LE MARIAGE DU DAUPHIN
( ElU'forlc de B.iudâuin. )
ce jour-là, épousa l’infmte d’Espagne, tille de Philippe V. Ces détails ne rendent pas l'image meilleure. Baudouin a peut-être bien tait de renoncer à la gravure.
Comme on lit partout que Baudouin a été un libertin de premier ordre, il est bon de savoir en quels termes en a parlé le sage Mariette. « Boucher, dont il étoit l’élève, en avoit fait son gendre et n’avoit pas à s’en repentir, car céloit un garçon laborieux et d'un fort bon caractère qui adoroit son beau-père. » A cette
LES GENDRES DE BOUCHER
note, qui ne fait pas supposer une trop grande dépravation de mœurs ou d'esprit, il faut ajouter le témoignage de Cochin. Nous savons par une de ses lettres que, lorsque Deshays mourut, sa veuve éprouva un moment de gène. Baudouin, « peu avantagé des biens de la fortune », vint alors en aide à sa belle-sœur Tout cela n’est pas bien noir, et tout cela vaut la peine d’être retenu, car Diderot, qui traite cependant Baudouin en ami, a fait de lui un coureur d’aventures qu’on hésiteiait a recevoir chez soi. « Bon garçon, qui a de la figure, de la douceur, de iespiit, un peu libertin; mais qu est-ce que cela me fait? Ma femme a ses quarante-cinq ans passés, et il n’approchera pas de ma fille, ni lui, ni ses compositions. »
Il est vrai que la leçon morale et la « grande maxime », que Diderot s’affligeait de ne pas trouver dans Boucher, auraient été plus vainement encore demandées a son gendre. Ses inventions, tout à fait dignes dun contemporain et d’un élève de Gentil Bernard, n’enseignent que l'art d’aimer, ou plutôt l’art de s’amuser aux amouiettes . le costume, dont il a si bien connu les élégances; le pavsage, dont il s est servi comme d'un décor romanesque; la coquetterie des tvpes qu’il a choisis, tout est consacré chez lui à raconter des aventures galantes. Son idéal habite une alcôve. Baudouin n a jamais cru qu a deux choses, l'amour et la gouache.
Car ■ le moment est venu de le dire — pour exprimer sa pensée, pour donner du piquant a des compositions qui n auraient pas supporté les dimensions du cadre héroïque, Baudouin avait adopté un procédé particulier. « Il pcignoit fort joliment des guazzes, » dit Mariette, qui a toujours aime a conserver à ce mot son apparence italienne. Et Baudouin, même en un temps oh l’esprit n’était pas raie, demeura le maître de la gouache. Il en connut de très bonne heure le maniement et la pratique. Dès ij)0 il lenseignait. Ce fait, un peu oublié, nous est révélé par 1 écrit bizarre dun certain Joseph Fratrel, qui fut à la fois avocat et peintre. « G est a M. Baudouin, raconte-t-il, que je dois les premiers et les seuls principes que j aie reçus de mon art; le précieux office m’en fut rendu en i"^o pour la première fois, en 1752 pour la dernière \ » Fratrel fait en même temps 1 éloge des gouaches de celui qu’Ü appelle son cher maître. Il y trouvait « un lumineux » qui 1 éblouissait, et vraiment il avait raison.
Les gouaches de Baudouin, et aussi les histoires d’une moralité assez suspecte qu elles racontaient, curent un grand succès dans Paris. Agréé à l’Académie royale en 1761, le jeune peintre devint académicien le 20 août 176^, et il
t. Nouvelles Archives de l'art français, 1873, p. 172.
2. La Cire alliée avec l'huile ou la Pemture à l'huilc-cire, Manheim, 1770, p. 244.
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donna pour morceau de réception une très grande miniature, Phryné devant r Aréopage, que possède le Louvre, mais qu’il n’expose pas, sans doute parce que cette peinture, dévorée par la lumière, est aujourd’hui fort ruinée. La Phryné n’a d’ailleurs jamais été un bon Baudouin, et nous ne voyons pas trop pourquoi Diderot croit pouvoir affirmer que, dans le groupe des juges de l’Aréopage, Boucher avait ajouté son esprit à celui de son gendre.
Il faut dire que l’aimable Baudouin avait commencé par traiter des motifs d'une vertu très suffisante. Au Salon de 1761, il exposait des gouaches qui, pour la moralité, pouvaient sans désavantage lutter avec les compositions de son beaupère. Dibutade, Céphale et Proerîs^ Lolh et ses filles, n’étaient pas de nature :i compromettre finnocence du xvnf siècle. En 176^, Baudouin se contient encore, et cependant le succès lui arrive.
Il exposait une gouache charmante, le Catéchisme, qui a été gravé par Moitte et qui appartient aujourd’hui à M. Edmond de Rothschild. Mathon de la Cour en parle assez froidement ; à une scène spirituelle et bien composée, il prélèrc la Phryné, et aussi un dessus de tabatière décoré de trois petits Amours se jouant parmi des guirlandes. Ce détail rappellera aux amateurs que Baudouin n'a pas été un médiocre miniaturiste. II a meme ûiit quelques portraits.
Un petit scandale très innocemment provoqué contribua à mettre en lumière le nom de Baudouin. En 176^', l’artiste avait reuni les éléments d’une exposition tout à fait caractéristique. II montrait la Fille éconduite, qui a été gravée par Delaunay sous un titre beaucoup plus significatif, le Lever, le Cueilleur de Cerises : ces trois gouaches révélaient chez Baudouin un homme très préoccupe de la bagatelle. A l'exception de Diderot, qui fit entendre un mot de protestation, personne ne réclama. Mais Baudouin avait imaginé en même temps d’exposer le Confessionnal, et cette peinture agréable et inoffensivc devint le prétexte d’une violence. On connaît cette gouache, qui a été vendue, il y a quelques années, à l’hôtel Drouot et qui appartient à M. Welles de Lavalette. Ainsi que l’écrit Diderot, un troupeau de fillettes emplit l’église ; deux jeunes gens arrivent, ils font du bruit, et les jeunes pénitentes sont un peu troublées. Le prêtre, mécontent, s’élance de son confessionnal et essaye de rétablir l’ordre. Les grands-parents s’indignent, les enfants s’amusent de ce spectacle. « Cela est plaisant, ajoute Diderot; mais la piété de notre archevêque, qui n’entend pas la plaisanterie, a fait ôter ce morceau. » L’archevêque de Paris demanda en effet et obtint que la gouache de Baudouin fût retirée du Salon. Christophe de Beaumont négligea ce jour-là l'occasion d’avoir de l’esprit, et, dans tous les cas, il eut le tort de ne pas examiner par
lui-même et de s'en rapporter aux dires malveillants de quelque cuistre ennemi de la peinture.
Cette méchante querelle fut promptement oubliée. Baudouin sourit, et il continua son œuvre. Si l'on osait se moquer jamais d'un membre de l'Académie, si l'on ne tenait pas compte du temps, qui change les façons de dire et qui les démode, on pourrait reprocher à Baudouin d'avoir quelquefois donné à ses compositions des titres d’un sentimentalisme très amusant. Au Salon de 1767, il exposait le Sentiment de l'amour et de la nature cédant your un temps à la nécessité. C'est l’histoire d’une pauvre fille qui a eu un enlant, qui en est terriblement embarrassée et qui, comme l’écrit Diderot, l’abandonne « à un quidam le nez enveloppé d'un manteau ». On sent ici la préoccupation romanesque, qui était l'essence du talent de Greuze, et dont on retrouve la traduction larmoyante dans les Délassements de l'homme sensible. Mais Baudouin s'était mépris ; il faiblissait beaucoup dans le drame. Il appartenait pour toujours au régiment des amoureux, et il n'avait pas besoin de recourir à la tragédie bourgeoise pour prouver qu'il savait bien le détail des costumes et la frivolité des élégances mondaines.
Nous n’avons jamais vu l’original du Coucher de la mariée. Exposée au Salon de 1767, cette gouache fut acquise par le marquis de Marigny; elle reparut à sa vente en 1782, et depuis lors on n'en a plus de nouvelles. Nous ne connaissons que l’estampe commencée à l'cau-forte par Moreau le Jeune et terminée par Simonet. 11 nous reste aussi les quelques pages de Diderot, pages enflammées où le philosophe prêche avec éloquence la thèse de la moralité dans fart. Un buste de Catinat lui aurait paru beaucoup plus honnête que la gouache de Baudouin. Malheureusement Baudouin ne pensait pas le moins du monde à Catinat : lorsqu il donnait une fête intime près de l'alcôve, il oubliait toujours d'inviter le maréchal. Il cherchait, dans la représentation d'une scène de la vie quotidienne, l’occasion de peindre des figures spirituelles, bien groupées et bien agissantes dans leur milieu contemporain, et pour faire sourire son œu\'re il y mettait tout l’esprit, toute la couleur, toute la lumière que comporte le procédé dont il aimait à se servir, la gouache.
Et certes il connaissait bien les ressources et les difficultés de cet art spécial, celui qui a peint le Confessionnal, le Catéchisme et l'Epouse indiscrète, dont M. de Concourt possède une version si lumineuse et si spirituelle. Pour Baudouin qui, ici, ne se trompe point, la gouache, c’est la fresque en petit. La gouache ne va pas sans la promptitude des résolutions, sans la hardiesse du pinceau ; elle appelle d'audacieuses brusqueries. Si l'on reprend le travail qu'on vient de faire, on lui
enlève toute fraîcheur, et on le brouille. Il y faut la sûreté de la touche décisive. Baudouin est véritablement l’élève de Boucher : il a le coup de fouet. M. de Chennevieres fa bien jugé dans son étude sur l’Exposition des dessins organisée à l’École des beaux-arts : « Ce qu’on est obligé, dit-il, de louer dans ce peintre de gouaches érotiques, c'est la légèreté, la gaieté, le brio de sa peinture aux tons blancs, bleuâtres, irisés à la manière des bulles de savon, enlevée spirituellement et sans appuyer, à la Fragonard; l'habileté d’arrangement de ses intérieurs, à peine indiqués à la plume, toutes qualités qui font, en somme, que ce grivois fut un artiste’.»
Ce sentiment était celui de M. de Marigny qui employa souvent Baudouin, d'abord pour lui, et ensuite pour le service du roi. Le marquis s'étant marié en iy6y, l'artiste composa à cette occasion une allégorie gouacliée où l’on vo}'ait l’Hymen allumant son flambeau et couronnant deux cœurs placés sur un autel. Comme conception , l’œuvre devait être assez fade ; mais la banalité du motif était sans doute rachetée par l'esprit de l’exécution. Pour Louis XV, très occupé alors de M'"'' Dubarry, Baudouin aurait pu inventer des œuvres amoureuses : il peignit en huit miniatures les scènes de la vie de la Vierge. En 1769, il exposait plusieurs feuillets des Épîtres et Évangiles destinés à la chapelle royale. Cette besogne austère ne l’amusa pas, mais il avait tant de choses folles à se faire pardonner !
Baudouin allait peut-être revenir à la vertu, lorsqu’il mourut au Louvre le 15 décembre. Il s'éteignit « épuisé de débauches », écrit Diderot, qui doit exagérer un peu. On a toujours une tendance à juger de l’homme d’après le caractère de scs œuvres. Baudouin a pris de singulières libertés vis-à-vis de la morale, et ce n’est pas à tort que les témérités de son pinceau ont été universellement condamnées. Les hommes graves refusaient de le suivre sur le terrain suspect qui demeure interdit à la peinture. Et ici Mariette est un bon témoin : « Pour piquer davantage le goût de certaines gens, qui vouloient avoir de ses ouvrages, il ne s’est malheureusement que trop souvent permis de traiter des sujets licencieux. Il eût aussi bien fait de se renfermer dans des sujets galants : il n'auroit peut-être pas tant gagné d’argent, mais il auroit mis sa conscience à couvert et ne se seroit pas préparé des remords. »
Il est certain que Baudouin, historien trop fidèle des mœurs de son temps, raconte un peu librement ce qu'il a vu; ses œuvres, rapprochées de celles des poètes, prouvent que finfluence de M"'® Dubarry n'eut guère pour effet de relever beaucoup l’idéal dans les âmes. Loin de là, le niveau baissa sensiblement. Aux