‹ François Buloz et ses amis (volume 2)Chapitre 4 sur 106 · février 1851, inédite · texte numérisé non relu

février 1851, inédite

que les temps sont difficiles pourtant, elle est convaincue que beaucoup de journaux vont disparaître ou languir. On se jettera alors sur les revues. « Celle des Deux Mondes aurait droit d'ancienneté, mais si elle veut surnager au premier rang, il faut qu'elle puisse satisfaire aux besoins de ses rédacteurs », elle avoue que les siens ne sont pas minces, et il n'y a pas que les siens. « Je suis épouvantée, navrée et confondue, continue-t-elle, de ce que vous m'apprenez de Bocage. Ce n'est qu'après avoir reçu votre lettre que j'ai lu la nouvelle dans les journaux. Comment donc expliquez-vous cela? C'est incompréhensible... »

La petite fille de Bocage, en effet, avait disparu alors pendant cinq jours. Cette disparition affola à juste titre les parents et les amis. Puis l'enfant revint, racontant je ne sais quel conte. Que lui était-il arrivé au juste? «Je n'ose pas interroger Bocage, écrit George, je crains que la pauvre petite n'ait été victime de quelque odieux libertinage... à son insu peut-être, dites-moi ce qu'il vous a dit, afin que je sache comment lui parler sans envenimer sa blessure...

« Vous voyez, chère amie, que vous avez à me répondre. Parlez-moi de vos enfants. »

Sur Je sujet de ses enfants, M"" François Buloz ne reste jamais à court.

«... Vous me dites de vous parler de mes enfants.

J'ai une grande fille qui se souvient bien de vous, mais dont vous n'avez aucun souvenir. Gomme vous devez le penser, je m'occupe absolument d'elle, du matin au soir, tout ce que je fais n'a qu'une raison : Marie.

«Mes garçons sont des écoliers détestables et tapageurs. Ils sont à la pension Boniface, et reviennent crottés et barbouillés d'encre, voilà le plus clair de leur affaire. Marie fait sa première communion au mois de mai, et vous pensez si nous sommes dans la ferveur du catéchisme. A ce propos, ma chère amie, je vous dirai ce que je n'ai pas osé dire à M. Bocage, c'est que si sa petite fille eut été élevée dans des sentiments pieux, et qu'elle eut su les lois d'obéissance et de respect que Dieu nous impose vis-à-vis de nos père et mère, elle n'aurait pas consenti à quitter la maison paternelle, et à plonger ses parents dans des angoisses pires que la mort.

« Cette petite fille est partie samedi à six heures, et n'est rentrée que le jeudi, elle dit quelle voulait apprendre un état, se faire ouvrière, etc., ce sont des mensonges, une vieille femme l'aura emmenée.

« Cette afiaire a quelque chose d'horrible et de ténébreux, qui m'épouvante'. »

M""^ François Buloz n'oublie pas, en bon plénipotentiaire, de faire des offres à l'écrivain pour l'engager à rentrer à la rédaction de la Revue. Mais ces offres ne doivent pas plaire à George, car elle persiste à rester à l'écart; — deuxahsaprès, en 1853, elle n'est pas encore revenue; François Buloz le déplore toujours, en lui

1. Collection S. de Lovenfoul, datée du 26 décembre 1862 par erreur, cette lettre doit être de 1851, inédite.

écrivant le 4 mai — (il a passé sa dernière nuit à lire Mont-Revêche, cette lecture lui a apporté des réminiscences d'une autre époque) :

« ... Vous avez suivi une autre route, vous avez quitté un lieu que je croyais presque un foyer et une patrie pour vous. » Depuis, bien des événements se sont passés. François Buloz le remarque : — « Vous détestiez la monarchie constitutionnelle, moi, je redoutais la République... Eh ! bien ! qu'est-ce qui est arrivé? C'est que votre République que je craignais tant, à laquelle je me faisais assez bien cependant, m'a presque enrichi en me portant àla Revue d'un tirage de trois mille à sept mille.

« Cette Monarchie de 1830, que vous avez crue si magnifique pour moi, n'a jamais tant fait pour ma sécurité, car en me donnant une situation médiocre, très difficile à tenir, qui absorbait tout mon temps, elle m'avait presque paralysée dans mon industrie... Pourquoi ne nousrejoindrions-nous pas de nouveau?. . . Sur le terrain littéraire de Mont-Revêche, je vous dis également : Toujours tout à vous. Mais en dehors de toute littérature, si vous venez à Paris, ne voulez-vous donc plus venir nous voir?

Tantaene animis cœlestibus irx

« ... Vous devez savoir assez de latin, pour comprendre ce vers de Virgile que je n'ai jamais oublié, et qui ne va pas trop mal ici.

« Tout à vous,

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