‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 14 sur 106 · Idem., p · texte numérisé non relu

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gieux il s'écrie : « Voilà donc le dernier mot des pas- « sions libres et fières, qui marchaient à la conquête « de l'idéal à qui le monde semblait trop petit!... « nous avons vu comment elles commencent, vous « voyez comment elles finissent. 0 néant du cœur de « l'homme abandonné à ses propres forces ! qu'ils se « consolent ceux qui parfois sont tentés de se plain- « dre, d'avoir passé ici-bas sans connaître ces « amours chimériques qui sont aux amours véri- « tables ce que la fièvre est à la vie... », mauvaise comparaison ; et puis il félicite l'homme de bien — celui qui n'a pas éprouvé d'amours chimériques. — « Dans sa vieillesse son regard peut s'arrêter sur la « moisson qui ne mûrit que pour les âmes pures sou- « mises à la loi de Dieu ». (Qu'est-ce que cela veut dire ? J'avoue n'y rien comprendre — cette moisson, ces amours chimériques? — chimérique l'amour de George? Oh non!) Bref, Pontmartin exhorte ses lecteurs à éviter la fièvre. Que ces lecteurs, après cela, ne s'avisent pas de relire la magnifique tirade de Perdican : « On est souvent trompé en amour, a souvent blessé, et souvent malheureux, mais on « aime, et quand on est sur le bord de sa tombe ^.. », etc. Cette éloquence est plus entraînante que celle de Pontmartin.

L'homélie de Pontmartin est fort morale, et comme

1. Cette tirade est d'ailleurs de George Sand, voir sa correspondance avec Musset, publiée par M. Decori.

prédicateur évangélique il foudroie, mais comme écrivain, peut-il s'empêcher de louer et de reconnaître la supériorité à! Elle et Lui sur Lui et Elle ? Il n'hésite pas, et préfère le livre de Sand au pamphlet de Paul de Musset. Enfin un autre critique — M. Babou — écrit dans la Revue Contemporaine de juilletaoût 1859 un article intitulé : Les Confessions de deux enfants du siècle.

M. Babou est très effraj'é de tant de romantisme, il cite aussi des passages d'Elle et Lui, une lettre de Laui'ent-yixissei : « Ma chère Thérèse, inon cher Pal- « mer, vous êtes mes anges gardiens, vous m'avez « porté bonheur... je renais,... je vous aime, mon être « se transforme », etc.. M. Babou s'indigne : « Quelles étranges confidences ! Dans quel monde sommes-nous? Un amant écrit en style emphaticomystique à son ancienne maîtresse, à son rival heureux qu'il est entraîné vers de nouvelles amours, et il leur demande à mains jointes des prières et des bénédictions qu'on lui expédie courrier par courrier!... » M. Babou s'étonne et doute : « C'est invraisemblable. » Hélas ! M. Babou n'est pas un romantique, et nous savons, nous, que George n'a rien inventé ; ces lettres folles, nous les avons lues dans la correspondance de Sand et de Musset : — « Ohl mon enfant, tu ris, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un hom?ne dont le cœur est digne de toi. Brave jeune

homme! dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui », et George ; « Pagello est un ange de vertu qui mériterait d'être « heureux... c'est pourquoi je ne devrais pas le récon- « cilier avec VArpalice (une maîtresse)... je passe « avec lui les plus doux moments de ma journée à « parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme », etc. Qu'en dites-vous M. Babou?

M. Clouard a écrit : « Paul de Musset prit, comme il le devait, la défense d'Alfred. Sans rien dire à personne, il envoya Lui et Elle au Magasin de Librairie y dirigé par Charpentier »; mais nous avons vu que Paul de Musset avait fort bien proposé son roman à François Buioz, avant de le porter à Charpentier.

François Buioz assura à George que Lui et Elle n'avait aucun succès. Pourtant si ce pamphlet fut blâmé par beaucoup de gens, il eut, comme Elle et Luiy ses défenseurs ; et d'abord les amis de Paul, cela va sans dire. J'ai sous les yeux quelques-unes de leurs lettres, qui sont certainement hostiles à George et à l'œuvre de George. Voici d'abord une lettre de Mellesville, le vaudevilliste :

« Courage mon digne et brave ami! » écrit-il à Paul, « continuez à démasquer cette odieuse créature, qui s'enveloppe dans sa robe d'innocence et se drape audacieusement dans ses impostures. Votre rôle est noble et facile. Il importait au frère d'Alfred de Musset de porter la lumière dans le cloaque

immonde et calomnieux, de venger une cendre à peine refroidie, et que plus que tout autre, cette femme devait respecter, en se respectant elle-même '. »

Voici encore une lettre de M™° Jaubert, la tendre marraine de Musset, sa confidente, son amie; elle prend vivement le parti du filleul, cela est bien, mais m comme elle accable George ! Sa véhémence semble "" même démasquer une certaine rancune féminine...

« Vous avez réussi, ainsi, à faire connaître au monde tel qu'il était (elle s'adresse aussi à Paul), ce poète incomparable, si envié des uns, si calomnié par Elle. Vraiment il parle par votre voix dans tous les dialogues. C'est bien lui, aussi le faites-vous aimer de celles qui ne l'ont jamais connu.

« Ma fille, mes compagnes de voyage", ne craignent pas de me charger pour vous d'un monstrueux colis de félicitations. A vrai dire, il semble que vous sortez d'un duel, où ayant affaire à un adversaire traître, vous vous êtes brillamment tiré d'affaire, rien que par votre valeur. On voudrait vous serrer la main, vous embrasser ; quant à Elle, c'est écrasant, sans nulle échappatoire, elle a véritablement reçu en ce monde la punition de ses criminels instincts; le trait le plus sanglant de tout, selon moi, est cette phrase : « Vous parlez si souvent de chasteté que cela devient « indécent... » Il me semble que c'est le dard qui

1. Lettres autographes et documents historiques, M. Gharavay, mars-avril 1915, n" 791.36.

2. M"' Jaubert voyageait alors avec des amis. Sa lettre est datée de Vernon-sur-Brenne.

l'atteindra en tout sens... je ne crois pas qu'il existe l'exemple d'une réplique en calomnie d'un tel accent modéré, atteignant une telle portée de justice. Si elle subit cette lecture, elle, Olympe, sans tomber malade, il faut la tenir pour invulnérable'. »

Tomber malade? M"'° Jaubert est loin de compte. Jamais George ne s'est mieux portée ! et lorsque le sommeil lui laisse quelques loisirs, elle s'occupe à conseiller et à diriger ses paysans.

Ulrich Guttinguer, lui aussi, s'inquiète de ce que pense George du livre de Paul, George et « son entourage. » — « Personne de la presse n'en parle, « et je reconnais là l'influence satanique ou sadani- « que... » Il est très touchant, vraiment, de constater l'émotion des amis du pauvre Musset à cette époque, et leur animosité à Tégard de George. C'est à qui félicitera Paul, s'agitera, jettera l'anathème à la femme coupable : « Que dit-elle ?» — « S'enrelèverat-elle? » — « N'est-elle pas foudroyée? » — Et du côté de George la charmante apathie que nous connaissons, l'indiflérence parfaite. Considérant tout cela froidement aujourd'hui, soixante ans après, on en vient à croire que si la passion anima les amis de Musset, George écrivit Elle et Lui sans passion, et uniquement parce que le roman était éclos à point, à son heure, dans son cerveau. Elle l'écrit rapide-

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