‹ François Boucher, Lemoyne et NatoireChapitre 29 sur 64 · JJ · texte numérisé non relu

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TRAVAUX DE BOUCHER POUR LE ROI

N revenant de l'Opéni ou de I;i foire Saint-Laurent, Boucher trouvait au logis sa jeune femme occupée des soins de la maison et curieuse en même temps des délicatesses de fart, car elle a fait de fines miniatures et elle s’est essayée dans la gravure à l'eau-lorte. Le matin, il entendait le rire sonore et les cris d'oiseaux de son fils déjà grandelet et de ses deux fillettes qui, pour peu qu'elles ressemblassent à leur mère, devaient être gentilles sous leur petit bonnet à la Chardin. Boucher s'apercevait alors qu'il avait charge d'âmes, que les amours faciles sont des fioritures ajoutées au cadre de la vie, mais qu'elles n'en constituent pas l’œuvre maîtresse; que le véritable métier des peintres est de laire de la peinture, et, plein de résolution et de courage, il se remettait au travail.

Des 174^, on parlait beaucoup de de Pompadour et du goût qu’elle commençait à montrer pour les arts. Boucher fit comme ses confrères : il regarda du côté où se levait la nouvelle étoile; mais il ne fut pas tout de suite employé par la marquise : il dut attendre l'heure de son caprice. Avant de raconter avec détail les travaux d'ordre très divers auxquels il se trouva plus tard

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mêlé et qui n'ont p;i.s nui au rayonnement de M"' de Pompadour, il liuit dire quelle en fut la préface immédiate et comment il employa son pinceau pendant les années, pour lui très brillantes, qui précédèrent iy;o.

Sans être infidèle à l'Opéra, sans négliger le comte de Tessin, Boucher travailla pour le service de Louis XV. L'artiste était même tellement affairé qu'il dut laire attendre le roi. Associé à Carie Vanloo et à Natoire, il eut sa part, une part importante, dans la décoration du cabinet des Médailles à la Bibliothèque de la rue de Richelieu. Ses deux camarades furent plus diligents que lui : ils exposèrent leurs panneaux au Salon de 1745 : Boucher n'arriva que rannêe suivante avec deux de ses dessus de porte « de forme chantournée » représentant l’un l'Eloquence, l'autre l'Astronomie. Les deux autres furent placés à la Bibliothèque sans traverser le Louvre. C'est à l'occasion de ces peintures que Boucher se trouva pour la première fois liice à face avec la critique. Le redoutable Lafont de Saint Yenne ne fut pas complètement satisfait. 11 consent à reconnaître que « le sicur Boucher a de la réputation », il juge son ordonnance agréable, ses draperies recherchées et légères, mais il déclare que son Éloquence est singulièrement inexpressive, il reproche à Boucher, lorsqu'il peint des enfants ou des génies, de leur donner des attitudes violentes et renversées. Ces objections étaient d'ailleurs présentées dune façon fort décente. Boucher ne connut que plus tard les amertumes et les morsures de la critique affranchie.

Aimsi que nous l'avons dit à propos des travaux de Natoire, le cabinet des Médailles n existe plus. Le Vandale qui a fait vendre, comme un délrris de vieille ferraille, la magnifique rampe de l'escalier de la Bibliothèque a montré la même fureur ignorante dans la destruction du cabinet qui avait été décoré par Carie Vanloo, Natoire et Boucher. Leurs peintures heureusement n'ont pas été vendues. Privées des cadres qui les complétaient et en légitimaient la fantaisie, elles sont atijourd hui déposées au cabinet des Estampes et elles attendent une destination nouvelle. Lorsque ces panneaux seront mis en place, en verra bien que les maîtres du xviiC siècle avaient la notion du décor; on verra que les quatre dessus de porte de Boucher sont des œuvres d'une coloration égayée et d’un caprice charmant.

Il est curieux de noter qu’à cette époque Boucher avait dans Paris des amitiés littéraires. A 1 Opéra et à la foire Saint- Laurent, il était entré en relation avec les gens de théâtre et les poètes : il correspondait avec Favart ' ; il paraît

I. Inventaire des autagraphes de la cnllectim de dr. Benjamin Fillon, 1879, p. 47. — Les deux iellres mentionnées dans ce catalogue datent du 2 juillet et du i“ août 174S. Écrites à Favart au nom de Boucher, elles sont de la main de Marie-Jeanne Buzeau.

histoire

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avoir connu Piron d'assez bonne heure. Guillaume Coustou étant mort le 20 février 1746, Boucher eut la pensée de faire demander au directeur des bâtiments du roi le logement que le défunt avait occupé place du Vieux-Louvre. Il jugea que Lenormant de Tournehem serait plus accessible à la poésie qu'à la prose et c'est son ami Piron qu’il chargea de rimer sa requête. Les vers de Piron sont des plus curieux. Il y est question d’Apelles, « ce Carie Vanloo d autrefois », et du grand art sévère que Boucher ne pratique pas. Après avoir énuméré les sujets que le peintre traite d'ordinaire, le poète essaye de caractériser le talent du maître :

Je ne recherche, pour tout dire, Qu'éicgance, grâces, beaute,

Douceur, gentillesse et gaietc;

En un mot que ce qui respire Ou badinage ou volupté :

Le tout sans trop de liberté,

Drapé du voile que désire La scrupuleuse honnêteté;

Voile mince à la vérité.

Gaze qu’avec facilité L’imagination déchire.

Tel est le genre accrédité

Où le goût régnant me condamne :

J'ai des cn/lmts et des besoins;

Plaire est mon but, et l’on court moins A Michel-Ange qu’à l’Albanc '.

Boucher ne connaissait pas seulement les poètes : il était également en relation avec quelques-uns des critiques, entre autres l'abbé Leblanc dont le concours ne lui fut point inutile. L'abbé faisait des tragédies, defaut bien grave chez un ami; mais il écrivait aussi sur les arts et Boucher trouva en lui un juge sans sévérité. L'auteur diAbcnsa'id était en outre historiographe des bâtiments du roi. Boucher a fait pour lui le frontispice de la Lettre sur l'Exposition des ouvrages de peinture (1747)- Nos ancêtres sont fort maltraités dans cette charmante estampe, dont la gravure est de Lebas. Une femme qui a un bandeau sur la bouche — car elle est à la fois éloquente et muette — est assise devant son chevalet : c’est la personnification de la Peinture. Elle achève une grande toile sur laquelle on voit les Trois Grâces dont le groupe rieur est dominé par l’Amour triomphant. De petits génies dessinent aux pieds de la savante ouvrière. Et, pendant qu'elle

I. Œuvres complètes d’Alexis Piron, 1776, VIII, p. 160. — Le logement sollicité par Boucher ne lui fut attribué que plus tard. Il manque ici une date que nous n'avons pu déterminer. Nous savons seulement qu'en i~52 Boucher était déjà logé au Louvre.

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tnivaille, on voit arriver derrière elle la cohue des discuteurs : Silène, inhabile aux délicatesses, 1 Envie entourée de ses serpents, et, brochant sur le tout, un âne aux longues oreilles, symbole, plus ou moins exact, de la critique d'art en 1747. L abbé Leblanc n eut plus rien à refuser au peintre qui avait lait pour lui cette piquante image.

Nous avons dit que, dans le frontispice du livre de l'abbé, la Peinture est assise devant une toile commencée ou l’on reconnaît les Grâces surmontées par la figurine de 1 Amour. C est là, peut-être, la première pensée d'un motif dont Boucher était alors fort préoccupé et qu’il a traité plusieurs fois avec un entrain qui ressemble a de la conviction. Les Grâces portant en triomphe le petit Cupidon, c est un sujet qui caractérise absolument l'idéal de Boucher. Il suffira d’en citer deux éditions. La première est un dessin dans lequel le crayon s’amuse à exprimer le relief des formes nues et le modelé gras des chairs savoureuses. Le redoutable enfant, qui tient une torche de chaque main, est assis sur les épaules des jeunes filles, et elles 1 aiment trop pour le laisser choir. Boucher a corrigé ce projet dans une peinture ovale qui est restée à létat d’esquisse et que M. Lacaze a eu la bonne pensée de léguer au Louvre. Ici le groupe des Grâces présente quelques différences, et ces différences sont des améliorations. Dans le dessin, les deux figures, placées à gauche du spectateur, se donnent la main et leurs bras forment les deux côtés dtin triangle dont 1 aspect est fâcheux : Boucher s'en aperçoit, et, dans son esquisse peinte, il montre de dos la troisième des Grâces ; il évite ainsi la rencontre des lignes mal rythmées; en outre, le groupe est en mouvement, et les pieds, agités ou relevés, expriment l'allure légère d’une saltation cadencée. Quant à 1 exécution de cette peinture, improvisation dun caprice heureux, elle a toujours touché les artistes. La coloration, faite de gris rosé, abonde en fraîcheurs fleuries; tout est venu au premier coup, avec des tons de la plus parfaite délicatesse, un fin sentiment des carnations à la fois robustes et tendres et ce brio que Boucher a constamment mis dans ses esquisses.

Nous ignorons si 1 artiste, utilisant ces divers projets, a jamais peint en grande dimension le motif qu il avait étudié avec tant de soin. Aucun tableau semblable ne figure du moins parmi ceux que Boucher envoya au Louvre. Au Salon de 1747, son exposition fut importante. II avait travaillé pour la décoration d’un château royal. Cest, en effet, à la chambre à coucher de Louis XV, à Marly, qu'était destiné le tableau ovale où, reprenant un sujet qu il savait par cœur, il avait peint les Forges de Vulcain. Nous croyons avoir retrouvé cette peinture : c’est celle de la galerie Lacaze, composition de forme ovale, comme celle qui était à Marly,

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mais inscrite dans un cadre rectangulaire’. Si, conformément à l’usage, le Vulcain est assez commun, le petit Amour est spirituel et la Vénus, extrêmement jeune, presque enfant, a un air de friponnerie ou d'innocence auquel Louis XV dut être sensible. L’exécution est d'ailleurs fine et soignée. Boucher est toujours curieux quand il s'applique.

Une heureuse acquisition de M. Lacaze a permis de placer au Louvre, à côté de ^o^■ale de Marly, une grisaille qui représente aussi les Forges de Vulcain. La composition est plus compliquée, elle s’arrange un peu comme un décor, elle est ingénieuse et charmante. Ce tableau, presque monochrome, montre que, pour être spirituel. Boucher n'avait pas besoin des ressources de la couleur. Un peu de noir et de blanc réunis par des tons intermédiaires et réchauffés çà et là par quelques accents d’un gris roux lui suffisaient pour arriver à l’effet. Beaucoup de ses tableaux ont été préparés de cette sorte. A ce moment d’ailleurs. Boucher aimait ce procédé tranquille et doux comme un dessin. Au Salon de 1747, il exposait, avec l'ovale que nous avons retrouvé au Louvre, une allégorie, esquisse en grisaille d'une thèse dédiée au Dauphin. L’œuvre paraît égarée ou perdue.

A ce môme Salon de 1747, dont il semble que nous ayons peine à sortir, il v avait une exposition dans l'Exposition. Renouvelant la fête organisée en 1727 par son prédécesseur le duc d'Antin, Lenormant de Tournehem avait institué un concours entre les principaux officiers de l'Académie. Cette fois encore, le sujet était laissé au libre choix des concurrents, mais tous devaient être vainqueurs dans la lutte, car le roi payait chaque tableau mille écus. L’Exposition eut lieu dans la galerie d'Apollon, et, comme chacun arrivait au concours en raison de son grade et non de son talent, on vit placées côte à côte des œuvres de Sébastien Leclerc, de Restout, de Dumont le Romain, de Collin de Vermont, de Jeaurat, de Pierre, de Carie Vanloo, de Natoire, dont nous connaissons déjà la Fête de Bacchus, et enffn de Boucherri Son tableau, ïFnlèvcment d'Europe, paraît avoir eu beaucoup de succès. Les jSouvelles littéraires assurent quil « ny a rien de plus élégant, de plus gracieux et de plus voluptueux que cette composition ». L écrivain ajoute toutefois que le coloris de Boucher n’est pas beau et que, dans 1 Enlèvement d'Europe, « la couleur de rose domine trop ». Ce dernier reproche avait déjà été

1 . Par suite d'une mauvaise lecture, le catalogue de la galerie Lacaze (édition de 1878) assigne à ce tableau la date de 1741. Corrigeons nos amis et nos maîtres. La peinture est bien de 1747- Elle était placée à Marly. en dessus de porte, avec un autre sujet également emprunté à l'histoire de Vénus.

2. Le catalogue enregistre en outre les tableaux de Cazes et de Galloche; mais les Nrntvelles littéraires, qui servent d'introduction à la Correspondance de Grimm dans l’excellente édition due à M. Maurice Tourneux, nous apprennent que leurs peintures ne furent point exposées : les vieux lutteurs ne purent être prêts en temps utile. L’abbé Leblanc signale aussi la défection involontaire des deux maîtres invalides.

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