‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 28 sur 106 · Collection S. de Lovenjoul, 25 juin 1860, id · texte numérisé non relu

Collection S. de Lovenjoul, 25 juin 1860, id

« l'enfant) éveille bien des blessures. » J'ai aussi corrig-é « des bêtises superbes », laquelle expression n'a pas le sens que vous croyez pouvoir lui donner. Rappelez-vous le vers de Voltaire dans CUdipe : « J'étais jeune et superbe », etc. J'ai encore modifié : « J'ai été impressionnée de ce couplet », ce mot impressionner ne vaut rien ; il faisait jeter les hauts cris à ce pauvre Planche, et on pourrait lui apphquer le joli dialogue de la Marquise qui vient après, sur la signification du mot caractère. J'espère que vous ne me blâmerez pas de vous signaler ces petites inadvertances : vous êtes maintenant dans une voie si haute et si sereine que je tiens à m'associer quelque peu à vos efforts en revoyant le plus sérieusement possible vos épreuves. »

François Buloz ajoute ces mots, énigmatiques pour George :

« J'espère prochainement vous donner un témoignage qui vous fera plaisir que ces humbles efforts ne sont pas tout à fait vains. » Ces mots l'intriguent, et l'occupent plus que les corrections — d'ailleurs, Vtlleyner ne l'intéresse plus, car elle a commencé un autre roman — et comme elle a étudié pour Villemer les pierres et les fossiles des époques antédiluviennes, la voici avec Valvèdre plongée dans l'étude si aimée de la botanique. « Mais il faut que j'apprenne beaucoup de choses dont je veux parler sans dire de bêtises, et je ne sais pas comme Balzac prendre juste ce qu'il me faut dans une notion générale. Je me passionne pour les choses où je mets le nez. Aussi j'ai peut-être trois mots de botanique à

dire dans mon roman, et me voilà entraînée par l'attrait de la science à m'y remettre d'un bout à l'autre. Autrefois, mon pauvre Malj^ache me donnait des analyses toutes faites et des connaissances toutes mâchées, voilà pourquoi j'ai oublié. On ne retient que ce qui vous donne beaucoup de peine. Aussi, je retiendrai cette fois-ci, car mon ami n'est plus là. Il herborise dans une autre planète et il pense à moi, qui pensais à lui, et qui recueillais des plantes pour lui, au bord de la mer, quand une lettre m'a apporté là la nouvelle de sa mort. Je n'oublierai jamais les lavandes de la Spezia...

« Mais pour en revenir au roman, plus je vais, plus je pense qu'il faut faire face à la prétendue doctrine du réalisme en montrant qu'on peut être très exact et très consciencieux sans fouler aux pieds la poésie et l'art. Comment! il y en a qui prétendent que le beau, c'est la fantaisie, tandis que la nature, la vraie nature étudiée sur le fait, disséquée même à la loupe et à la pince est toute beauté, et toute perfection \ Laissonsles dire et allons ! Ils ne savent rien, ils n'ont rien vu, rien regardé, rien compris, ces prétendus amants du fait matériel... w

Certes, George ne vante pas le matérialisme naissant de la jeune littérature, mais elle aime les jeunes, quand ils ont le talent de Cherbuliez. Celui-ci vient d'écrire son premier livre A propos dun cheval.

1 . George Sand a développé cette pensée précisément dans Valvèdre... « Nos pères ne l'entendaient pas ainsi, ils cultivaient simul- « tanément toutes les facultés de l'esprit, toutes les manifestations « du beau et du vrai, etc. »

(t Mauvais titre, s'écrie-t-elle, admirable ouvrage... Il y a aussi Fromentin, talent digne de vos meilleurs jours. »

Dans la lettre suivante, George Sand revient sur les phrases énigmatiques que François Buloz, récemment, lui a écrites. « Je ne peux deviner ce que vous me faites pressentir d'agréable », et elle prétend que sous l'empire des études géologiques et botaniques, elle achève de « s'abrutir au sens pratique du mot' ».

Le 11 août, elle revient encore sur le même thème, elle a cru comprendre, quoique son correspondant n'ait pas dit grand'chose, qu'il avait le projet d'améliorer sa situation pécuniaire. Comment? Elle n'en sait rien. Mais :

« Merci mille fois si vous pouvez faire que je travaille moins, littéralement parlant. Songez donc! je cours à la soixantaine, et j'ai mon éducation à faire! Il n'y a vraiment pas de temps à perdre, si je veux connaître pendant quelques années le bonheur de n'être plus un crétin. Il y a un monde à découvrir dans les études de la nature. Un monde fermé aux savants, entre nous soit dit. Ils ne voient pas, ils ne savent pas décrire, ils se refroidissent dans les classifications... à leur manière de désigner une plante, on voit qu'ils ne l'ont jamais regardée. Disséquer n'est pas comprendre, analyser n'est pas voir. La nature n'a pas pour caractère unique les organes nécessaires à la reproduction, elle en a

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