‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 105 sur 106 · Inédite · texte numérisé non relu

Inédite

fait un chambellan. Voici une lettre datée de juin 1865 :

« On pense ici que cette brouille entre les deux cousins (César et Plon-Plon) va cesser au retour de l'Empereur africain. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment du départ de Plon-Plon pour Ajaccio, Eugénie écrivait à César qu'elle était inquiète à l'endroit de ce qu'il allait faire, à quoi César répondit un billet contenant ces propres paroles : « Ta lettre m'a « mis la puce à l'oreille ;. . . puis est venu le discours et « la lettre du Moniteur que tu sais ; mais quel pays que « cette France qu'une femme peut ainsi gouverner, « tandis que le maître va se promener chez les bé- « douins... »

« Il devait y avoir pour le mardi gras une manifestation révolutionnaire. Tout le quartier latin était convoqué par des meneurs que l'on a mis sous clef, et une affiche avait été placardée sur les murs des écoles, ainsi conçue : « O71 demande des ouvriers pour « balayer une cour et deux chambres. » Les collèges qui devaient sortir, sont consignés ainsi que l'École de Saint-Cyr; quant à l'École Polytechnique, le général qui la commande rassembla le matin tous les jeunes gens, et leur dit qu'il prenait sur lui de les laisser sortir, mais que ceux d'entre eux qui seraient rencontrés dans des groupes seraient irrévocablement expulsés.

« L'adresse du Sénat s'est terminée, mais non sans avoir provoqué, dans l'intérieur de la famille impériale, des irritations plus graves peut-être que celles du dehors. Ainsi à l'un de ces petits dîners des Tui-

leries auxquels n'assistent que la famille et le service, comme le prince Napoléon tardait à venir, l'Impératrice, se levant tout à coup, dit tout haut : — « Eh bien, « on dînera sans lui; d'ailleurs, il fera aussi bien de « ne pas venir, car je lui réservais un compliment « qui ne lui aurait pas été agréable. » On dîna donc, le Prince ne vint pas. Après le dîner, comme on était tout à fait entre soi, Gallifîet dit au prince Murai : — « Ah ! ça mais, il se passe ici d'étranges « choses, vous avez entendu tout à l'heure la sortie « de sa Majesté? « et voici maintenant ce dont j'ai été témoin aujourd'hui :

«Le colonel Franconnière, aide de camp du prince, était venu nous voir dans notre salle ; je lui ai dit, à propos du dernier discours du prince Napoléon : « Savez-vous qu'il est singulier notre Prince, et qu'il apporte à la tribune du Sénat de drôles d'idées à propos de l'hérédité? » (Ceci est une allusion à un passage du discours dans lequel le Prince avait soutenu que l'Empereur ne régnait que par le suffrage universel, et que désormais il n'y aurait en France d'autres droits dynastiques que ceux-là.) « Mais, « répondit Franconnière, ce sontlàles idées du Prince, « et je crois aussi de l'Empereur... » et Murât, qui avait écouté Galliffet, alla droit à l'Impératrice et lui raconta l'histoire. L'Impéréitrice alors de prendre l'Empereur à partie dans une croisée et de lui débiter son chapelet ; vainement l'Empereur essayait de la calmer, car tout d'un coup, perdant son sang-froid, elle s'écria : « Oui, sire ! cet homme est le fléau de votre race, il « vous perdra, mais je vous déclare que si vous mouce rez avant moi, on me trouvera entre lui et votre « fils !» Et à ces mots elle quitta la place ; on la cher-

cha dans ses appartements, elle n'y était pas, chez l'Empereur non plus, elle s'était réfugiée chez le Prince Impérial, qu'elle tenait embrassé quand on la retrouva.

« L'Empereur, qui était sorti du salon, s'approcha alors de Galliffet, et sans s'émouvoir autrement : « M. de Galliffet », lui dit-il, « quand vous aurez quel- « que chosed'importantà dire ici, adressez-vous à moi, « et non à l'Impératrice dont le bon cœur se laisse trop « facilement entraîner. »

Quelques jours auparavant, comme la princesse Napoléon était souffrante et gardait la chaise-longue, l'Impératrice lui avait envoyé Lagrange pour avoir de ses nouvelles. Lagrange se présente et il est reçu. La Princesse le charge de tous ses remerciements pour l'Impératrice, en ajoutant qu'elle ne va plus aux Tuileries parce qu'elle ne peut plus monter les escaliers, mais qu'elle n'en est pas moins sensible au bon service. Revenu au château, Lagrange rend compte de sa mission et fait allusion à l'éventualité prochaine qui semble à ses yeux devoir résulter de l'indisposition de la Princesse. Là-dessus grand étonnement joué ou vrai de l'Impératrice, qui s'écrie en ouvrant de grands yeux : « Un héritier ! Elle ! Mais « vous croyez donc qu'elle est grosse ! Laissez donc ! « Ce qu'elle a, tout le monde le sait, c'est un épanche- « ment de synovie au genou ! »

«Voilàbien des nouvelles, ma chère adorée, j'ajoute

que la Reine de Saba est un four et qu'on dit de tous côtés que la musique de X... ruisselle de mélodies à côté de celle-là. »

Henri BlazedeBury, ami deMeyerbeer, et son collaborateur pour la Jeunesse de Gœthe, critique musical à la Revue des Deux Mondes, ne pouvait manquer de s'intéresser au sort à^V Africaine. Meyerbeer était mort depuis peu ^ Cet opéra fut représenté en avril 1865. Quelque temps avant la première, le critique écrit à sa fille Yetta : « V Africaine ^ se répète, et sera donnée en mars. On dit que c'est splendide, les premiers actes surtout. » — Sa chronique du 15 mai est consacrée tout entière à l'opéra de Meyerbeer, et il semble, d'après cette chronique, que la musique de cet opéra souleva en son temps bien des polémiques^ paraissant sans doute aussi révolutionnaire que le parut, quelque temps après, la musique de Wagner. Mais Henri Blaze défend énergiquement le musicien mort, et son plaidoyer est curieux. Que reprochait-on à Meyerbeer en 1865? d'être bruyant et obscur, et Blaze répond :

« Vous ne comprenez pas, c'est possible, en ce cas, ouvrez vos oreilles, ouvrez surtout vos intel-

i. Meyerbeer mourut en 1864.

2. « Tout le monde ignore que l'idée première do V Africaine appartient à Gastil Blaze. 11 avait intitulé sa pièce V Arbre de mort. Scribe en eut vent et lit la pièce avec Meyerbeer. (H. Blaze. Mes souvenirs, déjà cités.)

ligences et apprenez à comprendre... Ce serait en effet trop magnifique d'entrer ainsi de plain-pied dans tous les sanctuaires de la pensée... C'est le temps, ne l'oublions pas, qui fait le chef-d'œuvre. Il faut qu'à leur esprit se mêle l'esprit d'une génération qui, les fréquentant, les expliquant, s'imprègne de leur vie, et leur communique la sienne propre. On s'étonnera sans doute dans quinze ans que la partition de l'Africaine ait pu paraître obscure à bien des critiques... Au reste, plus l'œuvre est magistrale, moins elle échappe à cette destinée... La science du rythme et des combinaisons en harmoniques, Spohr et Mendelssohn l'ont eue à l'égal de Meyerbeer; l'instinct suprême des sonorités de l'orchestre assure à l'auteur de Tannhaïiser son meilleur titre à la renommée... » Il terminait ainsi : « Si c'est la décadence, les musiciens de l'avenir réagiront contre ce prétendu vacarme symphonique, en revenant à la musette des aïeux, et je souhaite à leur auditoire bien du plaisir. Si c'est au contraire le progrès, comme j'aime à le croire, il est permis de se faire dès aujourd'hui une assez belle idée des générations qui nous succéderont, car ce ne seront point assurément des hommes ordinaires mais de fiers titans ceux qui, ayant pris comme point de départ en musique soit la neuvième symphonie de Beethoven, soit la partition de {'Africaine, trouveront moyen de mettre entre ce point de départ et le but, l'espace parcouru par Beethoven et Meyerbeer dans leur carrière ^ »

Cet article, Henri Blaze de Bury le signa Lagenevais,

i. Revue des Deux Mondes, 15 mai 1865.

comme il le faisait quelquefois, et il écrivit à sa femme peu de temps après :

« Ce travail sur {"Africaine tout signé qu'il soit de Lagenevais a remué tout Paris. Tu rirais bien si tu savais quelle origine on prête à ce pseudonyme ! On raconte que ce nom cache une insolence à l'endroit de tous les griffonnements et que ce Lagenevais signifie tout simplement « Là je ne vais », c'est-à-dire : Allez-y vous autres, tas de pleutres et d'imbéciles, mais moi je me trouve trop grand seigneur pour me mêler à la cohue et je signe : Là je ne vais ! Du diable si j'avais pensé à cette interprétation, mais puisque d'autres l'ont trouvée je l'estime fort drôle, et m'en amusée »

Cette année 1865, on Fa vu, M"' Blaze de Bury la passa encore en partie à Vienne, surveillant ardemment la réalisation de ses projets ; tous les salons lui étaient ouverts, et à côté de sa vie de plénipotentiaire et d'écrivain, elle menait une fort agréable vie mondaine. Cependant elle s'attristait souvent de sentir loin d'elle tous ceux qu'elle aimait. Elle se dominait néanmoins facilement, et lorsqu'elle écrivait à son mari, elle lui donnait les instructions les plus minutieuses pour le soin de sa maison et des enfants, les factures à acquitter, le terme, les leçons de piano de sa fille aînée, n'oubliant aucun détail : « Soigne bien le lapin blanc de baby. » En 1866, M""' Blaze de Bury,

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