et qui nous guident. Boucher n’est plus qu’un écolier vulgaire, une de ces apparitions artificielles qui s’cfîlicent avec le grand jour. A côté de la vérité éternelle, la séduisante chimère d’un moment tient peu de place. Pour un galant homme qui sort, ébloui et plein de rêve, de la galerie des Offices, du Vatican, du musée de Madrid ou du Louvre, le malheureux Boucher existe à peine.
Mais il existe pour l’histoire, et, nous l’avons dit au début de ce livre, cest bien ainsi que la question doit être posée. Notre ignorance a une très grande qualité : elle veut savoir. Elle entend dire que Boucher a été,
LA JEUNESSE DE BOUCHER
SI
au xviii® siècle, un véritable personnage, que l'Europe entière a cru en lui, quelle l’a considéré comme une des forces caractéristiques du temps, qu'il a été, pour parler avec Emerson, un représentative man. La curiosité historique demande si ces choses sont vraies, et comment elles ont pu se produire, et s il n avait véritablement aucun esprit ou aucune élégance, ce peintre singulier qui, depuis la Régence jusqu’aux dernières années du règne de Louis XV, est resté une des passions les plus constantes de ce demi-siècle, que la France moderne aurait mauvaise grâce à trouver absurde, puisqu’elle en est sortie. Toutes ces questions sont légitimes. Nous essaierons d’y répondre, et, pour y parvenir, nous étudierons de très près l’homme et l’artiste.
François Boucher est né à Paris, le 29 septembre 170J. Quatre jours après, il fut baptisé à Saint-Jean-en-Grève. Il était fils de Nicolas Boucher, maître peintre. 11 eut pour parrain un huissier aux requêtes du Palais; la fille d’un procureur au Châtelet fut sa marraine. Lorsque, cinq ans auparavant, Nicolas Boucher s’était marié, il avait pris sur les registres de sa paroisse le titre de « dessignateur w. Ne fut-il qu’un peintre d’enseignes, un faiseur d’étiquettes pour les boutiquiers du voisinage? On ne sait. Le père de Boucher vivait sur les confins de l’art : il trouva bon que son fils s’aventurât en ce beau domaine. Il avait pour ami un graveur, François Cars, qui fut le père de l'habile artiste connu par ses intelligentes reproductions des œuvres de Lemoyne. Mariette, qui a su tant de choses sur les ouvriers du burin et de la pointe, nous apprend que Cars l’ancien « fiiisoit le commerce de thèses ». On se rappelle qu'en ce temps-là les thèses sont de grandes pancartes décorées d’une vignette allégorique ou d'un portrait et enrichies de pompeuses fioritures. Des peintres habiles ne dédaignaient pas de fournir des modèles. C’étaient des dessins plus ou moins arrêtés, quelquefois des grisailles, comme celle que François Lemoyne peignit pour labbé de Ventadour. Les graveurs de thèses comptaient parmi les artistes.
C’est dans cette maison que Boucher fit ses premières armes : cest la qu’il se lia avec Laurent Cars qui, si l’on adopte la date donnée par Mariette, l'avait précédé de quatre ans dans la vie. Le maître du logis, François Cars, faisait travailler les deux jeunes gens aux besognes de son métier. 11 avait reconnu chez Boucher une imagination brillante, et, utilisant un zèle qui devait être si heureux, il l’employait à composer des dessins « pour les planches qu il faisoit graver ensuite ». François Cars lui donnait le logement, la table et aussi 60 livres par mois, ce que — dit Mariette — Boucher « estimoit alors
LA JEUNESSE DE BOUCHER
être une fortune ». Il était fort jeune à cette époque, ayant été, dès sa première enfance, d’une précocité qui charmait son maître. Mariette ajoute que Boucher dessina, en 1721, une série de vingt-six croquis, qui figurent en effet dans le catalogue de la vente du savant amateur et qui avaient été faits pour illustrer une nouvelle édition de X Histoire de France du P. Daniel. C’est l’édition qui parut en 1722. Il ne faut pas chercher le sentiment historique dans ces dessins de Boucher ; les costumes sont d’une inexactitude qui autorise le sourire. Un seul point nous touche : à dix-huit ans. Boucher est déjà un faiseur d’images.
Tout en composant des vignettes chez François Cars et en s’essayant à la gravure avec son fils. Boucher songeait à devenir peintre. On ne sait trop comment il connut Lemoyne ; mais il est certain qu’il fut son élève. Il appartint, comme Natoire, à 1 atelier particulier et môme à la première série des disciples intimes, puisque ce nest quen 1727 que l’Académie confia à Lemoyne les fonctions d’adjoint à professeur. On lit dans les notes de Mariette que, pour des raisons qui n’ont point été dites, mais qu’il ne serait peut-être pas impossible de deviner. Boucher n’aimait pas à s’avouer l’élève de l’auteur du plafond de Versailles. Sans doute — et c’est là de sa part une ambition un peu petite — il aurait voulu persuader à ses contemporains qu'il avait grandi seul dans 1 art et que son éclosion avait été spontanée. Mais qui pourrait croire à un pareil miracle ?
Les observations de Mariette sont ici fort curieuses. On s’aperçoit que les confidences qui lui furent faites par Boucher, et cette espèce de désaveu de fiilation, surprirent beaucoup l’honnête critique. Il y revient deux fois. « M. Boucher, écrit-il d’abord, m’assure qu’il n’a pas demeuré plus de trois mois chez M. Lemoyne. De qui est-il donc le disciple?.. » Le même étonnement se manifeste dans un autre passage : « Boucher m’a dit en 1767... que, quoiquil fût vrai qu’il eût étudié sous Lemoyne, il n’avoit pas profité beaucoup sous un maître qui prenoit fort peu de soin de ses élèves et chez lequel il n’avoit pas demeuré fort longtemps. Sur ce pied-là, il devroit tout à lui-même, et il est vrai que Boucher est né peintre ; il en est peu qui le surpassent en facilité. On peut dire qu'il est né le pinceau à la main. »
Ce dernier mot est tout à fait juste; mais Boucher avait beau dire, il ne devait pas tout à son propre génie. On est toujours fils de quelqu’un, dit le personnage comique. Ici les pièces sont sous nos yeux et parlent avec l'autorité de 1 évidence. Pour la gamme des colorations, pour le sentiment des physionomies,
LA- JEUNESSE DE BOUCHER
pour les coquetteries souvent mesquines du type féminin, Boucher, en ses premières œuvres, est l'indiscutable élève de Lemoyne. Au début, son idéal se confond avec celui du maître qu'il a plus tard renié, et la ressemblance du résultat est parfois si grande, que quelques-uns ont pu s’y laisser prendre.
Un seul exemple suffira. Les habiles gens qui, au xviii® siècle, dressaient . les catalogues des ventes fiimeuses, ont eu à diverses reprises l'occasion de constater que Boucher, au temps de sa jeunesse, suit de très près le style de Lemoyne. Il y avait chez Randon de Boisset un précieux tableau dans lequel, empruntant à la fois à son maître son inspiration et sa méthode. Boucher avait peint Hercule et Omphaîe, avec deux amours, tenant l’un une quenouille, l'autre une peau de lion. Pierre Rémy, le rédacteur du catalogue, ne manque pas de fiiire observer que « ce tableau est dans le style de François Lemoyne », et il ajoute : <f Le coloris et la touche sont admirables’. » La période d’imitation dura même plusieurs années. Boucher a pu ne rester que quelques mois chez Lemoyne; mais il apprit beaucoup de choses en peu de temps, et il n’oublia rien.
Il était tout à fait sous l’influence de son maître, lorsqu’il remporta le premier prix de peinture au concours académique de 1723. Son tableau, qu’il serait bien curieux de retrouver, représentait Évilmerodach, fils de Nabuchodonosor, délivrant Joachim, motif furieusement archaïque et qui ne faisait guère prévoir les galanteries de l'avenir. Malgré son succès, Boucher fut traité comme l'avait été Lemoyne ; je veux dire qu’il ne fut pas envoyé à Rome. Il demeura à Paris, et, suivant l’usage, il débuta à l’Exposition de la place Dauphine. C’était en 1725. On sait qu’il n’est pas resté de catalogues de ces Salons d’un jour que les jeunes artistes organisaient librement et que les amateurs ne manquaient cependant pas de visiter, car ces Expositions étaient intéressantes comme une espérance. Boucher avait envoyé plusieurs petits tableaux, mais nous serions fort empêché d’en parler avec détail, puisque les contemporains ne nous ont laissé aucune information sur cet épisode de sa vie.
C est aussi à cette époque ou peu s’en faut que Boucher se révéla comme graveur. 11 eut à son début une chance heureuse, celle de commencer par reproduire les œuvres d un maître qui, pour les choses de l’esprit et de l’élégance, abondait en leçons charmantes. Watteau était mort en 1721, et de même quon essaie de se consoler de la perte d’un ami en parlant de lui, de même les admirateurs du peintre des perspectives élyséennes, préoccupés du désir de
I . Catalogue du cabinet de feu M. Randon de Roisset, 1777 (rj” 192). Ce tableau fut vendu 3,840 livres.
LA JEUNESSE DE BOUCHER
raviver pour les mémoires oublieuses le souvenir du maître disparu, se mirent à rechercher ses moindres œuvres et entreprirent de les Dire graver. Un des plus ardents à cette pieuse tâche fut M. de Jullienne. Il avait si bien connu 'Watteau, il possédait de sa main de si fines peintures, de si spirituels crayonnages! Ces exquises lantaisies méritaient qu’on les conservât. De là est né le recueil publié par les soins de M. de Jullienne, l'OEuvre d'Antoine Watteau, gravé d'après ses tableaux et dessins originaux tirés du cabinet du Roy et des plus curieux de l'Europe' .
Boucher se trouva associé à cette grande entreprise. Mariette nous donne ici des détails qu’il faut reproduire. « Il ne tarda pas à faire connoissance avec M. de Jullienne qui, voulant faire graver les dessins de Watteau, en distribua plusieurs à Boucher, qui s’en acquitta parfaitement bien. Sa pointe légère et spirituelle sembloit faite pour ce travail. M. de Jullienne lui donnoit 24 livres par jour, et tous deux étoient contents, car Boucher étoit fort expéditif, et la gravure n’étoit pour lui qu’un jeu. »
Un jeu en effet. Comparé à Watteau, qui avait profondément étudié la mimique de ses personnages et dont le coup de crayon est toujours si magistral, Boucher n’est, en sa première manière, qu’un improvisateur frivole. 11 se hâte et court sur la surface des choses. Mais l’esprit éveille l’esprit. Quand on examine les eaux-fortes, légères, blondes, à peine indiquées, que Boucher a faites d’après les croquis que lui prêtait M. de Jullienne, on voit qu’il a compris Watteau. Sa pointe SC contente d’effleurer le cuivre, l’acide caresse la planche au lieu de la mordre, et l’estampe, où le trait subtil s’écrit presque sans ombre, reste brillante et claire, un peu maigre parfois, mais conçue dans le sentiment de l’œuvre originale. S’il en faut croire M. de Baudicour, Boucher n’a pas gravé moins de 12^ pièces d’après Watteau.
C’était là un excellent apprentissage. En reproduisant les caprices du peintre de Valenciennes, Boucher apprenait à dessiner. Toute sa vie, il se souvint des leçons posthumes que lui avait données ce maître spirituel. Il garda du moins au bout de la plume ou du crayon une liberté d’allure, un air d’aisance qui rappellent ses premières études. On croit retrouver quelques restes de cette manière dans certains croquis où l’artiste a mis en scène des enfants jouant au milieu de paysages et aussi dans le Paysan passant l'eau, dont William Ryland nous a laissé une estampe et qui montre comment Boucher entendait la rusticité.
I. Ainsi que le raconte M. Clement de Ris, l'ouvrage ne fut présenté à l’Académie que dans la séance du 3 1 décembre i/3g\ mais les premières planches remontent à 1725. Les Amateurs d'autrefois, 1877.