‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 3 sur 106 · Correspondance, 17 avril 1848. A Maurice Sand · texte numérisé non relu

Correspondance, 17 avril 1848. A Maurice Sand

« Tout ce qu'on a d'idées à répandre et à faire comprendre suffirait à la situation, si les hommes qui représentent ces idées étaient bons; ce qui pèche, ce sont les caractères. La vérité n'a de vie que dans une âme droite, et d'influence que dans une bouche pure. Les hommes sont faux, ambitieux, vaniteux, égoïstes, et le meilleur ne vaut pas le diable, c'est bien triste. »

François Buloz, avec plus de sang-froid, suivait, lui aussi, le mouvement populaire, et il en constatait, distinctement, les fautes. Libéral, la République n'était pas pour lui déplaire ; pourtant il ne tarda pas à discerner l'erreur dans laquelle tombait le peuple qui avait fait cette République, et qui en attendait, au lendemain même de sa proclamation, la réalisation des espoirs les plus fervents : « l'espérance d'une refonte totale de la société *. » Ce magnifique idéal devait sombrer en juin. Moins idéologue que son amie, le directeur de la Revue des Deux Mondes ne se laissa entraîner par l'éloquence d'aucun apôtre. Mais George? Non contente d'encourager et d'exhorter la foule par sa présence et sa parole, elle adopte sa croisade, elle lui consacre son activité et son génie. En avril elle fonde La Cause du peuple (revue qui n'eut que trois numéros) "; elle écrit

i. Bain ville. Histoire de trois générations.

2. Cette revue parut le 2, le 9 et le 23 avril 1848 (S. de Lovenjoul) .

aussi dans Le Bulletin de la République, La Réforme, La Vraie République^ Le Peuple^ La Lanterne ; et ses articles sont intitulés : Lettres au Peuple, Socialisme, La Souveraineté, c'est l'égalité, La Question sociale ; et puis : Louis Blanc, Barbes, Lettre à Karl Marx, etc. Qu'est donc devenue notre romancière? où donc est l'auteur de Lélia, de Leone Leoni, ou de la Dernière Aldini? La voici passant avec la foule tumultueuse, accompagnant, le 17 avriP, la colonne des ouvriers qui se rend à l'Hôtel de Ville. Mais cette foule « si bonne, si polie et fraternelle » est encadrée de garde nationale. Dès lors George est mécontente et gronde ; Lamartine ne la satisfait plus.

C'est l'époque où elle écrit à Poney : « J'ai le cœuF plein et la tète en feu », et à son fils : « J'ai fait deux circulaires gouvernementales aujourd'hui. » Car elle fréquente les ministères, et n'en sort, même, qu'à 2 heures du matin. A-t-elle, au milieu de tout cela, l'esprit aux romans, aux œuvres d'imagination? Dans le cours de cette année 1848, elle n'écrit que àe^ Lettres au Peuple .. . ou au Pape; des Adresses à la classe moyenne, des Apostrophes aux bourgeois et des glorifications de Barbes ! Un seul roman est signé de son nom, un des plus charmants d'ailleurs parmi les romans paysans : La Petite Fadetle. Il parut dans

1. Voir, dans la Correspondance de G. Sand, la lettre du 17 avril à. Maurice Sand.

Le Crédit, Nous sommes bien loin de la Revue des Deux Mondes.

En 1831 seulement, on put y retrouver son nom, F. Buloz ayant acquis de M. Lévy le droit de publier Le Château des désertes. Il l'annonce à son ancien collaborateur, en se félicitant de le voir revenir, même indirectement, à la Revue après dix ans d'absence : « C'est une des meilleures choses que vous ayez faites, du moins de celles qui me plaisent le plus », lui écrit-il ; « cela m'a reporté de douze ou quinze ans en arrière, et je vous assure que cela a été un véritable bonheur pour moi, je ne veux pas vous le cacher, quoique vous puissiez en penser. Je ne désire qu'une chose, c'est que vous soyez aussi disposée que moi à effacer nos années de séparation. Pourquoi, en effet, ne le seriez-vous pas? S'il en était ainsi, je vous demanderais dès aujourd'hui votre prochain roman pour la Revue, qui a beaucoup grandi depuis deux ans, et qui fera tout ce qu'elle pourra pour vous attirer ^ »

A cette proposition si franche, l'écrivain se dérobe : revenir à la Revue ne lui serait pas facile quant à présent; d'ailleurs, quand George reviendra-t-elle même au roman? elle n'en écrit plus. « J'ai d'une part mes Mémoires, de l'autre des pièces de théâtre en train. Je ne suis plus forcée de piocher comme autre-

i. Collection S. de Lovenjoul, inédite.

fois, et je suis de plus en plus difficile envers moi-même pour le choix des sujets... » (Elle ne veut pas eng-ager sa collaboration, c'est clair.)

« Quant à mes anciens griefs, je crois que si je les cherchais dans ma mémoire, je les y retrouverais, mais je les ai voulu oublier dans tout ce qui m'est personnel, le jour où je vous ai donné une poignée de mains pour ainsi dire sur la tombe de votre pauvre enfant. Ne me reparlez donc pas de choses dont je ne veux pas me souvenir, et croyez-moi (en dehors de l'opinion et des questions no7i littéraires, c'est-àdire politiques et sociales, comme on dit aujourd'hui) tout à vous de cœur^»

A la fin de l'année, en décembre, George renouvelait à M""" François Buloz les mêmes assurances; elle ne « demande pas mieux » que de revenir à la Revue, surtout si celle-ci s'abstient absolument de politique.

« Je ne sais si un temps viendra où la presse sera libre, mais je sais que depuis longtemps, elle ne l'est plus, et que je fais de la littérature pure et simple, vu que je ne sais pas philosopher à demi, quand je m'en mêle. Vous direz qu'il n'y a pas grand'mal à ce que je me prive de philosopher. » Puis George affirme qu'elle ne « boude pas », mais elle veut connaître les conditions actuelles de la Revue, ou celles qu'on lui ferait à elle : « Demandez cela à Buloz. » Elle sait

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