Collection S. de Lovenjoul, 7 avril 1859, f. 22, inédite
Si Paul de Musset a voulu troubler le paisible George, il n'a pas réussi. Lui et Elle non plus n'a pas réussi, au dire de François Buloz : « Son roman n'a eu aucun succès, et a été généralement blâmé. On n'a même pas compris qu'il se soit jeté dans cette vilenie ; il faut qu'on l'y ait poussé, car le procédé est contraire à ses antécédents, à moins qu'il n'ait cru pouvoir se permettre avec une femme ce qu'il n'avait jamais fait jusqu'ici. A votre place, je me vengerais en parlant en très bons termes du poète... vous pouvez dire votre mot à ceux qui prétendent le défendre sans mission et sans môme connaître les choses dont ils parlent. Je le disais au marquis de la Vilette : « Jamais, dans une intimité de quinze ou vingt ans, « Alfred ne m'a dit un mot de son frère; Paul, au « contraire, m'a souvent dit beaucoup de mal de son « frère Alfred. Paul existait-il pour Alfred ? Et il « veut se mêler de ce qu'il ne sait pas ! » Le marquis se plaignaitau nom de Paul de la destruction des lettres remises à M. Papet' : « Aurait-il voulu qu'on les lui « rachetât, comme a fait M'"^ de BrogUe pour les « lettres de M""" de Staël à Benjamin Constant? Voilà, « ajoutai-je encore, ce que peut toujours répondre « une femme aux plaintes de ce genre, et la réplique « est formidable, monsieur, surtout quand on n'a pas « 100.000 francs à sacriûer en si fâcheuse affaire. »
1. Papet n'avait pas brûlé les lettres, George les confia vers cette (îpoque à Manceau, en le priant de les détruire, il n'en fit rien.
Le marquis n'eut rien à répondre *.
Parlant du roman auto-biographique de George Sand, M. Glouard a écrit : « Vingt mois après la mort d'Alfred de Musset, Elle et Lui parut. Grand tapage au profit de Buloz, mais scandale énorme, et qui retomba sur l'auteur, le blâme fut général et il suffit de lire les journaux de l'époque pour s'en assurer. »
La presse fut certainement défavorable au roman de George. Mais elle le fut aussi à celui de Paul de Musset. Cependant si la critique blâma le procédé des deux écrivains, elle ne s'occupa vraiment, au point de vue littéraire, que de l'œuvre de George Sand ; ses adversaires les plus hostiles ne purent éviter de reconnaître la supériorité à'Elle et Lui sur Ltii et Elle.
Le blâme le plus sévère fut infligé à George Sand par Ulrich Guttinguer dans La Mode (Guttinguer fut, on le sait, un ami très fidèle d'Alfred de Musset), sa critique à'Elle et Lui (« Les pensées improvisées ») est sans pitié : « Le lecteur jugera si elle est méritée », dit-il.
La Co?respondance Littéraire suivit la publication de Elle et Lui dans la Revue des Deux Mondes, et déjà le 5 avril 1859, on pouvait remarquer cette note fort perfide :
i. Collection S. de Lovenjoid. F. 34, 23 mai 1859, inédite.
« Nous avons perdu Alfred de Musset au mois de mai 1857, mais les morts vont vite sur la pente de l'oubli; vingt mois ne s'étaient pas écoulés que la Revue des Deux Mondes qui lui devait tant, a inséré un roman de M""* Sand, Elle et Lui, où était traitée indignement la mémoire du poète qui n'était plus là pour se défendre. On prétend — ■ et je serais charmé que la nouvelle se confirmât — que plusieurs amis de rim mortel auteur des Nuits vont relever l'insulte, et faire paraître incessamment une réponse, qui ne peut manquer d'être sanglante ; qui sait si après Elle et Lui, l'illustre romancière ne continuera pas à défiler son chapelet, et ne nous donnera point une suite d'histoires qu'elle pourra intituler Elle et Eux ? »
Le 20 avril, nouvel article de la Correspondance Littéraire qui reproche à la Revue des Deux Mondes une faute grave. Apprendre à ses collaborateurs comment elle respecte leur mémoire, est une maladresse ; « fournir à un recueil qui est appelé à lui faire une redoutable concurrence », l'occasion de publier Lui et Elle. Où est-il ce recueil dangereux? Eh bien ! c'est le Magasin de librairie, on ne s'en doutait pas. — « Voici en effet que le Magasin de « librairie publie, dans son numéro du 10 avril, la « contre-partie du roman de M""* Sand... M. Paul de « Musset sous ce titre de Lui et Elle s'est chargé de (( donner une dure leçon à l'ancienne amie de son
« frère, et de la faire descendre, un peu trop bruta- « lement peut-être, du piédestal sur lequel elle s'est « posée en victime... »
Ce qui irrite le plus la critique de l'époque, c'est l'amour un peu protecteur et maternel de Thérèse, Théroïne du nouveau roman... ; elle appelle ses amants « Mon cher enfant », « cette formule » déplaît; la Correspondance Littéraire en est choquée :
« L'on peut se demander avec le poète :
« D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés. »
« Ceux qui aiment le scandale doivent être satisfaits, je trouve que la vengeance est complète, et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'elle est méritée... », etc.
Le Pays, en juin, juge les deux romans, et c'est ici Barbey d'Aurevilly qui parle :
« Voici deux déplorables livres que la critique ne « peut séparer... Elle et Lui..., c'est un livre d'une « abominable tristesse dans le genre d'Adolphe, « mais en comparaison duquel Adolphe, que Planche, « ce hibou de sagesse, trouvait déjà si triste, a les « rafraîchissements et les joyeuses écumes d'un lait « pur. » Suit une analyse peu favorable à l'auteur qu'il accuse d'orgueil. Elle crée des hommes misérables... « Peut-être est-ce la punition des femmes
« qui déplacent leurs fonctions et se font écritoires, « que de n'être aimées que par des hommes petits qui (c les trouvent grandes... » Le raisonnement, il me semble, pèche par sa base. Petits, les amants de George Sand ? Mérimée, Musset, Chopin, petits? Barbey d'Aurevilly aurait dû dire plutôt qu'il n'existait pas de grands hommes pour une maîtresse ^ Et puis : « C'est toujours cetamour maternel, sans sacrement bien entendu, qui ressemble monstrueusement à l'inceste, tout cela est horrible et infect, d'un travail pourrissant sur les esprits et sur les âmes. C'est un scandale que ce livre, un misérable scandale et... un coup manqué. »
Sur Lui et Elle peu de chose : « C'est assurément le meilleur livre de M. Paul de Musset (à part toute personnalité saignante et blessée) ; son frère lui a porté bonheur, un triste bonheur... »
D'ailleurs, Barbey d'Aurevilly préfère à George Sand, beaucoup trop vantée à son avis, M""® de Staël ou M"* de Girardin même ; il accorde quElle et Lui est bien supérieur au livre de P. de Musset. « Où « allons-nous ? de quelles escopettes ne sommes-nous « pas menacés ? Tout le monde voudra vendre, après « la mort, la peau de quelqu'un en l'étiquetant.
1. A la suite de sa liaison avec Michel de Boorges qu'elle considérait aussi comme un grand homme, voici lappréciation de George sur ceux-ci : « Jai des grands hommes plein le dos, qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze mais qu'on ne m'en parle plus. » (Correspondance.)
« C'est la peau de M. Tel ou de M""' Telle avec qui « j'étais si bien ! ^ »
Léon de Wailly, dans Y Illustration ^, est circonspect. « Celte susceptibilité (de M. Paul de Musset) est-elle aussi prudente, aussi fondée qu'elle est honorable et pieuse? Pour l'avoir vengé, a-t-il disculpé son client? L'a-t-il blanchi? D'ailleurs, y a-t-ii réellement des portraits dans le livre? Est-ce bien Lui, est-ce bien Elle ? »
La Revue de l'Instriiction publique est très louangeuse pour George Sand. Le critique ici — Claveau — se soucie peu que « l'histoire crie et que la biographie se plaigne » ou que les événements soient vrais, ce qui lui importe c'est de rechercher si l'analyse des passions est délicate, si la peinture des caractères est fidèle. Eh bien ! dans Elle et Lui « par une « puissance merveilleuse de pénétration intime, « d'observation psychologique... par la grâce d'un « style toujours égal et toujours pur (j'en passe), l'au- V teur s'élève au-dessus de lui-même, c'est-à-dire <( des autres... Je ne sais ce qu'on entend par le « sublime, mais je sais qu'il n'y a nulle part, excepté « dans certaine scène de Polyencte, plus de tragique « élévation que dans cet admirable passage : « Thé- « rèse^ Thérèse... jurez-moi sur le souvenir de l'en-
1. Baabey d'Aurevilly. Le Pays, i'6 juin 18o9. ± 21 mai 1859.
« fant que vous avez perdu que vous n'aimez plus « Palme)' ^ », etc..
Pontmartin à cette heure écrit au Correspondant car il a quitté la Revue des Deux Mondes (et même, il ne demanderait pas mieux que d'y rentrer) ; c'est un charmant causeur que Pontmartin, il serait aussi fort bon critique, s'il n'était dominé par le désir de moraliser ses lecteurs ; la chronique qu'il consacre à Elle et Lui sera un excellent prétexte pour leur indiquer le néant des amours coupables ; c'est un peu monotone et si inutile! « Lui et Elle est une œuvre « de châtiment ou de vengeance, mille fois plus « cruelle envers Olympe que ne Tétait le roman « à! Elle et Lui : « Si j'étais le seul que cette femme « ait mis en cet état, on pourrait me citer comme une « exception, imcas rare... regarde où en sont aujour- « dhui ceux qu'elle a aimés. Tous ne sont-ils pas « sortis de ses mains plus ou moins meurtris, défi- « gurés, estropiés pour jamais? On en ferait une « procession de fantômes^! » et encore : « Mais je suis « perdu, s'écria Edouard, je mourrai avant elle et je « serai calomnié' », etc....
« Les voiles sont trop transparents », écrit le critique du Correspondant, « les polémiques sont trop personnelles »... et dans un accès de lyrisme reli-