‹ François BoucherChapitre 6 sur 47 · LA NAISSANCE DE BACCHUS · texte numérisé non relu

LA NAISSANCE DE BACCHUS

{ Collection de M. le baron Edmond de Rothschild)

LA DECADENCE

de notre École et se lia d’une amitié particulière avec M. Boucher. Ce peintre des Grâces était sans morgue , sans dédain et sans orgueil ; il était bien fait pour être l’ami d’un amateur dont le commerce était le plus doux et le plus aimable; M. Boucher foulait aux pieds cette jalousie basse qui ne cesse de faire au mérite une guerre de chicane ; on sait combien il mit d’intérêt , d’affection et de plaisir à former dans M . de Boisset les connaissances relatives à la peinture. » L’amateur avait de lui une Nativité, peut-être celle du Salon de 1761, et d’importants paysages animés datés de 1762 et de 1765; il lui avait même demandé d’ajouter des figures à trois tableaux d’Hubert Robert. Après deux voyages en Italie, dont le second fut de quinze mois, et d’où il rapporta des marbres, des tableaux et des objets d’art de toute espèce, il voulut aussi visiter les Flandres; ce fut apparemment sur les conseils de Boucher, qui consentit à l'accompagner au pays de Rubens. Ce voyage eut lieu en 1766; un seul contemporain le mentionne et nous n’en connaissons aucun détail , sauf que Randon de Boisset acquit à prix d’or, pour son cabinet, « les tableaux les plus renommés de l’École flamande ». Son compagnon n’eût pas manqué de tirer profit de ce séjour, pour son art, à une époque moins avancée de sa vie; son exemple, du moins, peut avoir été pour quelque chose dans le voyage qu’entreprit Fragonard vers le même temps et qu’il poussa jusqu’à la Haye et Amsterdam. Plus heureux que son maître, l’élève y rencontra des affinités profondes et sut en rapporter des inspirations et des modèles.

Aucune lassitude ne semblait atteindre l'infatigable pinceau, qui ne multipliait , il est vrai , que des redites ; ces années du déclin ne sont pas moins fécondes que les autres. Il produit des projets de décors d’opéra pour Castor et Pollux , en 1764, pour Thésée, en 1765, pour Sylvia, en 1766; six nouveaux modèles pour les Gobelins, tirés de sujets de la Fable; des tableaux religieux, tels que le grand tableau de la cathédrale de Versailles, V Adoration des Bergers, et l'Education de la Vierge, de la collection Beurnonville , datés de 1764 et 1766; des allégories, comme celle de la Peinture peignant un Amour, toile ovale datée de 1767, à laquelle fait pendant une allégorie de la Musique ; enfin des tableaux mythologiques, Neptune et

Amymone, du musée de Trianon, Vénus et l’Amour, du musée de Berlin, datés de 1764 et 1765; et toute cette décoration de l’hôtel de Marcilly, où plusieurs des sujets préférés du peintre sont repris en des panneaux décoratifs en hauteur, dont l’un, la Naissance de Bacchus, est daté de 1769.

Boucher tire parti, une fois encore, de ses éternels motifs dans les dessins qu’il livre au burin de Le Veau, de Le Mire, de Frappard, d’Augustin de Saint-Aubin, en vue de la belle édition des Métamorphoses d’Ovide, parue de 1767 à 1771, avec la collaboration des meilleurs dessinateurs et graveurs. Les sept dessins de Boucher, dans la collection Thibaudeau, portaient les dates de 1766 et 1767 ; on y retrouvait la Naissance de Bacchus, l'Enlèvement d’Europe, Diane et Actéon, Vertumne et Pomone, Mars et Vénus, Vénus et Adonis, Hercule et Omphale. Le trait restait gras et puissant ; mais, dans l’édition, c’est déjà une génération nouvelle de graveurs qui interprète Boucher, qui l’amincit, le tourne à une élégance trop précieuse et altère involontairement le caractère de sa composition . Tout autrement traitée est l’importante suite de dessins à la sanguine et au crayon noir, têtes de caractère et académies, que le graveur Gilles Demarteau, reçu à l’Académie royale en 1766, reproduit en fac-similés d’une fidélité irréprochable, par un procédé qui lui appartient et qu’il appelle la gravure « en manière de crayon ». L’œuvre de Demarteau, par son succès mérité, sert à répandre la popularité de Boucher et à prolonger au loin son influence, au temps même où les jeunes peintres parisiens l’ont décidément rejetée.

Le Salon de 1769 est le dernier où expose Boucher. Il y envoie, d’après le livret, une cc Marche de Bohémiens ou Caravane, dans le goût de Benedetto Castiglione », important morceau qui semble lui être inspiré par les souvenirs d’un séjour de jeunesse dans la patrie du peintre génois. Nous ne pouvons savoir si c’est, dans son histoire, l’œuvre sénile par laquelle les vieux maîtres croient se montrer encore prêts à la lutte, alors qu’elle établit aux yeux de tous qu’ils sont définitivement hors de combat. Le Mercure, qui a toujours soutenu Boucher, lui fait entendre cette leçon avec ménagement : « Cet artiste chéri de la nation, qu’il enrichit par ses travaux et qu’il honore par ses talents, ne doit pas supposer une intention

PORTRAIT

I Collection de M. Joseph Barda c.)

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méchante à ceux qui semblent priver ses derniers ouvrages des éloges qu’ils méritent, pour les prodiguer à ceux qui les ont précédés. »

Il nous faudrait connaître cette toile de Boucher, qui n’a sans doute pas été détruite, mais que nous sommes réduits à reconstituer par des témoignages. Elle ne mesurait pas moins de neuf pieds de large sur six pieds six pouces de haut, et présentait cette profusion de détails que l’artiste avait toujours aimée, et que le sujet, cette fois, semblait comporter. Des Bohémiens cheminaient dans un paysage de montagne; on voyait, au premier plan, une femme assise, et une autre, assez agréable, bien vêtue et bien coiffée, qui ouvrait, à cheval, la marche de la caravane; une quantité de personnages conduisaient des ânes et des mulets surchargés de bagages ; il y avait des chiens, des troupeaux, « la plus belle cohue que vous ayez vue de votre vie ». Malgré l’insuffisance de la perspective, l’uniformité de la lumière, l’indécision des masses d’ombre, la composition était habile et pittoresque : « Les groupes y étaient liés et distribués avec intelligence ; il régnait entre eux une chaîne de lumière bien entendue ; les accessoires étaient répandus adroitement et faits de bon goût. Rien n’y sentait la peine ; la touche était hardie et spirituelle ; on discernait partout le grand maître ; le ciel surtout, chaud, léger, vrai, était d’enthousiasme et sublime. » De qui cette analyse si précise et si complète ? D’un peintre, à coup sûr, de Chardin lui-même, avec qui Diderot nous dit avoir discuté devant le tableau. Le moraliste s’écriait que cette chaleur de Boucher le laissait froid, que cet amas d’incidents ne disait rien à son esprit, ni à son cœur; mais Chardin souriait, regardait la peinture et se moquait de lui.

Au mois de novembre de cette même année , Cochin donna lecture à ses confrères d’une communication de l’Académie de Saint -Pétersbouro-,

« ayant pour point de vue de lier et d’entretenir une correspondance soutenue d’estime, d’amitié et de sentiments réciproques avec les différentes académies de l’Europe ». On envoyait à l’Académie royale de Paris « une lettre patente pour un associé libre honoraire », dont le nom était laissé en blanc. Les Académiciens choisirent le Premier Peintre du Roi pour remplir

ccttc place, et Boucher les en remercia par une lettre qui fut lue à la séance du 2 décembre :

Messieurs,

La place d’honoraire associé libre de l’Académie établie à Saint-Pétersbourg par Sa Majesté l’Impératrice de Russie ayant été déférée à votre nomination, vous m’avez fait l’honneur de me choisir.

Sensible, comme je le dois, à cette distinction dont je suis très flatté, je complais aller demain à l’Académie pour vous en témoigner ma reconnaissance, mais l’état de ma santé ne me permettant pas de sortir, je vous supplie d’ajouter à vos bontés pour moi celle d’agréer mes excuses et mes très humbles remerciements.

Je suis avec respect, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.

Paris, le 1er décembre 1769. Boucher.

Ce fut le dernier hommage rendu au peintre, à qui il n’avait manqué aucun des honneurs de sa profession. La maladie dont il souffrait s’était aggravée par un surmenage excessif. « Depuis longtemps, dit Grimm, il avait l’air d’un spectre, et toutes les infirmités d’une vie consumée dans le travail et dans les dérèglements des plaisirs. » Ses affaires périclitaient, en même temps qu’augmentaient ses charges . Un grand chagrin l’avait beaucoup affecté, la mort, survenue le 15 décembre, de cet aimable Baudouin, avec qui il vivait dans une étroite intimité, et dont la disparition, après celle de son premier gendre, mettait fin à tant d’espérances d’avenir. Lui-même s’éteignait dans son atelier du Louvre, à l’aube du 30 mai 1770, au milieu de ces collections admirables qu’il avait réunies, et qu’une vente, dont le produit formait tout son héritage, allait disperser. Son enterrement eut lieu à la paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois, et l’acte de décès, rédigé en présence de son fils et de son petit-fils Baudouin, porte la signature de son ami Cuvilliers, premier commis des Bâtiments, et de trois académiciens, Michel Vanloo, Vien et Pierre . Ce dernier devait le remplacer comme Premier Peintre du Roi, diminuant ainsi d’un degré le prestige de la fonction.

M. de Marigny, instruit de la position gênée do Madame Boucher, lui attribuait, avec un petit logement au Louvre, une pension de 1,200 livres. Elle vieillit entourée d’amitiés fidèles, s’occupant encore des menus ouvrages qu’elle avait appris à traiter dans l’illustre atelier, gardant ses habitudes d’élégance et continuant à suivre les modes, que sa beauté jadis inspirait.

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Elle avait vu avec surprise décroître soudainement la renommée du nom qu’elle portait. Quand la mort de la veuve de Carie Vanloo permit de doubler sa pension, en 1785, elle remerciait M. d’Angivillers de cette faveur, qui la touchait, disait-elle, « plus encore par le sentiment qu’on donnait à la mémoire de son mari et de ses talents ». Ce n’étaient là que les politesses et les illusions d’usage ; la mémoire de Boucher n’était plus, en réalité, honorée par les générations nouvelles , et aucun artiste peutêtre, après tant de succès retentissants, n’avait recueilli aussi vite le dédain et l’oubli.

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