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BOUCHER ET MADAME DE POMPADOUR
Les gens austères diront, à propos de ce tableau, tout ce que pourra leur dicter la sévérité de leurs principes, ils iTcmpécheront pas l'œuvre de Boucher d'étre une œuvre d’art ; il v a là, dans un désordre apparent, l'ingéniosité d'une composition savante et une vertu d'exécution qui touchera toujours ceux qui aiment la peinture. Ce grand cadre contient bien des choses, mais chacune est mise à la bonne place et le fourmillement des formes conserve de la symétrie et de la clarté. Boucher, ce fantaisiste, applique ici les méthodes rationnelles qui sont si bien dans le génie de la France. Il a cherché, il a trouvé les deux harmonies, celle de la couleur et celle des lignes. Coloriste habile à veiller sur son pinceau, il a employé des rouges, mais il a obtenu l'unité avec de beaux gris; dessinateur, il a alterné ses silhouettes, contrasté ses groupes, et maintenu partout le balancement pittoresque des masses équilibrées.
Certes, l'auteur de ce tableau était, mieux que tout autre, en situation de donner des leçons à M'"' de Pompadour. Elle en avait besoin, car elle dessinait d'une main un peu débile et elle ne savait pas le secret de l'eau-forte, qu’elle avait résolu d’apprendre. Boucher devint son maître. Lorsqu’on étudie les planches si inégales qui constituent l'œuvre gravé de la marquise, on se persuade aisément que le peintre lui a été d'un bon conseil et aussi qu'il lui est
venu en aide dans les moments difficiles. Cet examen a été fiiit avec tant de
soin, avec une sagacité si parfaite, qu'il n'y a point à le recommencer*. Le recueil des estampes de M*"® de Pompadour a pour frontispice un dessin de Boucher. Critiques indulgents, des Amours descendent du ciel et viennent déposer une couronne sur le titre du livre où s'inscrit le nom de la marquise. Ces eaux-fortes ont été faites d'après des croquis de son maître et surtout d'après les intailles de Jacques Guay, avec qui elle a travaillé souvent. Et c'est en effet une des curiosités du règne de M'"® de Pompadour qu’elle ait trouvé le loisir de graver des sardoines, des onyx et des cornalines. Ces estampes, nous l’avons dit, sont de valeur fort inégale : livrée à elle-même, la
marquise a, devant la planche de cuivre, les timidités d'une femme qui hésite
parce qu’elle ignore. Lorsque ses eaux-fortes ont du brillant et de l’esprit, c’est que Boucher était derrière elle, qu'il a guidé sa main un peu molle, et même qu’il a retouché la planche d'un trait sûr et décisif. D'après la date de certaines pièces, la collaboration du peintre et de la favorite paraît avoir commencé en 1751. Elle s’est prolongée pendant plusieurs années.
Pour le payement des leçons données à la marquise. Boucher ne reçut pas
I. Edmond et Jules de Goncourt. M'"’ de Pompadour, 187g, p. 335 et 455.
BOUCHER ET MADAME DE POMPADOUR
seulement des remerciements et des sourires. Il obtint ce qu'un artiste tel que lui devait ambitionner par-dessus tout, des travaux conformes à son tempérament et à son rêve. Nous avons déjà parlé des dessus de portes du château de Bellcvuc. M"’= de Pompadour n’eut qu’un mot à dire à son frère, qui était revenu d’Italie en septembre 17^1, pour que le peintre fût attaché au service du roi et