FRONTISPICE DES EAUX-FORTES DE M'"' DE POMPADOUR
désormais employé d'une façon régulière. M. de Marigny avait d'ailleurs dans son cabinet une certaine Femme couchée qui lui rappelait à toute heure le nom et le talent du maître. D'importants travaux furent demandés à Boucher et quelquesunes de ses peintures contribuèrent à l'éclat du Salon de 1753.
Il exposait, entre autres tableaux, les Qiialre Saisons, figurées par des enflints, et qui étaient destinées à la décoration du plafond de la salle du Conseil
à Fontainebleau. Il se trouva là en concurrence avec Carie Vanloo et Pierre, qui avaient orné de camaïeux les boiseries de ce salon. Les peintures de Boucher existent encore. L'artiste n’avait montré à l'Exposition qu'une partie de son œuvre, car la décoration de la salle du Conseil comporte, indépendamment de ces quatre médaillons, une toile de forme oblongue qui occupe le centre du plafond et dans laquelle on voit Apollon sur un char traîné par des chevaux couleur d'aurore. C’est une peinture très délicate et très line, avec des blancs dorés, des chaleurs blondes qui expriment bien le rayonnement du dieu porteur de lumière. Les quatre compartiments qui complètent le plafond et dans lesquels des entants potelés, vigoureux et rosés, figurent les Saisons changeantes, sont d’une coloration beaucoup plus vive et d'une belle exécution savoureuse. Le résultat qu’on a\ait pu constater au cabinet des Médailles de la Bibliothèque se reproduisit à Fontainebleau : Boucher, associé à des collègues de l’Académie, à des maîtres qui avaient cependant de la valeur, triomphe par l’éclat de sa palette et lait cruellement pâlir les peintures de ses camarades.
Les panneaux des Quatre Saisons, exposés au Salon de 175}, auraient dû obtenir un très grand succès. Mais Boucher avait envoyé en même temps deux toiles ambitieuses qui accaparèrent l'attention publique, le Lever et le Coucher du Soleil. Ces vastes compositions étaient destinées aux Gobelins et le livret prend même soin d’indiquer qu’elles devaient être exécutées en tapisseries par Cozette et par Audran. Elles sont restées célèbres dans l’œuvre de Boucher. Achetées par M'"*^ de Pompadour, elles furent mises en vente après sa mort et adjugées au prix de 9,800 livres. Le rédacteur du catalogue, Pierre Rémy, n’avait pas manqué de faire ressortir l’excellence de ces tableaux ; « J’ai entendu dire plusieurs fois par l'auteur qu’ils étoient du nombre de ceux dont il étoit le plus satisfait. Le jugement d'un artiste aussi modeste et aussi peu prévenu de ses talents que l’est M. Boucher doit être cru; en outre les personnes éclairées et impartiales les ont jugés de même* .» En 1771, le Lever et le Coucher du Soleil étaient chez M. de Saincy. Us appartiennent aujourd’hui à sir Richard 'Wallace.
Je ne saurais, on le comprend, ni reproduire ni même résumer tout ce qui a été écrit à propos de ces compositions fastueuses, où l’on voit Apollon sortir au matin de chez Thétys et rentrer le soir dans l’humide palais de la déesse. Antoine Bret en a parlé avec enthousiasme, et bien d’autres ont fait comme lui ; mais je veux marquer la note discordante. Le compte rendu de l’Exposition de 17*)}^ publié par Grimm dans la Correspondance littéraire, semble avoir été rédigé dans un jour
I. Catalogue des tableaux de feu la marquise de Pompadour, 17G6, n“ 14.
de mauvaise humeur. L’honnête Chardin y est signalé comme l'auteur de « plusieurs tableaux très médiocres », Nattier y est fort maltraité, Boucher n'a pas trouvé grâce devant le critique. Le passage est curieux, parce qu'il exprime la pensée d'un groupe de philosophes qui va bientôt déployer vis-à-vis de l’artiste des sévérités exceptionnelles. « Il y a longtemps , dit Grimm , qu’on appelle M. Boucher un peintre d'éventail, à cause de son mauvais coloris. Ce défaut est cette fois-ci d’autant plus palpable qu’il a eu la maladresse de placer ses tableaux à côté de ceux de Carie Vanloo... Un homme d’esprit l’appelle le peintre des fées. En effet, dans l'empire de la féerie, son coloris pourrait très bien paraître très beau... 11 faudrait conseiller à M. Boucher de s’en tenir aux dessus de portes, pour conserver la réputation d’une bonne composition ; car, dans les deux grands tableaux dont nous parlons, elle est mauvaise et chargée à l'excès. L’Apollon ou le Soleil a l'air d’un pantin, et dans le tableau du Coucher, c’est-à-dire lorsqu’il arrive chez Thétys, il a l'air et l’attitude d’un homme qui s’en va avec regret, ce qui est un contre-sens horrible. On peut dire, sans faire injustice à M. Boucher, que ces deux tableaux sont dans le rang des plus mauvais du Salon '. » Le baron Grimm, on le voit, écrit d’un style un peu empêché; mais sa pensée reste claire. Il n’admet pas qu’on donne à Phœbus la désinvolture d’un pantin. Boucher avait-il poussé jusqu’à ce point l'irrévérence? Il est certain que son Apollon n’est pas un dieu très bien bâti. Tel est du moins le sentiment que les critiques modernes ont exprimé lorsque le Lever et le Coucher du Soleil ont été exposés en 1860 au boulevard des Italiens. Mais l’insuffisance du héros n’a pas trop nui au succès de son cortège. Burger, plus aimable que Grimm, a parlé sans colère des grandes compositions de Boucher. « Phœbus, Thétys, l’Aurore, des nymphes et des Amours, des naïades et des tritons s'ébattent sur la mer ou dans le ciel avec une volupté surnaturelle. Les Phœbus sont terriblement maniérés, — Boucher n’était pas fort sur le masculin, — mais les fillettes plus ou moins divines sont délicieuses, surtout les blondes naïades, balancées sur le flot, qui suivent du regard le dieu lumineux partant pour son tour du monde ®. »
Ces tableaux, nous l’avons dit, avaient été faits pour servir de modèles aux tapissiers des Gobelins. C’est encore un nouveau chapitre qui commence dans la biographie de Boucher, car l’artiste a été mêlé à tous les arts de son temps; il s’est trouvé associé aux progrès ou aux décadences de toutes les industries du luxe. M'"' de Pompadour et son frère ne pouvaient laisser échapper aucune occa-