NYMPHES ET SATYRES
(Dessin de lAlbertine à Vienne.)
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LES DERNIÈRES ANNÉES DE BOUCHER
déclarait qu’il avait fait dix mille dessins. Si l'on additionne par la pensée ceux qui ont été perdus et ceux qui restent encore, on peut considérer l’évaluation comme exacte. Hébert, entrant, en 1766, dans le cabinet de Blondel d’Azaincourt, y trouve près de cinq cents dessins de Boucher. Parmi ceux qui ont été gravés en manière de crayon par Demarteau et par François, plusieurs venaient de cette collection fameuse. Elle était aussi chez Blondel d’Azaincourt, cette Bouquetière de l’Opéra, que nous reproduisons d’après l’exemplaire de l’ancien cabinet de M. Suermondt. D’autres amateurs. Sireuil par exemple, avaient également rempli leurs portefeuilles de magnifiques dessins de Boucher. Tout est dispersé aujourd’hui. C’est à f Albertine de "Vienne, au British Muséum, au Louvre, partout, qu’il faut chercher les épaves des collections disparues. L’esprit se lasserait à vouloir inventorier les sanguines de Boucher et ses croquis à la pierre noire, que relèvent ici des rehauts de blanc, là les touches plus vives du pastel. Boucher a quelquefois fait deux ou trois dessins dans sa journée. Tantôt c’était un groupe de lavandières abritant à l’angle d'une construction rustique leurs bavardages et leurs travaux; tantôt c’était une femme nue et debout qui, attachée à un rocher, pouvait, avec l’addition d’un monstre chimérique, devenir une Andromède; un autre jour, il introduisait dans la découpure d’un trumeau, chantourné comme un des « panaches » de Natoire, une composition mouvementée où l’on voit une figure aux grandes ailes s’ébattre en plein ciel avec des Amours d’un charmant caprice; enfin, revenant aux bucoliques, il dessinait la du cabinet de
M. de Concourt, excellente étude où les colorations du pastel s’associent aux vigueurs du crayon noir. La fantaisie de Boucher était inépuisable.
Après la vente de la collection de l'artiste en 1771, il se fit autour de son nom un certain silence. Quelques amateurs lui restent fidèles. Mais peu à peu le prix de ses œuvres diminue aux enchères publiques, et sa réputation, battue en brèche de toutes parts, ne résiste pas aux assauts des philosophes et des moralistes. D’ailleurs un art nouveau se prépare ; la jeunesse a les plus nobles espérances. Dans \ Histoire de la République des lettres, Martin Lesuire exprime assez bien le sentiment universel lorsqu’il écrit en 1781 : « Nous avons vu longtemps un coloris fardé, enluminé, faire disparoître celui de la nature et la couleur de rose affadir, par sa mollesse, tous les tableaux de nos artistes. Boucher, en croyant céder au goût de son siècle, favoit entièrement gâté. Nous nous plaignions avec raison de voir régner dans nos Salons une élégance coquette et maniérée, un ton précieux et fleuri, enfin ce qu'on peut appeler le doratisme de la peinture. Le goût du beau commence à renaître. »
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Qiiclque chose allait renaître aussi, l’esprit d'intolérance, le désir peu fraternel, et très humain, de brûler ce qu’on a adoré. Gault de Saint-Germain va venir, et, mêlant agréablement la sottise à la fausse morale, il condamnera les tableaux de Boucher « au galetas de la brocante ». Cesser de correspondre à l’idéal du temps, quelle faute! N'ôtre plus à la mode, quel crime! On le fit bien voir au pauvre Boucher. Dans les discussions d’ordre littéraire qui s’engagèrent alors, la question d’art lut presque laissée de côté; on oublia un peu la justice, on s'imagina que les cris de colère sont des raisons, et le xviii® siècle converti assista avec un enthousiasme cruel à l’enterrement des petits Amours et aux funérailles du rose.
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RAYER à l’eau-lorte, improviser le frontispice d’un livre, donner le croquis d'une décoration de théâtre, inventer des modèles de tapisserie, crayonner à la sanguine ou à la pierre noire des femmes nues, des paysages, des costumes, des Amours au vol léger, enlin et surtout emplir de grands ou de petits cadres avec des pastorales, des mythologies ou des scènes de la vie élégante, c'étaient là des choses que Boucher savait laire et qu il fit, il faut le dire, aussi bien et souvent mieux que tous les artistes de son temps. Pouvait-il enseigner ? A cette question une seule réponse est possible. Boucher avait des qualités fort brillantes; il était très peu professeur.
Ceux-là mômes qui ont étudié l’artiste avec le plus de soin et qui ont cherché à le deviner avouent qu'ils ont quelque peine à se laire une idée bien précise de son développement intellectuel. Comme peintre, Boucher peut être jugé, il nous laisse prendre sa mesure ; comme penseur , ou seulement comme homme
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d’esprit, il reste voilé d'un certain mystère. Il n'aimait point à écrire, et ce grand travailleur était si paresseux devant le papier à lettres que presque toujours il priait M“ Boucher de tenir la plume à sa place. Il a dû parler sans doute, mais les mots qu'on cite de lui sont rares et peu significatifs. Absorbé par son labeur quotidien, curieux des plaisirs frivoles, et vraisemblablement un peu pressé dans ses amours, il n’a guère eu le temps de rêver. On peut croire que l'enseignement n était pas son aptitude essentielle ; on peut même supposer que son éclectisme avait pour les théories, sinon du dédain, du moins une indifférence superbe.
Boucher a eu des élèves cependant ; mais on sait par le témoignage sympathique dun ami qu'il a été un professeur muet. « Instruit des préceptes de son art, dont il avait la pratique la plus facile et la plus sûre, M. Boucher aimait peu a s en entretenir longtemps ; il se défiait de la charlatanerie des mots et se contentait de juger du beau plus par sentiment que par discussion. Il préférait même, lorsqu’il s'agissait d'éclairer un jeune artiste qui venait le consulter, de l’instruire par l'exemple plutôt que par l'étalage des règles qu’un autre lui aurait peut-être prodiguées, au hasard de n’en être pas entendu. « Je ne sais conseiller que le pinceau à la main, » lui disait-il, et alors, prenant le tableau, il le réformait, le corrigeait en quatre coups et rendait sensible ce qu'il eût souvent expliqué avec bien moins de profit pour le peintre, et surtout pour le tableau '. »
Plus d un disciple se contenta de cet enseignement analogue à celui que 1 ouvrier donne, les outils à la main, àl'apprenti de l'atelier. Et il s'est trouvé que ce professetii qui ne parlait pas a lait de bons élèves. 11 en est un. Honoré Fragonard, qui reste I honneur de fécole de Boucher, et qui a été en outre l’expression la plus fine et la plus exacte du xviii' siècle finissant. Certes, si nous avions eu jamais I ambition folle de faire un livre complet, nous aurions réservé une place a ce brave Frago qui, lui aussi, a abordé le problème du rose et qui, dans des peintures enflammées, a été si souvent 1 amoureux et le peintre à la française, le coloriste léger, le sylphe aérien qui vole en agitant à peine le brin d'herbe et la fleur. Mais Fragonard n est point un de ces maîtres qu’on puisse célébrer en deux mots au bas d une page insuffisamment étudiée. Ce délicat a droit aux honneurs d'un monument spécial et qui soit bien à lui. Si nous avons nommé Fragonard, c est pour prouver qu on pouvait apprendre quelque chose dans l'école et dans les œuvres de son maître.
Le plus ancien des artistes qui passent pour avoir reçu des conseils de Boucher, cest Michel-Ange Challe. Né en 1718, il a pu, comme le dit Papillon de la I. .Xmoine Siex, Nécrohge des Imtimes célèbres, 1771, p. 5i.
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Ferté, entrevoir aux derniers jours de sa vie le créateur véritable du style et des couleurs dont nous racontons l'histoire, François Lemoyne. Challe eut cependant des débuts difficiles. En 1741, à la suite de plusieurs tentatives avortées, il remportait le premier prix de peinture; en 175;, il était académicien. Dès lors il prit part aux expositions du Louvre. 11 se croyait appelé à fiiiro de la pointure religieuse, et aussi des compositions empruntées au monde antique, des Cléopâtres, des Socrates, et toujours dans le goût le plus prétentieux et le plus faux. Grec, il est platement ridicule ; Romain, il e.st carnavalesque. Je ne consacrerai point à Challe une biographie qu’il ne mérite pas. Je dirai seulement que Diderot a souvent parlé de lui et qu’il l'a traité selon ses mérites.
L’événement capital dans la vie de Michel-Ange Challe se produisit le 2 J février 1765. Ce jour-là, 1 artiste, que sentaient de peintre ne recommandait guère, fut nommé dessinateur du Cabinet du roi. A ce titre, il devint l’organisateur des pompes funèbres, et aussi des fêtes de la Cour. Dans une étude sur l’art au xviii' siècle, ces choses devaient être racontées. Pendant les dernières années du règne de Louis XV, Challe est le grand faiseur de catafilques. En vertu de sa charge officielle, ce décorateur .agité refuse aux personnages princiers ou royaux la suprême consolation d’un enterrement tranquille. Challe fait du bruit autour des cadavres. La nef de Notre-Dame est changée en théâtre où il déploie le luxe de ses fantaisies à intentions sépulcrales. On y vit successivement les cérémonies funéraires célébrées en l’honneur d’Élisabeth Farnèse , du roi Stanislas (1766) et du Dauphin (1767). La mort de Marie Lecsinska, celles d’Emmanuel 111 et de Louis XV furent aussi pour Challe des occasions de montrer qu’il savait, comme Meissonnier, s’attrister avec véhémence. Statues allégoriques, draperies semées d’ossements, de larmes, de sabliers volant à tire-d’aile, tous les symboles du deuil fusaient sa joie. Ces échafmdagcs d’une matinée réussissaient fort, car à ce moment Challe était le maître à la mode pour le catafalque d’opéra. 11 ne s'entendait pas moins aux illuminations, et dans l’organisation de ces fêtes il essaya quelquefois de se rappeler les splendeurs qu’il .avait pu voir jadis pendant son séjour en Italie. Cest lui qui, en 1770, illumina les jardins de Vers.ailles à propos du mariage du prince qui allait devenir Louis XVI. Un charmant dessin de Moreau le Jeune nous dit quel esprit inventif l’artiste av.ait dépensé en cette circonstance. Ce fut un de scs plus beaux triomphes. Challe est mort en 1778, et, la peine du talion lui ayant été épargnée, il a été enterré sans fracas.
Comme peintre — car le dessinateur du Cabinet du roi n’avait pas renoncé a la peinture — Challe n’appartient guère à l’école de Boucher que par le choix
de certains sujets. On s était abstenu d’applaudir beaucoup ses Pèlerins d'Emmaüs et sa Cléopâtre expirante : il changea de genre. Quelques-uns de ses tableaux — le Plaisir des Amants, les Caresses réciproques, — portent des titres assez légers; mais Challe est un peintre lourd, et les gravures nous trompent sur les déûiuts de sa couleur. Ai-je le droit d'ajouter, en deux lignes qu'il ne faut pas lire, que Michel-Ange Challe a fait une série de gouaches elfrontément déshabillées.^ La flamme y manque, comme l'esprit. Je n'en dirai pas plus long : j'aurais l'air de les avoir vues.
Il serait curieux de retrouver quelque peinture de Louis - Dominique Soldini. C'est d’Argenville qui nous apprend que, malgré la tournure italienne de son nom, Soldini était Parisien, qu’il avait étudié sous Boucher, et qiiil vivait encore en 1778. Scs œuvres décoratives ont disparu. Lorsque Brunetti peignit dans l'escalier de l’hôtel de Richelieu, rue Saint-Augustin, des perspectives architecturales, Soldini fut chargé d’y introduire des figures. 11 décora aussi de sculptures simulées l’église de Notre-Dame-de-Bon-Secours. 11 fut membre de l'académie de Saint-Luc et prit part aux expositions de 17^3 et de 17^6. La Psyché de Soldini, sa Bergère, son Dénicheur de Moineaux, ses pastels, tout a sombré dans l'immense oubli. Je n'ai rappelé le nom de ce vaincu qu’au profit des amateurs curieux qui, possédant de faux Bouchers, se demandent de quelle main contemporaine ils peuvent être sortis.
Sans parler du paysagiste Juliart, dont le talent est assez médiocre, Boucher eut d’autres élèves. Et d'abord son fils. Nous avons dit que Juste Boucher avait été baptisé à Paris, le 4 mai ijj6. Son père aurait voulu en faire un peintre, mais les événements donnèrent tort à ce rêve. Du reste, le filleul de Meissonnicr eut peut-être raison de diriger son effort vers un autre but : dans le genre mythologique et galant, le poids du nom paternel l'aurait écrasé. Juste Boucher résolut d'être architecte et décorateur d'appartements. Dans la liste des élèves couronnés par l’Académie royale, nous voyons figurer, en 1761 et en 176^, un certain Boucher qui obtient deux fois le second prix d’architecture. G est évidemment le fils du peintre. Bien qu'il n’ait jamais mérité le premier prix, il fut envoyé à Rome en qualité d’élève architecte. Nous savons par les lettres de Natoire qu’il y était attendu en septembre 1764. Le jo octobre de 1 année suivante, le directeur de l'Académie écrit à M. de Marigny ; « Le fils de M. Boucher s'occupe beaucoup : il est d'un caractère foi't doux, et il est sensible à vos bontés; il tâchera de les mériter et de s.e rendre digne de son père'.
Lecoy de La Marche. l'Académie de France à Rome, p. 293 et 297.
Juste Boucher quitta Rome en octobre 1767 : pendant son séjour en Italie, il avait envoyé des preuves de son savoir-fliire, car dès la même année M. de Jullienne possédait quatre morceaux de sa main. C'étaient des motifs d'architecture dessinés à la plume et relevés d’aquarelle. De retour à Paris, Juste Boucher continua obscurément ses travaux de décorateur. Le catalogue du Louvre le fait mourir en 1781. 11 vécut assez longtemps pour entendre dire sur tous les tons que son père avait perdu l’école française.
Dans la maison de Boucher, tout le monde s'occupait d'art. La fièvre du pinceau est contagieuse. A voir travailler le maître, M""' Boucher devint artiste. Elle paraît s'être essayée dans l’eau-forte. Heinecken fait mention d'une gra\'ure signée Boucher inv. Uxor cjiis sciilpsit. Mais cette fantaisie resta rare. Marie- Jeanne Buzeau peignit des miniatures. Elle n'inventait pas les motifs de ses compositions; elle les empruntait à son mari. C'est du moins ce qu’on peut conjecturer lorsqu’on voit figurer dans le catalogue de la vente Lalive de Jully, les Forges de Vulcain, « miniature agréable » peinte par M"" Boucher. Si nous pouvions retrouver cette peinture, elle nous servirait de type et nous permettrait de reconnaître la marque de fabrique. Marie-Jeanne Buzeau, qui ne faisait partie d'aucune académie et qui, par suite, était assez empêchée pour montrer, ses œuvres au public, exposa, en 1779, au Salon de la Correspondance « plusieurs portraits et autres objets en miniature ».
Que devint-elle après la mort de Boucher? Les documents imprimés par les chercheurs nous donnent deux fois de ses nouvelles. Le 25 juillet 1770, une pension de 1,200 livres lui fut accordée en considération des services rendus par son mari. Et plus tard, comme elle vieillissait et qu'elle n'était pas riche, Louis X\I doubla sa pension le 1“ mai 1785. Après cette date, 1 histoire ne parle plus de M""' Boucher.
Les véritables artistes dans la maison de Boucher, ce furent les deux gendres du peintre, Deshays et Baudouin.
Jean-Baptiste-Hcnri Deshays, dont la mort, survenue avant 1 heure, lut un deuil pour l’école française et pour Diderot, était né à Colleville, près de Rouen, à la fin de 17^9. L’académicien Collin de Vermont, quU connut d abord en arrivant à Paris, le confia à un compatriote normand, son collègue, Jean Restout. C'est celui-ci qui fut véritablement le maître de Deshays, ou du moins l’inspirateur de sa première manière. Il y a un peu du fracas de Restout et de son flamboiement dans quelques-uns de ses tableaux. Un jour vint cependant où le jeune peintre jugea que cet enseignement ne pouvait plus lui suffire. 11 alla
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trouver Boucher et il devint son élève, non pour le choix des sujets, car il visait a la tragédie et au genre héroïque, mais pour certains accents de couleur, et aussi pour la manière délibérée et vaillante avec laquelle il faisait courir le pinceau sur la toile.
Deshays obtint le prix de peinture en 175 1. La correspondance du directeur de l'Académie de Rome nous donne des détails sur son séjour en Italie. Comme il est dit dans tous les livres que Deshays mourut « victime de son libertinage » il n est pas mauvais de s'informer et de chercher dans les textes si ce libertin n'avait pas en lui le germe d'une maladie dangereuse. On y voit que Deshays, ani\é a Rome le 6 octobre i7)4; trouvait si mal à son aise et si peu valide, quau printemps de 1755 il se préparait à revenir en France. Peu à peu cependant il prit goût a la vie romaine, et se mit ardemment au travail. Linimitable Natoire nous parle de lui, le 1"’ septembre 1756, sur un ton tout à fait cuiieux : « J ay été lâché, dans ces derniers temps, du peu de bonne conduite du sieur Dehait. Sous prétexte d’étudier d’après nature, il voyoit sans nécessité des modèles de femmes qui venoient fréquemment à l’Académie et donnoit un mauvais exemple. Dès que j'en ay été instruit, je le lui ay delfendu... C’est un génie plein de fantaisie... Je crois quil fera son chemin dans son talent, pourveu qu il se contraigne davantage à la correction du dessein, dont il a besoin. »
Pourquoi Deshays, curieux de voir de près la nature, introduisait-il au palazzo Mancini des modèles féminins? Nous le savons aujourd’hui. Il peignait une Bacchante, et Ion avouera, dût-on étonner les mânes de Natoire, que le plus beau des citoyens de Rome 11 eût pas fourni à l'artiste désireux d’exprimer sa pensée un type suffisamment authentique. Le tableau, une fois achevé, fut montré avec une certaine solennité a I ambassadeur et à l'ambassadrice. « Ce morceau, écrit Natoire le 24 novembre 17)6, a du méritte dans la facture du pinceau et nest pas mal colorié. » Et, passant de l’œuvre à fauteur, il ajoute : « J'appréhende pour sa santé... Je le crois attaqué de la poitrine. »
De ce passage et de beaucoup d'autres il résulte que Desha^’s était, aux yeux de ses maîtres, un artiste intéressant et, pour bien dire, une espérance. Lorsqu’il revint à Paris, tout le monde comptait sur lui. Boucher l'aimait, et il le lui prouva. Le 8 avril 1758, il lui donna sa fille aînée. L’année suivante, Deshays entra a 1 Académie et conquit le droit d’exposer au Salon.
Cest alors quon entend éclater le premier coup de trompette de Diderot, qui, lui aussi, est un enthousiaste et qui peint de verve comme Deshays. Le Corps d Hccioi abandonne sur les rives du bcamandre était le morceau de réception de
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l'artiste qui l’envoya au Salon de 17 59. Diderot a toutes les peines du monde à admettre ce cadavre; il le trouve même hideux. « C’est, dit-il, un mallaiteur ignoble qu'on a détaché du gibet '. » Mais il s’arrête avec complaisance devant un autre tableau de Deshavs, une Marche de voyageurs dans les montagnes. 11 y reconnaît une composition poétique, un coloris heureux et fort. Le principe de cet art pittoresque et remuant était emprunté à Benedetto Castiglione, que Deshays avait étudié en Italie et dont il retrouvait des œuvres dans le cabinet de Boucher. Tous deux professaient le meme culte pour le maître génois. Si jamais le beau-père et le gendre avaient eu le temps de se disputer, ils se seraient réconciliés devant une caravane de Benedetto.
A propos du Salon de 1761, oii Deshays exposa quatre grands tableaux religieux, inspirés par l'histoire de saint André, de saint Victor, de saint Pierre et de saint Benoît, Diderot se déclare tout à fait conquis. Deshays est « le premier peintre de la nation ». Le philosophe aimait la tragédie : il s'intéressait aux spectacles violents, et Deshays avait de quoi lui plaire, car il prenait volontiers l’allure véhémente. Diderot loue chez lui la force de la couleur, une « imagination pleine de grands caractères », et, dans une phrase éternellement surprenante, il finit par reconnaître en lui « un élève de Lesueur ».
Il est inutile de dire qu'un peintre qui avait étudié Benedetto Castiglione, qui était l'élève de Restout et de Boucher, et qui ajoutait à leurs méthodes l'enthousiasme d'une jeunesse mal disciplinée, n’a rien de commun avec l'auteur de 1 histoire de saint Bruno. Ce qui est vrai, et ce que Diderot s’abstient de noter dans son Salon de ij6i, c est que Deshays déserte parfois la violence pour la délicatesse. Le musée d’Angers conserve une Sainte Anne faisant lire la Vierge qui fut précisément e.xposée la même année, et dont l’intention n'est pas banale. Par certaines colorations un peu jaunes, un peu ambrées dans les chairs, ce tableau procède beaucoup plus de Restout que de Boucher ; mais c'est un sentiment individuel qui a inspiré à Deshays la figure de la Vierge, bonne petite écolière qui a envie d’apprendre et qui écoute ardemment la leçon qui lui est donnée. Il y a dans cette jeune tête un charme naïf que le xviii® siècle n’a guère connu.
Deshays passait d'ailleurs pour un dessinateur à la fois correct et nerveux. Peut-être, s’il eut vécu, aurait-il eu de l'influence sur l’école. Il a cravonné des académies auxquelles on trouvait du caractère. Telle était celle qui fut offerte, en 1762, au fils de Wille, et que son père, le graveur, signale comme « fièrement dessinée ». Mariette, beaucoup plus judicieux que ses contemporains, n’a pas eu
r . Le morceau de réceptioa de Deshays est aujourd’hui au musée de Montpellier-
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les mêmes extases. 11 parle sérieusement de Deshays. Il signale chez lui « une manière libertine qui rentre assez dans celle de M. Boucher et dont il ne chercha jamais à se défitire. « 11 composoit bien, ajoute-t-il, il inventoit facilement et peignoit à plein pinceau ; mais dans tout cela il mettoit de la manière, et je doute qu'il fût devenu avec le temps plus habile qu’il n'étoit. »
A tous ceux qui ont vu, au musée de Rouen, à Montpellier et ailleurs, les grandes compositions de Deshays, les paroles de Mariette paraîtront sages. Mais, sous Louis X'V, la critique manquait de sang-froid : aussi y eut-il une sorte d'émotion dans Paris lorsqu’on apprit, le ii février 1765, que le jeune Deshays venait de mourir victime d'un accident. Il suffira d'emprunter quelques lignes à Grimm qui raconte la mort de Deshays. « 11 s’est blessé en montant à cheval ; il a d’abord négligé sa blessure ; on a été obligé ensuite de lui faire une amputation fort douloureuse, et il est mort des suites de cette opération '. » Deshays, ajoute la Correspondance littéraire, <c s'était déjà annoncé comme le rival et le successeur do Carie Vanloo. II no cédait pas à ce maître du côté de la couleur, et ses compositions étaient bien autrement grandes et vigoureuses. » Du reste, on trouve, dans tous les écrits du temps, la trace des tristesses qu’éveilla la mort prématurée de Deshays. Aujourd’hui encore, malgré les objections que peuvent soulever ses œuvres emphatiques et le furieux maniérisme de son pinceau, son nom demeure comme enveloppé dans un regret.
Le second gendre de Boucher, Pierre-Antoine Baudouin, mourut aussi prématurément ; mais, si courte qu’ait été sa vie, il eut du moins le temps de donner sa mesure et il ne nous a rien caché de sa fantaisie amoureuse. Né à Paris et fils d’un graveur qu’on ne connaît guère, Baudouin fut baptisé à Saint-Sulpice le 17 octobre 1723. 11 entra dans l’art par le petit escalier, n’ayant jamais cru ni à la grande peinture solennelle, ni même, ce qui est rare pour l’époque à la décoration murale, au dessus de porte, au trumeau. Il laissait ces belles inventions à Boucher, qui fut son maître et qui, le 8 avril 1758, lui donna sa seconde fille, Marie-Émilie.
Baudouin avait commencé par faire de la gravure. La chalcographie du Louvre conserve la planche d’une eau-forte, assez faible du reste, dont on trouvera ici une reproduction et dont l’intention allégorique n’est pas douteuse : il s’agit d’un mariage princier, car Jupiter et Junon assistent du haut du ciel à la cérémonie. L’auteur du catalogue de l'œuvre de Baudouin, M. Emmanuel Bocher, nous
I . Correspondance litléraîre, VI, p. 2r i. On trouverü, dans le Kécrologc de 1766, une chaleureuse notice de Jean Fontaine sur Jean-Baptiste Deshays.
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apprend que cette petite estampe forme le frontispice de la Princesse de Navarre, comédie-ballet représentée à Versailles le 2) février 174). S’il en est ainsi, tout se précise ; la comédie est celle de Voltaire, le mariage est celui du Dauphin, qui.