DÉCORATIONS DE
BOUCHER
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aussi de l'effet des lumières sur l'eau de ses cascades simulées. Boucher s'intéressait au spectacle mobile et à la décoration qui remue. Le brave peintre n’était jamais en retard : il rêvait au théâtre de l’avenir'.
L'auteur de la Lettre sur la peinture lait allusion, on vient de le voir, à des difficultés qui se seraient élevées en 1748 entre Boucher et l’Opéra. On était alors en quête d'un autre décorateur. Les relations entre le peintre et l'Académie de musique paraissent en effet s'interrompre à cette époque ; elles ne furent reprises que beaucoup plus tard. Mais Boucher ne cessa pas de s'occuper de l'art qu'il aimait ; au moment où son talent est dans toute sa force, où le succès lui arrive de tous les côtés. Boucher travaille pour le théâtre de la Foire.
Il Elut lire sur ce point les curieux mémoires publiés par l’imprésario Jean Monnet, le Supplément au Roman comique. II y a des faits réels dans ce livre où les amourettes tiennent tant de place. Monnet raconte qu’en 1752 il fit élever un théâtre à la foire Saint-Laurent. Arnoult, machiniste-ingénieur du roi, lui servit d’architecte, et en trente-sept jours l'œuvre fut terminée. « M. Boucher, ajoute-t-il, se fit un plaisir de composer les dessins du plafond, des décorations, des ornements même, et de présider à toutes les parties de la peinture qui fut employée dans cette salle. « Et il parait que ce théâtre, si rapidement construit et décoré, eut des destinées illustres. « Il a. dit Monnet, été acheté par le roi, démoli et placé à l'Hôtel des Menus pour les répétitions particulières des spectacles de la cour. »
Boucher s était étroitement lié avec Jean Monnet et resta toujours son ami. II ne refusa pas de l’aider dans des entreprises nouvelles. En 17^4, Monnet fit représenter à la foire Saint-Laurent un ballet de Noverre, les Fêtes chinoises. « Ce ballet national, dit étrangement l’écrivain, étonna par sa singularité, et sa magnificence attira le plus grand concours. Les décorations étoient toutes de 1 invention et du dessin de feu Boucher... Elles furent peintes par MM. Guillicr, Moulin et de Leuse". » Boucher ne pouvait laisser passer une aussi belle occasion de revenir à son orientalisme chimérique. La chinoiserie le rajeunissait.
1. Ces indications doivent être complétées par celles que MM. de Concourt ont puisées jadis dans les papiers de Beffura, à ranciemic bibliothèque de l’Hôtel de Ville, et qu’ils ont résumées dans leur précieuse notice sur Boucher. Plus heureux que moi, ils ont trouvé que Boucher avait travaillé pour l’Opéra en 1 737, 1738 et 1739. Pendant la période comprise entre le mois d’août 1744 et le i" Juillet 1748, il touchait un appointement de 2,000 livres. L'Art du XVIU' siècle, I, p. 218.
2. Supplément au Roman comique, p. 75. — Parmi les artistes qui travaillèrent avec Boucher aux décors des Fêtes chinoises, il en est un. Moulin, dont le nom ne s’est pas absolument perdu. Membre de l’Académie de Saint-Luc, Moulin a pris part en 1752 et en 1753 aux Expositions organisées par la compagnie. 11 était paysagiste, et comme il croyait avoir des idées, il publia en 17(10 un Essai sur l'art de décorer les théâtres. Moulin vivait encore en 1769.
PAYSAGES ET DÉCORATIONS DE BOUCHER
Reste-t-il quelque chose des décorations de Boucher pour l'Opéra et pour le théâtre de la Foire? On sait le sort qui attend ces toiles peintes. Quand elles ne sont pas dévorées par l'incendie, elles servent de dessous pour des peintures nouvelles et le palais féerique est recouvert par les frondaisons d'une forêt qui, ellemême, disparaîtra cachée par la colonnade d’un temple. Cest la gloire d’un moment et rillusion d’une heure. Aussi est-ce dans les innombrables dessins de Boucher, dans ses esquisses, qu’il faut chercher aujourd'hui la pensée et l’intention de son décor. Il a certainement peint des fermes ou des toiles de fond; il a présidé à l’ornementation d'une salle entière ; pourquoi n’aurait-il pas donné le modèle d’un rideau?
Nous posons la question, parce qu’un de nos amis, M. Anatole de Montaiglon, possède une esquisse de Boucher qui, par le sujet et par le caractère, fait songer vaguement aux choses de théâtre. C’est une peinture légère, une sorte de rêve où dominent des tons clairs, des tons d’argent. Le pinceau a couru sur la toile comme un souffle ou comme une caresse; mais la composition est charmante et vive, la couleur est d’une hnesse que Boucher seul a connue à cette date, je veux dire vers 17^0. Nous avons lait reproduire cette précieuse esquisse. Apollon, assis dans les nuages, tient d'une main la lyre et de l’autre des couronnes. Une Muse est auprès de lui ; de petits Amours d’un rose pâle voltigent dans un ciel gris bleu, et au fond Pégase ouvre ses grandes ailes. A droite et à gauche, d'autres Amours battent le fer sur renclume de Vulcain, et des Rivières nues s’accoudent sur leurs urnes comme dans les Diverses Fontaines : mais ces deux groupes ne sont là que pour meubler les angles inférieurs de la toile. Le sujet véritable, c’est Apollon présidant aux sauteries des danseuses, aux accords des musiciennes. Les couronnes qu’il tient à la main sont pour les femmes qui chantent ou qui jouent de la double flûte; elles sont pour les Grâces qui, au premier plan, joignent leurs mains et exécutent un pas réglé par Noverre. Nous n’avons ici aucune certitude; toutelois nous aurions bonne envie de croire que l’esquisse de Boucher est le projet d'un rideau pour un théâtre consacré, comme celui de Jean Monnet, à la musique et à la danse.
Cette longue promenade de Boucher dans la féerie et dans le spectacle importe au caractère de son œuvre; elle touche aussi et de très près à l’économie de sa vie privée. Nous ne savons trop ce qu’en disait M™' Boucher; mais nous apprendrions sans surprise que l'aimable femme a pu avoir çà et là quelques heures d inquiétude. A l’Opéra, Boucher était un peu chez lui : il savait les portes secrètes et les détours des coulisses. Lorsque, comme dans Atys, il avait organisé une cas-
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cade, U allait, en décorateur consciencieux, voir dans la soirée si la lumicre jouait décemment sur son cristal mobile. Et comment croire que, derrière le rocher qu'il avait décoré de plantes marines et de coquillages, sous l’ombrage de sa forêt de carton, il n'ait pas rencontré quelque bergère ou quelque nymphe? Le corps de ballet était très jeune à cette époque et très peu larouche. Boucher ne détestait ni les hmfiolcs de la toilette, ni le fard, ni le clinquant, et, de plus, il aimait à aimer. Il est impossible qu'il n’ait pas eu certaines aventures. On ne cite aucun nom, et il faut respecter le mystère, alors surtout quon nest pas dans le secret. Toute conjecture serait imprudente. Nous savons bien que Hebert, décrivant en 1^66 le cabinet de Blondel de Gagny, y signale un portrait de la danseuse, M'‘" Rivière, par Boucher'. Comme il n’était pas portraitiste de profession, il fuit prendre note de cette œuvre exceptionnelle. Mais il n'y a là aucun commencement de preuve. Et d’ailleurs, pourquoi Boucher, introduit par sa fonction dans les coulisses du « tripot Ivrique », n'aurait-il aimé qu'une danseuse? De la part d'un homme aussi curieux, funitc serait de l'invraisemblance.
Quand on examine le portrait de Boucher, le portrait peint aux heures brillantes, au moment où se prépare la reprise d'Isse, on se persuade que l’artiste a du prohter de ses libres entrées à l’Opéra pour faire des études complètes. Ce portrait, tout à fait significatif, est le pastel que le Suédois Gustave Lundberg donna pour sa réception à l'Académie, et qui fut exposé au Salon de 1743 avec celui de Boucher. Il est aujourd’hui au Louvre, et M. Lalauze la gravé pour la
décoration de ce livre.
Voilà certes une effigie parlante. L'artiste porte, avec le cordon noir, un habit d’un gris très coquet; la tête, spirituellement coiffée, se renverse en arrière; la main posée sur la poitrine a des airs victorieux, la physionomie générale n est point celle d’un cénobite qui exagère l’austérité. Loin de là, l’œil a comme un rayon tendrement enfiévré; la lèvre est sensuelle et bien vivante. 11 y a de plus dans le visage la trace d'une fatigue prématurée. Boucher est allé hier a 1 Opéra : il y retournera demain. C’est l’homme aux habitudes mondaines dont Antoine Bret nous a dit le « goût vif pour le plaisir », c’est 1 homme marié, lardent travailleur qui croyait avoir besoin de se distraire par un peu d infidélité.
Ici les témoignages sont partout. Marmontel, qui rencontra plus tard Boucher aux lundis de M'"'" Geoffrin, a écrit un mot terrible : « Boucher n avait pas vu
I . D'après les Spectacles de Paris pmtr l'année i ~~2, M'*' Rivière quitta l'Opéra en et obtint alors une pension de i,ooo livres. Les retraites n'étant liquidées qu’après quinze ans de service, la danseuse aurait débuté vers ipSô.
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les Grâces en bon lieu. » Où donc les avait-il vues? Et plus tard encore, en I7i4, lorsque Natoire, s'informant du sort des amis restés à Paris, demande à Antoine Duchesne si « Boucher est bien raisonnable », la question n'est-elle point transparente? Le directeur de l'Académie de Rome n'a-t-il pas l'air de savoir que son ancien camarade est do ceux qui gardent dans leur automne un peu de printemps et dont 1 ivresse, tous les jours recommencée, voudrait éterniser la saison des folies amoureuses ?
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